Dans le dernier Gresea Echos « Coursiers de tous les pays, unissez-vous ! » (n°98), Anne Dufresne met en perspective la naissance de la Fédération transnationale des coursiers. Elle montre comment le capitalisme Capitalisme Système économique et sociétal fondé sur la possession des entreprises, des bureaux et des usines par des détenteurs de capitaux auxquels des salariés, ne possédant pas les moyens de subsistance, doivent vendre leur force de travail? contre un salaire.
(en anglais : capitalism)
de plateforme fait naître de nouveaux acteurs et de nouvelles formes de la lutte. Cet été, à l’occasion de la grève des livreurs français contre Deliveroo, l’Humanité lui a consacré un entretien où elle revient sur les livreurs qui veulent s’organiser à l’échelle mondiale des plateformes et sur ce mouvement qui ré-interroge le syndicalisme.

 Comment est née l’idée d’organiser des coursiers au niveau transnational ?

ANNE DUFRESNE L’idée de mettre en place une assemblée transnationale a commencé en 2016 au sein de l’Alter Summit, un réseau européen de syndicats et de mouvements sociaux, qui avait organisé le groupe de travail Résistance 2.0 autour des nouvelles formes de travail liées à la numérisation. Puis, en 2017, il y a eu une quarantaine de grèves de coursiers dans toute l’Europe. Face à ce déferlement de mobilisation à Londres, Turin, Paris, Berlin, Barcelone, nous avons eu l’idée de monter une assemblée générale européenne de coursiers en octobre 2018, qui a donné naissance à la fédération transnationale des coursiers. Son premier objectif, avec une soixantaine de porte-­parole de collectifs de coursiers, était de comprendre dans quelles mesures ils étaient exactement dans les mêmes situations face aux plateformes multinationales Deliveroo, Uber Eats, Glovo, Foodora. L’idée était de repérer les actions nationales, voir comment elles pouvaient se recouper pour parvenir à monter une lutte transnationale.

 Comment ont évolué ces collectifs ?

ANNE DUFRESNE À l’AG, les collectifs présents étaient locaux. En France, les collectifs se sont constitués ville par ville, mais ils se sont réunis au sein d’une coordination d’action nationale, Caval (Coordination d’action visant l’autonomie des livreurs). La première étape est de passer du local au national. Les collectifs locaux essaient de travailler au niveau national, d’y trouver des financements, avec des moyens d’existence différents selon les cultures syndicales, les rapports à l’État, etc. En France, l’État est très centralisé. Nous allons certainement évoluer vers une centralisation des collectifs, d’où l’importance de Caval. Mais le souffle qui a été redonné aux collectifs, reliés aux syndicats, aux municipalités ou aux régions suivant les pays, ne va-t-il pas entamer la perspective du transnational vu les structures institutionnelles nationales ? L’idée de départ de l’AG était entre autres de lancer des mobilisations transnationales, agir sur des revendications précises au même moment dans tous les pays. L’Amé­ricain Uber Eats emploie des livreurs dans 600 villes, 57 pays. Deliveroo est sur 500 villes et 14 pays. Face à des multinationales, la lutte ne peut être nationale.

 Sur quelles revendications communes se retrouvent les livreurs de tous les pays ?

ANNE DUFRESNE L’une des revendications transversales principales des livreurs apparue dans la charte de la Fédération transnationale des coursiers issue de l’AG est un salaire garanti minimum par heure. En France, ce qui relance les grèves à chaque fois, c’est l’entrée d’une nouvelle tarification, comme avec Deliveroo aujourd’hui. La deuxième revendication, c’est la volonté d’entrer en négociation avec les employeurs. Il faut chercher l’employeur caché derrière l’algorithme, qui ne veut absolument pas s’instituer comme employeur, mais travailler avec des soi-­disant « partenaires » qui ne sont pas reconnus comme salariés. C’est la question du statut qui se pose et de la représentation collective, avec la possibilité de négociation derrière.

 Collectifs et syndicats arrivent-ils à s’entendre ?

ANNE DUFRESNE La question du lien entre les collectifs de livreurs autonomes et les syndicats s’est posée tout au long de l’assemblée générale et se pose encore. Les syndicats étaient principalement là en tant qu’observateurs. SUD commerce et CGT commerce étaient présents, mais n’avaient pas le droit de vote à l’AG, contrairement au collectif parisien du Clap ou à ceux de Bordeaux, Nantes, Lille… Le lien complexe entre collectif et syndicat est dans ce contexte à retravailler, comme si nous étions dans un moment de syndicalisme année zéro. Nous repartons d’un collectif de travailleurs qui luttent et des syndi­cats préexistants qui n’ont pas forcément réussi à trouver leur place, ou tout cas différemment dans chaque pays. La lutte des livreurs prend de plus en plus d’ampleur et les syndicats veulent être sur le coup dans presque tous les pays. Mais il y a une difficulté, sachant qu’un grand nombre de coursiers en ont une représentation négative. Or ces coursiers ne font que du syndicalisme, mais sans le savoir. C’est toute la difficulté d’interroger le renouveau syndical à partir de nouvelles identités collectives. Soit le syndicalisme parviendra à se revitaliser, soit ce renouveau syndical se développera en dehors des structures existantes.
ENTRETIEN RÉALISÉ PAR KAREEN JANSELME

 


Pour citer cet article : Anne Dufresne, "Face à des multinationales, la lutte ne peut être nationale" , disponible à l’adresse : http://www.gresea.be/Face-a-des-multinationales-la-lutte-ne-peut-etre-nationale