Pour la plupart des Belges, le mouvement des GJ belges relèverait du passé et ne se serait exprimé pour l’essentiel que de la mi-novembre 2018 à la mi-décembre 2018. Ensuite, avec la chute du gouvernement fédéral, les élections, l’impossibilité de former un nouveau gouvernement, il se serait peu à peu éteint… Ces facteurs n’aidant effectivement pas un nouveau mouvement politique à se développer quand le principal interlocuteur politique fait défaut…

Photo : Collectif Krasnyi

Quand des citoyens appauvris, des citoyens laissés pour compte ou des citoyens en colère refusent les « fatalités institutionnalisées »…

Si ces éléments auxquels il faut aussi ajouter une forte répression policière lors des manifestations de novembre/décembre 2018 à Bruxelles [1], une répression judiciaire pour le lever des blocages des sites pétroliers et un large silence médiatique sur les multiples actions menées tout au long de 2019 et au début de 2020 (avant la crise du Covid) ont fait passer les GJ d’un mouvement social de quelques milliers de personnes à un front militant nettement plus restreint, de nouveaux militants politiques sont néanmoins nés, pour rester actifs durablement [2], tandis que plusieurs milliers de personnes le plus souvent dépolitisées se sont interrogées et se sont collectivement formées à la chose politique en Belgique grâce aux débats qui se poursuivent sur les réseaux sociaux. Pour tout démocrate, cette dynamique de formation/réflexion démocratique est difficilement autre chose qu’une bonne nouvelle !

 Un bashing médiatique écœurant qui oblige à l’analyse sociologique

« C’est beau un peuple qui se bat. Les gilets jaunes (en tout cas une frange) mènent un combat digne devant lequel on ne peut que s’incliner : déprédations, salut nazi, dénonciation à la police de migrants cachés dans des camions, agression de journalistes...C’est intelligent et porteur. Sont tellement malins que quand on leur a expliqué que dans l’essence, il y avait aussi un peu d’huile de palme, ils ont tout de suite proposé que les bagnoles roulent au Nutella pour protéger l’environnement... ».
 
Extrait d’un article du quotidien régional wallon, L’Avenir, 24 novembre 2018.

Ce mouvement social a cependant subi un tel « bashing » médiatique et un tel mépris de la part de nombreux intellectuels qu’il a par réaction engendré l’obligation pour des chercheurs dont le métier est d’observer et d’expliquer les phénomènes sociaux de mobiliser leur science afin de casser les clichés mensongers largement diffusés par nombres de médias [3].

La technique de manipulation utilisée dans l’extrait de presse ci-dessus est classique : mettre l’accent sur des péri-phénomènes ayant certes existé mais de façon marginale pour faire abstraction de tout le reste. Dès lors, un « vilain arbuste » devient la forêt, la messe est dite, le mouvement est condamné…et le monde est devenu un peu plus bête encore dans son refus de comprendre les dynamiques de fond qui le traversent.

Dans Politique n°108, au printemps 2019, C. Gobin a présenté un article analysant le mouvement des Gilets jaunes comme une réaction profonde au démantèlement de l’État social de services publics, à la forte perte salariale historique depuis 3 à 4 décennies face à l’appropriation démesurée de la richesse Richesse Mot confus qui peut désigner aussi bien le patrimoine (stock) que le Produit intérieur brut (PIB), la valeur ajoutée ou l’accumulation de marchandises produites (flux).
(en anglais : wealth)
collective par les actionnaires millionnaires et les grandes firmes multinationales, à l’Union européenne Union Européenne Ou UE : Organisation politique régionale issue du traité de Maastricht (Pays-Bas) en février 1992 et entré en vigueur en novembre 1993. Elle repose sur trois piliers : les fondements socio-économiques instituant les Communautés européennes et existant depuis 1957 ; les nouveaux dispositifs relatifs à la politique étrangère et de sécurité commune ; la coopération dans les domaines de la justice et des affaires intérieures. L’Union compte actuellement 27 membres : Allemagne, Belgique, France, Italie, Luxembourg, Pays-Bas (1957), Danemark, Irlande, Royaume-Uni (1973), Grèce (1981), Espagne, Portugal (1986), Autriche, Finlande, Suède (1995), Chypre, Estonie, Hongrie, Lettonie, Lituanie, Malte, Pologne, Slovaquie, Slovénie, Tchéquie (2004), Bulgarie, Roumanie (2007).
(En anglais : European Union)
de l’austérité Austérité Période de vaches maigres. On appelle politique d’austérité un ensemble de mesures qui visent à réduire le pouvoir d’achat de la population.
(en anglais : austerity)
, à la précarisation, sans cesse plus forte et insidieuse, de l’emploi et des statuts du travail…

C’étaient les franges de la population les plus durement touchées qui se révoltaient pour que tous, (la dimension de la solidarité et d’une vision sociétale globale est importante dans le mouvement, cf. son hymne et sa phrase-clé « Pour l’honneur des travailleurs et pour un monde meilleur ») puissent mener une vie digne et disposer de plus de pouvoir politique comme citoyen (avec la revendication de différentes formes de referendum regroupés sous la demande du RIC). Ce qui a déstabilisé beaucoup d’observateurs, c’était que ce mouvement formait une alliance politiquement composite, comme si l’on avait coupé une tranche à travers l’ensemble des classes populaires et des petites classes moyennes, récoltant ainsi toutes les positions politiques pouvant exister dans nos contextes socio-politiques belges et français. Dès lors si au début du mouvement, des militants d’extrême-droite ont formé quelques groupes de Gilets jaunes ou ont essayé d’infiltrer le mouvement, ils ont été très vite éjectés car ce mouvement refuse toute infiltration partisane et qu’il s’est aussi positionné très majoritairement comme « anti-fachos ».

Mais même après la disparition claire et rapide de ces quelques militants d’extrême-droite, nombre d’intellectuels sont restés méfiants devant une telle dynamique tant il leur semblait improbable de réunir volontairement une grande disparité de positionnements, gauche/droite confondues. Cette union, il faudra l’expliquer.

 La notion de « l’appauvrissement » : pour analyser vraiment

Beaucoup de clichés sur la « pauvreté » circulent aussi dans les médias dits d’actualité. Pour beaucoup de nantis, les « pauvres » seraient un groupe qui mérite à la fois commisération et fermeté, assimilés à des « mineurs » peu capables de s’organiser et de prendre en charge leur destinée. Dans cette vision paternaliste et inégalitaire, il y aurait eu toujours une certaine frange de « pauvres » dont le nombre bougerait peu, matérialisant le pessimisme philosophique libéral sur l’humain (« il y aura toujours des irresponsables d’eux-mêmes »).

Notre étude a pour objectif de rappeler que la société humaine est formée par des rapports sociaux et des structures sociales qui ont un impact-clé sur la façon dont chacun peut mener sa vie : ce qui veut dire que les vagues de réformes structurelles qui ont été et sont appliquées par les pouvoirs politiques depuis 40 ans dans les pays d’Europe occidentale en suivant une logique néo-libérale d’accroissement permanent des profits des grandes entreprises mènent inévitablement à un appauvrissement croissant de plus en plus de monde.

Chaque nouvelle génération souffre d’autant plus que celle qui la précède a déjà souffert et épuise de plus en plus profondément les possibilités de solidarité intrafamiliale.

Beaucoup de Belges issus des classes moyennes supérieures et des classes bourgeoises semblent penser que la Belgique conserve un système de solidarité sociale puissant qui pourrait être encore « raisonnablement » diminué.

Cependant, une comparaison statistique avec la France sur quelques indicateurs-clés montre une régression sociale belge qui la pousse plutôt à se rapprocher de l’Allemagne qui connaît aujourd’hui, après les réformes Hartz du début des années 2000 dans les rapports sociaux du travail, une situation d’appauvrissement terrifiante d’une part élevée de sa population.

Le seuil de pauvreté monétaire en Belgique
60% du revenu médian = 16,4% de la population (contre 14,7% en France)
Ce seuil est atteint dès un revenu de 1.187 euros net mensuel pour un isolé, de 2493 euros pour un ménage de deux adultes et deux enfants.
Les catégories sociales les plus touchées par ordre décroissant : les chômeurs, les familles mono-parentales, les locataires, les personnes à bas niveau de diplôme, les jeunes de 18-24 ans et les retraités.

Source StatBel (2018) ; pour la France : Insee (2018)
Espérance de vie à la naissance Belgique
2017 : 81, 6
Espérance de vie à la naissance France
2017 : 82, 6
Ratio des personnes de plus de 66 ans à 50% du revenu médian de la population
Belgique : 0, 082
France : 0, 034
Allemagne : 0, 096

(source OCDE OCDE Organisation de Coopération et de Développement Économiques : Association créée en 1960 pour continuer l’œuvre de l’Organisation européenne de coopération économique (OECE) chargée de suivre l’évolution du plan Marshall à partir de 1948, en élargissant le nombre de ses membres. A l’origine, l’OECE comprenait les pays européens de l’Ouest, les États-Unis et le Canada. On a voulu étendre ce groupe au Japon, à l’Australie, à la Nouvelle-Zélande. Aujourd’hui, l’OCDE compte 34 membres, considérés comme les pays les plus riches de la planète. Elle fonctionne comme un think tank d’obédience libérale, réalisant des études et analyses bien documentées en vue de promouvoir les idées du libre marché et de la libre concurrence.
(En anglais : Organisation for Economic Co-operation and Development, OECD)
2016)
Pourcentage de personnes exposées au risque de la pauvreté ou de l’exclusion (indicateur recouvrant au moins une des 3 conditions : seuil de pauvreté monétaire, privation matérielle sévère ou ménage à faible intensité de travail)
Belgique : 20,6%
France : 18, 3%
Part des chômeurs en risque de pauvreté (60% du revenu médian)
Belgique : 45,7%
France : 38, 4%
En Allemagne : 70, 8% !
Évolution de la part des chômeurs pauvres entre 2006 et 2016
Belgique : + 2,7%
France : - 11,32%
Allemagne : + 23, 99% !

Source Eurostat 2016

 Qui sont les Gilets jaunes en Belgique ?

Une analyse approfondie effectuée à partir de la collecte de longs entretiens individuels (de 2 à 3 heures) auprès de 20 militants belges Gilet jaune nous permet de mieux savoir qui appartient à ce mouvement et pourquoi [4].

Ces 20 personnes interviewées (12 hommes et 8 femmes) entre juin et décembre 2019 font partie du mouvement dès son démarrage, de la mi-novembre 2018 pour les plus précoces (10), dès la première manifestation à Bruxelles le 30 novembre (4) ou la deuxième le 8 décembre (3) et pour 3 d’entre eux, dans le courant de janvier 2019.

Quel est le profil moyen du groupe ? Un homme ou une femme de 44 ans et demi, plutôt en couple avec enfants (seules 3 personnes du groupe n’ont pas d’enfants), salarié, disposant de 3580 euros net comme revenu du couple (revenu moyen) ; il s’élève à 1555 euros net pour les 8 isolés du groupe. Ce sont très majoritairement des Wallons (15 Wallons, 3 Bruxellois francophones, 1 Flamand de Bruxelles, 1 Flamand de Flandre). 13 vivent plutôt dans un environnement urbain important (grande ville ou conurbation liée à une grande ville), 2 dans une petite ville et 5 dans les campagnes.

Mais dès que l’on approfondit, on voit en fait que le groupe se compose de deux catégories distinctes : des personnes vivant ou venant de vivre une situation sociale très difficile (11) ; des personnes qui sont GJ par solidarité (9) pour soutenir ceux qui sont en difficulté sans connaître de problèmes particuliers au moment de leur engagement comme GJ (mais qui ont pu en connaître par le passé). Parmi les « solidaires », on note deux sous-groupes : des militants de gauche et/ou syndicaux (6) ; de simples citoyens solidaires en situation relativement confortable ou juste à la limite de l’inconfort (3). 7 sur ces 9 personnes sont celles qui déclarent les revenus les plus élevés.

Dès lors, si on recalcule le niveau de revenu en enlevant les « Solidaires », la réalité financière est plus dure : un revenu moyen chez les isolés de 1342 euros (2 seulement n’ont pas d’enfant), un revenu moyen chez les couples de 2700 euros (avec 2,3 enfants en moyenne), ce qui nous rapproche du seuil de la pauvreté monétaire. Et montre la plus grande fragilisation de la population isolée composée ici d’un ouvrier à mi-temps, d’un étudiant dépendant du CPAS, d’un ouvrier divorcé avec charge alimentaire de 5 enfants et de 3 familles monoparentales formées de la mère et d’enfants (de 1 à 2).

 L’accumulation des accidents de parcours

L’entretien portait sur l’explication de chaque parcours de vie comprenant le parcours scolaire, professionnel et social.

Le parcours scolaire

Sur les 19 qui répondent à la question du parcours scolaire, 6 ont atteint le niveau de l’enseignement supérieur (à noter que les 2 seuls universitaires du groupe sont des militants) ; 9 ont atteint le niveau du secondaire supérieur : 4 le secondaire général et 5 le secondaire technique (dont 4 avec une formation d’éducateur) ; 4 n’ont pas dépassé le secondaire inférieur.

Le parcours de vie

Il est surprenant de découvrir à quel point le parcours de vie global de ce groupe a été « atypique » ou chahuté, traumatisant, voire profondément meurtrissant : seules 4 personnes semblent avoir eu un parcours de vie relativement paisible sur les 20 et elles proviennent du Groupe des « Solidaires ».

Pour 3 des militants politiques de ce Groupe, cependant, le parcours est traversé par un événement atypique qui bouleverse l’existence (la naissance dans les geôles latino-américaines de parents prisonniers politiques ; deux qui choisissent d’être « établis » en usine en décalage avec le diplôme atteint).

Pour les 13 personnes restantes (6 hommes et 7 femmes), les facteurs de mise en difficultés sociales sont divers et se sont cumulés durant le parcours, avec au moins 4 « difficultés » par personne et au maximum 8, le groupe le plus fréquent comptant 6 personnes ayant à un moment ou un autre cumulé 4 de ces facteurs :
salaire ou revenu insuffisant pour vivre correctement (12), précarité d’emplois (10), graves dépressions ou burn-out (4), maladies chroniques personnelles ou dans la cellule familiale (4), licenciements abusifs (4), divorces ou séparations qui se passent mal (3), mère en situation monoparentale sans aide du père (4), accidents physiques graves avec séquelle (4), abandon des études suite aux parents qui ne peuvent/veulent soutenir (4), épuisement par les longs trajets entre boulot/école/maison (3), familles recomposées (2), grosses difficultés d’apprentissage scolaire (2), enfance très pauvre (2), rejet par les parents (2), harcèlement grave au travail (1), abandon à la petite enfance et abus sexuel sur une longue durée lors du placement Placement Acquisition de titres en vue d’une opération plutôt à court terme et de faible envergure, n’impliquant pas un contrôle sur l’entité qui a émis ces titres. On considère généralement un achat de moins de 10% des parts de capital d’une firme (notamment à l’étranger) comme un placement et non comme un investissement (à moins qu’il y ait un lien ou des liens supplémentaires avec cette entreprise).
(en anglais : placement)
(1), harcèlement scolaire (1), interruption scolaire pour grossesse (1), toxicomanie (1), suivi pour sur-endettement (1), perte du droit au chômage (1).

Le salaire ou le revenu insuffisant pour vivre dignement est le facteur majeur de cette fragilisation sociale : à la précarité de l’emploi, le niveau diplômant atteint est aussi un critère majeur dans la détermination du salaire. S’y ajoutent de graves problèmes de santé de long terme pour soi ou ses proches et des licenciements abusifs tardifs dans le parcours qui peuvent remettre le compteur salarial très bas…
La monoparentalité chez les femmes concernées conduit clairement à la précarité de l’emploi et à de grosses difficultés salariales. La vie n’est pas facile non plus pour un ouvrier ayant eu plusieurs d’enfants, divorcé et payant une rente alimentaire.

Le cumul des « difficultés » de parcours :
- Quatre de ces facteurs : 6 personnes
- Cinq facteurs : 2 personnes
- Six facteurs : 2 personnes
- Huit facteurs : 3 personnes

Le parcours professionnel

Dans cette situation de nombreux accidents de parcours, moins de la majorité ont ou ont eu (pour les 2 pré-pensionnés) une situation professionnelle stable ou relativement stable : ce n’est le cas que pour 9 personnes dont les 3 fonctionnaires (mais une de ceux-ci voit son salaire bloqué car elle n’a pas un diplôme de l’enseignement supérieur alors que les 2 autres ont un diplôme de HE), les 2 ex-ouvriers métallurgistes flamands qui sont restés quasiment toute leur carrière dans la même usine, 3 personnes ayant fait des études supérieures (deux employés, un indépendant), un chauffeur poids lourds qui est depuis longtemps dans la même entreprise.

Mais pour ce groupe, la moyenne d’âge est de 52 ans, ce qui est clairement en décalage avec le profil moyen de l’ensemble qui est de 44 ans et demi.
Ceci indique que la situation professionnelle des plus jeunes s’est dégradée.
Parmi ceux-ci, 3 sont invalides et 1 termine ses études secondaires avec le revenu du CPAS : la moyenne d’âge de ce groupe-là est de 30 ans !
6 autres connaissent la précarité de l’emploi (dont 2 hommes victimes de licenciement abusif) pour une moyenne d’âge du groupe de 40 ans et demi.
On voit ainsi émerger de ces données la réalité d’une dynamique générale d’appauvrissement.

Ces GJ belges seraient-il la partie visible d’un « iceberg social » dont la partie immergée révèleraient des situations de violences sociales faites aux personnes encore plus dures ? C’est ce qu’ils pensent. C’est pourquoi le leimotiv de ce dossier est « l’appauvrissement » comme conséquence de l’application de politiques économiques néo-libérales.

Les travaux de Bourdieu sur les ressources dont disposent les personnes selon leur appartenance à une classe sociale Classe sociale Catégorie d’individus ayant et vivant une même situation face à la propriété privée des moyens de production. Une classe possède en exclusivité les outils, équipes et richesses permettant d’assurer l’existence des êtres humains. C’est la classe dominante ou dirigeante. Par rapport à cela, les autres sont obligés de travailler au service des premiers (classe(s) dominée(s) ou exploitée(s)). La similitude de situation pousse les membres d’une même classe sociale à agir en commun, comme un groupe intégré.
(en anglais : social class)
déterminée, des classes populaires à la petite et grande bourgeoisie, ont démontré qu’un « destin » stable provient de l’accumulation Accumulation Processus consistant à réinvestir les profits réalisés dans l’année dans l’agrandissement des capacités de production, de sorte à engendrer des bénéfices plus importants à l’avenir.
(en anglais : accumulation)
de ressources qui ouvre aussi les possibilités d’intensifier ces accumulations : monétaires, scolaires, culturelles, de capital Capital Ensemble d’actifs et de richesses pouvant être utilisés pour produire de nouveaux biens ou services.
(en anglais : capital, mais aussi fund ou wealth)
social (le réseau social d’entraide), le sexe de la personne,…. Bien sûr, nul n’est à l’abri d’un accident grave…mais en dehors des aléas, il y a des violences sociales d’exploitation et de domination diverses qui fait que certains sont « dépossédés » dès la naissance, dès leur entrée dans le parcours scolaire ou dès leur entrée non pas dans le monde professionnel mais dans un « marché Marché Lieu parfois fictif où se rencontrent une offre (pour vendre) et une demande (pour acheter) pour un bien, un service, un actif, un titre, une monnaie, etc. ; un marché financier porte sur l’achat et la vente de titres ou d’actifs financiers.
(en anglais : market)
du travail » de plus en plus concurrentiel, dès lors que l’on ne dispose pas du capital Capital social de ses parents…Ces fragilisations en entraînent d’autres…et démultiplient la dureté des accidents aléatoires.
C’était la conscience claire de ces inégalités de naissance et de parcours social qui avait motivé politiquement les luttes pour le développement des services publics et d’une forte sécurité sociale…Lorsque les classes politiques contemporaines cassent l’État social de services public, elles jettent de nombreuses personnes dans des parcours de vie inhumains…

Il est assez phénoménal de constater qu’un des premiers effets de cette mobilisation collective singulière venant d’individus qui ne se connaissaient absolument pas a été de constituer des Fraternités durables, réseaux étendus d’entraide et de solidarités.

Quand la société n’assume plus ses responsabilités sociales, les « appauvris » ont refusé l’isolement de « l’indignité » pour recréer de l’humanité…

 Le rapport des GJ à la politique

De façon générale, tous les GJ rencontrés se définissent comme des citoyens démocrates luttant pour redonner du sens à la démocratie qui a été vidée de sa substance par le pouvoir des partis qui, du fait du système proportionnel et des hiérarchies partisanes, construisent « majorités gouvernementales » et leaderships, souvent en décalage avec le résultat électoral. Cette autonomisation de la particratie est vécue comme une rupture volontaire de la classe politique d’avec les simples citoyens, sentiment renforcé par l’actualité des scandales Nethis et Publifin dans lesquels les partis francophones « de gouvernement » ont tous été impliqués.

Ce qui explique la vivacité de la revendication de diminution des privilèges salariaux de la classe politique et le fait que tout GJ se définit d’abord comme étant a-partisan.

La revendication du RIC correspond à l’espoir de rétablir un contrôle citoyen sur la décision politique. Le faible niveau d’imposition du profit des grandes entreprises et multinationales est souvent aussi mis sur le tapis, ainsi que le niveau des « fraudes fiscales » légales obtenu grâce à des politiques du style du Tax Shift comparées aux politiques de TVA élevés auxquels les citoyens, eux, ne peuvent échapper. Ce front des nantis, qui se soutiennent pour l’être sans cesse davantage, alimente un profond sentiment de détresse bien exprimé par un des slogans du mouvement belge : « they don’t care about us ». La majorité du groupe insiste sur l’insupportabilité quotidienne de la souffrance sociale de la vie avec un salaire trop bas.

Le vécu direct de l’injustice salariale, sociale, fiscale, judiciaire, policière,… aboutit à vouloir changer de société en profondeur, par l’action des citoyens eux-mêmes, étant donné que les partis qui ont eu ou ont le pouvoir ont rompu le contrat social à la Rousseau. L’inquiétude de l’avenir possible pour soi et ses enfants dans un tel maelstrom d’injustices alimente aussi le développement de consciences de type écologiste (« injustice climatique »).

Les GJ ne peuvent pas être aimés par l’establishment (politique, syndical, médiatique, intellectuel,…) car ils incarnent l’échec des politiques menées et des compromis passés au niveau socio-économique et politique depuis plusieurs décennies. Les GJ ont pris acte de ce « désamour », ce qui les détermine davantage dans leur conviction de la nécessité à changer de fond en comble une société dont les pouvoirs ont laissé faire la production de « laissés pour compte » sur plusieurs décennies. La Fraternité qui les unit (indépendamment bien entendu des débats internes qui peuvent être très tendus vu la diversité des sensibilités politiques) produit ainsi une posture « pré-constituante » où le combat pour refonder la démocratie prime sur un clivage gauche/droite qui par ailleurs est de moins en moins assumé par les dirigeants politiques eux-mêmes si on en juge aux politiques socio-économiques menées…

Quant au cliché du GJ comme fasciste qui s’ignore, une seule personne sur les 20 interrogées aborde la question de l’immigration, en insistant sur le problème engendré par des vagues de personnes trop importantes à cause de la dynamique de concurrence avec les plus faibles que cela crée, mais réfute tout racisme de sa part (la personne a travaillé dans un centre d’accueil des réfugiés). Position discutable…mais qui ne peut en tout cas pas conduire à la caricature, l’invective et l’insulte vis-à-vis de ces nouveaux militants citoyens avec lesquels il faudra compter…

 


*Cet article paraitra dans un dossier complet sur les Gilets jaunes dans le numéro 113 de la revue Politique, en septembre 2020 sous le titre "Les Gilets jaunes belges : un nouveau front militant citoyen contre l’appauvrissement et l’injustice au nom d’une refondation démocratique. Quand des citoyens appauvris, des citoyens laissés pour compte ou des citoyens en colère refusent les « fatalités institutionnalisées »…"

 


Pour citer cet article : Corinne Gobin, Anne Dufresne, Marc Zune et Thierry Müller, "Les Gilets jaunes belges : contre l’appauvrissement et l’injustice au nom d’une refondation démocratique", avril 2020, disponible à l’adresse [http://www.gresea.be/Les-Gilets-jaunes-belges-un-nouveau-front-militant-citoyen]

Notes

[1Voir à ce propos, A. Dufresne, C. Gobin, M. Zune, « Le mouvement social des Gilets Jaunes en Belgique », CH CRISP, n° 2422-2423, 45-61, 2019.

[2Les militants GJ belges, très inventifs, s’engagent régulièrement (2019, 2020) dans des actions politiques de type symbolique au niveau local (comme réclamer dans les gares la suppression de la première classe dans les trains), pour susciter des interrogations sur l’état de la démocratie ou s’engagent dans les actions des autres par solidarité (soutien aux infirmières en 2019, actions diverses avec des sections locales de XR).

[3De nombreux ouvrages d’analyses sociologiques sur les GJ sont parus en France ; en Belgique, un collectif de travail s’est formé avec les auteurs universitaires de cet article auxquels s’ajoutent Guillaume Petit et Louise Knops, de la VUB. En outre, qu’ils travaillent dans ou hors Université, les chercheurs qui ont contribué à l’ensemble de ce dossier s’inscrivent tous dans la même démarche analytique : travailler sur les faits pour dépasser clichés et fantasmes.

[4Par ailleurs, ces données sont complétées par un travail d’observation du mouvement (réunions, actions, AG, tracts,…) depuis plus d’un an.