La dernière livraison de la revue Les mondes du Travail est un numéro spécial sur les grèves et mobilisations de l’hiver 2019-2020 en France, sous la coordination de Stephen Bouquin.

Le Collectif Éditorial de la revue - dont notre collègue Anne Dufresne fait partie - a, en effet, pris la décision de participer au vaste mouvement social contre la réforme des retraites, et plus généralement contre le démantèlement du « modèle social français » en publiant ce numéro.

Son engagement a ainsi pris la forme de la grève active, ce moment spécifique de la lutte lui offrant l’occasion de démontrer qu’un engagement peut se pratiquer sans renoncer à l’indépendance d’esprit ni à l’ambition scientifique.

"Mobilisation et grèves", paroles, entretiens, analyses, enquêtes, bilans et perspectives, sous la coordination de Stephen Bouquin, Les Mondes du Travail, hors-série février 2020.

Important ! : Il existe également en tirage papier, dont le bénéfice des ventes sera versé aux caisses de grève.

Lisez et téléchargez la publication complète ici.

Pour une mise en bouche, lisez l’édito et le sommaire ci-dessous.

 Édito : Éloge de la grève

Elle ne ressemble en rien au « droit à la paresse » : être en grève représente au contraire un sacrifice. Il n’y a que ses « passagers clandestins » pour qui elle représente l’opportunité de bénéficier des conquêtes sans prise de risque.

Il y a certainement mille façons de faire grève. Le premier principe consiste à désobéir, à refuser que se poursuive une activité dans laquelle on est engagé. Au 19e siècle, refuser de se faire embaucher constituait déjà un mode de rébellion, une manière de « faire grève ». Les Bourses du travail, berceau du syndicalisme français, sont nées du refus de se faire employer par certains patrons comme d’être soumis à des intermédiaires (d’ou le délit de marchandage).

La première grève générale, selon le sociologue afro-américain W.E. Dubois, fut celle des esclaves, qui au début du 19e siècle fuyaient en masse les plantations de coton pour tenter de vivre une vie ailleurs.

La grève, ce n’est pas seulement refuser de travailler. On peut la faire sur le tas, en croisant les bras sur le lieu de travail ; en faisant un sit-in comme les ouvriers de l’automobile aux Etats-Unis dans les années 1930 ; ou en faisant la grève du zèle ou la grève bouchon.

Aujourd’hui, dans beaucoup de pays, ce mode d’action est codifié, soumis à des règles et une obligation de préavis. En Grande-Bretagne, grâce à Margaret Thatcher, l’intention de faire grève doit être majoritaire avant de pouvoir avoir lieu. Dans d’autres pays, elle représente toujours un droit, y compris individuel, mais de plus en plus encadré sinon limité.

La grève est une dissidence, une sédition, même si elle peut se faire au nom d’un travail bien fait. En cela, elle exprime la rupture avec les automatismes sociaux qui forment notre quotidien. Elle exprime le choix de la liberté de dire non, une sorte de subjectivité rebelle, même si ce choix implique une répression, des sanctions, une perte de salaire, la mise à l’index via des listes noires. [1]

Pour agir de la sorte, il faut que le quotidien soit rendu insupportable. Les premières grèves furent sauvages ou impromptues, subversives car déstabilisant l’ordre établi, et à ce titre toujours sévèrement réprimées. Leur reconnaissance légale (en 1864 en France) a donné lieu à leur codification dans le cadre du mouvement ouvrier dont elles deviennent le principal mode d’action, proprement révolutionnaire (appel à la grève générale). Les grèves de 1936 et 1968 sont symptomatiques de leur pouvoir de transformation sociale et politique. Massives, elles ont la capacité à agréger les colères et les revendications. Tant que possible, les pouvoirs en place les ont en partie domestiquées.

En Allemagne, les grèves ont lieu quand rien n’est obtenu à la table des négociations. En France, du fait d’une structuration antagoniste des « relations sociales » (le pouvoir patronal ne se partage pas), il faut faire grève pour ouvrir la possibilité de négocier. Hélas, ce mode d’action ritualisé et légalement normalisé, s’enferme dans un carcan qui lui enlève son caractère subversif, seule source de changement dans le rapport de force qui oppose capital et travail.

La grève a une dimension éminemment collective : elle fabrique et nourrit le collectif qui en retour lui donne sa force. Mais cette dynamique est systématiquement jugulée par les mécanismes d’individualisation et d’atomisation du monde du travail. On cache l’antagonisme sous des appellations euphémisantes, voire insultantes : les salariés (subordonnés) sont devenus collaborateurs, les syndicats « partenaires sociaux ». On parle d’employeurs et d’organisations représentatives, de relations professionnelles ou de dialogue social. Mais derrière ces mots, l’antagonisme existe toujours. Pas en permanence, mais il ressurgit tôt ou tard.

La grève est ainsi plurielle, mais au-delà des différences qui la « travaillent », ce refus d’alimenter la plus-value est assurément une ouverture pour l’imaginaire. Un moment où les travailleur.se.s se donnent enfin l’opportunité de penser leurs vies. « Ne pas perdre sa vie à la gagner » ? Gagner le droit à vivre sa vie !

 Sommaire

ÉDITORIAL

Éloge de la grève (collectif)

ENTRETIENS

« A notre échelle on a fait l’expérience qu’on pouvait déplacer des montagnes ! »

Anasse Kazib et Karim Rouijel (Coordination RATP-SNCF)

« Les syndicats ont décidé de ne pas retomber dans le piège de 2010 et de 2016 »

Emmanuel Lépine (CGT Chimie)

« On va rester mobilisés et continuer les actions »

Nicolas Pérrin (CGT FNME)

« La bataille de l’opinion publique a été gagnée grâce aux grévistes »

Patrick Brody

« Le monde enseignant se révolte »

Marion Rousselin

DOSSIER LA RÉFORME DES RETRAITES : CRITIQUES ET ALTERNATIVES

Retraites, écologie : l’obligation, source de liberté et de bonheur/ Gilles Raveaud

La pénibilité est une question centrale dans le débat sur les retraites / Marc Loriol

Remplacer le droit au salaire par un binôme RUA-CPA / Nicolas Castel & Bernard Friot

Pour une retraite à 2 000 euros pour tous ! / Anne Debrégeas

ENQUÊTES

Créativité de la lutte : l’Assemblée Générale interpro Montreuil Bagnolet /Delphine Corteel & des membres de l’AG

Raisons d’agir (ou pas) / Stephen Bouquin

BILAN ET PERSPECTIVES

Une mobilisation puissante loin d’être terminée / Verveine Angeli

Ouvrir une discussion / Hugo Melchior

Pourquoi la grève ne s’est pas généralisée ? / Marie-Hélène Dangeville

Quelles leçons tirer d’un revers ? / Alain Bihr

Une mobilisation, la comprendre et l’aider à gagner / Pierre Cours-Salies

CHAMP LIBRE

Ni « réformistes », ni « contestataires » : comment penser le rôle des syndicats dans une mobilisation interprofessionnelle ? / Juan Sebastian Carbonell

L’armée de réserve intellectuelle et le travail gratuit : précaires de toutes les universités, unissez-vous ! / Christophe Baticle

Violences policières, violences de policiers ou répression du mouvement social ? / Marc Loriol

 


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Notes

[1Voir l’enquête de Jérôme Hourdeaux, « Fainéant, gréviste, limité : des salariés de Vinci Autoroutes fichés », Mediapart, 6 février 2020