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La multinationale française (1er producteur européen de volailles, cinquième au niveau mondial) a délocalisé au Brésil d’où elle réexporte 80% de sa production... Interview de Raymond Gouiffes, délégué syndical CGT.
Peux-tu d’abord te présenter ?
Je suis délégué syndical CGT dans l’entreprise Doux Père Dodu à Quimper. La CGT y est récemment devenue majoritaire. Je travaille dans le pôle des produits élaborés du groupe. C’est une unité nouvelle. On connaissait les produits élaborés dans le porc, mais pas dans le poulet. C’est tout ce qui est charcuterie de volaille, les panés, les saucisses de volaille qui partent en grande quantité pour le Moyen et l’Extrême-Orient. Il existe deux pôles de produits élaborés dans le groupe Doux, un à Quimper (Père Dodu), et l’autre à Vannes dans le Morbihan. A Quimper, nous sommes 360 salariés sous contrats à durée indéterminée, 20 sous contrats à durée déterminée et 100 intérimaires. Pour l’ensemble du groupe en France, il y a 4500 salariés. Au niveau agroalimentaire, c’est la plus grosse entreprise de la région. Ceci dit, le pourcentage de syndiqués est faible.
Quelles sont les conditions de travail dans l’entreprise ?
A l’usine de Quimper, la moyenne d’âge est de 27 ans, avec une majorité de femmes. Il y a un turn-over très élevé: 380 embauches sur l’année et... 440 départs. Le turn-over touche également la maîtrise. A Père Dodu Quimper, on a eu dix directeurs depuis 1992. Les conditions de travail sont très dures, non seulement en raison du froid, de la pénibilité et des mouvements répétitifs, mais aussi à cause du manque de considération, voire de respect des salariés. Une plainte des élus CGT a d'ailleurs été remise entre les mains du Procureur de la République de Quimper.
80% des salariés sont au SMIG (980 euros net/mois). Tous les médecins du travail qui s’occupent des salariés du groupe Doux ont envoyé un courrier à la direction générale en posant la question : que faites-vous pour améliorer les conditions de travail de vos salariés ?
Car il y a une explosion de troubles musculo-squelettiques (TMS), de tendinites, de maux de dos, du coude et des épaules. Le groupe Doux ne fait rien. Ajoutez que les jeunes salariés cachent souvent à la médecine du travail le mal dont ils souffrent, pour ne pas être licenciés. Lorsqu’ils sont déclarés inaptes à leur poste de travail, la solution pour le groupe Doux est de les licencier. Ce sont alors des gens qui se retrouvent à 30, 35 ans sur le marché du travail, cassés de tous les côtés.
Que font les syndicats ?
Au niveau syndical, c’est dur. Par exemple, le groupe Doux a dénoncé l’accord sur la réduction du temps de travail, signé en 1999. Doux applique la loi des 35 heures, mais il a arrêté le paiement des pauses. Les salariés font donc 35 h/semaine de travail effectif, plus 2h30, non rémunérées. On est 1.200 salariés à porter individuellement l’affaire devant le prud’homme, le tribunal qui doit régler le litige. A Quimper par exemple, le 7 novembre, il y aura 400 personnes devant le Conseil du prud’homme. Sur le site de Locmine dans le Morbihan, 5 salariés, élus C.G.T, ont déjà eu gain de cause. Pour un salarié qui est au SMIG, le non paiement du temps de pause représente à peu près 90 euros par mois. Ce n’est pas négligeable.
Doux a délocalisé au Brésil…
Charles Doux a déclaré : "Le Brésil, c’est une chance".
En 1998, la multinationale avicole française a acquis le contrôle de la 3ème entreprise avicole brésilienne, Frangosul, qui possède quatre unités de production dans le Rio Grande do Sul, avec quelque 9.000 travailleurs. Au Brésil, les effectifs ont augmenté de 62% depuis 1998. Parallèlement, en France, ceux-ci n’ont cessé de se réduire depuis 2000, passant, sur la période, de 6.934 à 5.664 personnes (moins 1.270 personnes).
Depuis 2000, le Groupe restructure progressivement l'outil. Après l’achat de l’entreprise brésilienne, Doux a commencé à fermer des unités en Bretagne et ailleurs sur le territoire national. Il s’est endetté pour l'achat au Brésil, mais il n’a rien perdu en chiffre d’affaires. Progressivement, une partie de la production brésilienne est arrivée en France pour desservir les clients de Doux (Buffalo Grill, Pizza Hut, McDonald, Quick, …), avec des produits écoulés 33% moins cher que la production réalisée en France. 80% de la production de l’entreprise brésilienne sont destinés à l’exportation.
Il y a aussi la pratique du chômage partiel, qui donne lieu à des situations paradoxales. Chez Père Dodu à Quimper, on travaille, depuis mai, avec 70 intérimaires en permanence, tandis que, au siège de Châteaulin, ils sont en chômage partiel, deux semaines par mois. On a donc, d’un côté, des salariés à durée indéterminée en chômage partiel et, de l’autre côté, à 30 km, 70 intérimaires qui travaillent en permanence.
L’augmentation des importations en provenance du Brésil a aussi, forcément, des conséquences néfastes pour les éleveurs ici.
Et malgré cela, Doux bénéficie d’aides importantes !
Effectivement ! L’entreprise Doux joue sur les deux tableaux, car elle touche d’un côté des restitutions européennes, lorsque les exportations sont destinées à des pays hors UE, et, de l’autre côté, elle bénéficie d’aides directes. L’entreprise reçoit ainsi des aides de l’Union européenne, de l’Etat français, du Département du Finistère, du Conseil régional de Bretagne…
Nous ne sommes pas contre les aides publiques si l’emploi est garanti. Ce n’est pas le cas. Ces aides ne servent en aucune manière à préserver les emplois chez Doux en Bretagne, ou à améliorer les salaires et les conditions de travail qui en ont pourtant bien besoin. Elles ne servent qu’à encourager une stratégie financière qui consiste à délocaliser la production, pour diminuer les coûts, et cela dans un seul but : améliorer le taux de profit et les dividendes pour les actionnaires.
Avez-vous des contacts avec les travailleurs de Doux/Fragosul au Brésil ?
Nous n’avons pas de contacts avec les travailleurs brésiliens, pas plus qu’avec ceux des autres sièges européens. Il n’y a pas de conseil d’entreprise européen. Il n’y a pas de contacts avec les délégués au niveau européen, ni avec l’Allemagne, ni avec l’Espagne, ni avec l’Angleterre. Ne parlons pas du Brésil, où il y a 9.000 travailleurs. Nos seuls contacts, ce sont les directeurs de site.
En tant que travailleur chez Doux et syndicaliste, quel jugement portez-vous sur les exportations de découpes de poulet en Afrique ?
On inonde ces pays de produits, alors qu’ils ont le savoir-faire pour la mise en place de filières avicoles. On court-circuite des gens qui pourraient vivre de la volaille, aussi bien l’éleveur, le transformateur, le vendeur, avec un produit de qualité supérieure. En effet, un poulet élevé sur place, tué et consommé sur place est de bien meilleure qualité que le produit importé qui a mis des semaines ou des mois pour arriver dans le pays. De plus, les gens là-bas ne sont pas équipés pour conserver le produit importé : la chaîne du froid est brisée. J’ai pu m’en rendre compte, il y a quelques années, lors d’un voyage en Afrique, au Burkina Faso, en Côte d’Ivoire, au Bénin, au Ghana. A Ouagadougou, au Burkina Faso, j’ai vu, sur les étals, des morceaux de poulets importés, couverts de mouches, et qui étaient re-exposés d’un jour à l’autre. Ce qui est dangereux, c’est l’importation massive de produits pour lesquels il n’y a pas d’infrastructures suffisantes pour conserver des milliers de tonnes de volaille dans de bonnes conditions.
Comment voyez-vous l’avenir de l’entreprise Doux ?
Charles Doux produit au Brésil des poulets vendus 30% moins cher sur le marché français. Doux s’autoconcurrence en quelque sorte. Il va de plus en plus miser sur le Brésil et la France sera une plate-forme de dispatching sur l’Europe. D’ailleurs la production en France a déjà sensiblement diminué.
Je serais curieux de connaître les salaires des travailleurs Doux Brésil, leur suivi médical, les normes de nettoyage des usines. Notre souhait est que ces salariés bénéficient des mêmes conditions que nous, salariales et autres.
Ici, le Groupe Doux paie, à coup de millions d’euros, des sociétés d’audit, qui viennent inspecter usine par usine, site par site, avec une analyse des postes de travail. L’objectif de ces audits ? « Vous êtes 4.500 salariés ; c’est trop. On va être obligés de faire encore plus de compressions d’emploi » !
Quand on est chef d’entreprise, on a des responsabilités par rapport à son bassin d’emploi. On ne peut continuer à casser l’emploi.
Le Président de la République a serré la main de Charles Doux au Brésil. Mais quand le même chef d’entreprise met, en Bretagne, ses salariés au chômage partiel, ferme des sites, n’arrête pas de restructurer, cela pose question.
Charles Doux n’est plus le vrai propriétaire de son empire. Il contestera bien sûr ce que je dis, en rappelant que le capital de l’entreprise est toujours détenu à 80% par sa famille, les 20% restants étant tenus par la banque BNP Paribas. D’autres banques ont facilité la constitution du fonds de roulement et pourraient donc mettre la main sur Doux.
Charles Doux a 68 ans. Ses enfants n’ont pas l’envergure nécessaire pour diriger l’entreprise. Le directeur général du Groupe Doux est un ancien de BNP Paribas. C’est un financier pur.
Comment comptez-vous réagir ?
Nous devons interpeller plus systématiquement les institutions et les pouvoirs publics. Il nous faut remettre l’accent sur la priorité donnée à la production locale, sur une certaine protection à l’importation. Cela vaut aussi bien pour les pays du Nord que du Sud, et surtout au Sud où cette protection est la forme prioritaire de soutien à la production locale.
L’Union européenne a décidé de taxer les produits saumurés venant du Brésil et Charles Doux a arrêté son importation de viande saumurée. Demain, il faudra taxer d’autres produits.
J’ai demandé que les organisations syndicales présentes au comité du Groupe Doux en France puissent se rendre dans les unités brésiliennes. La direction de Doux en a pris note. Il faudrait commencer par la constitution d'un comité d'entreprise européen.
Je vais essayer également d’avoir des contacts avec les éleveurs qui ont mené des actions pour améliorer leur "contrat d’intégration". Ils ont eu gain de cause et il serait intéressant que cela se sache. Il serait aussi important de tisser des liens avec la Confédération paysanne.
Il nous faut absolument créer des contacts entre travailleurs français, européens, africains, brésiliens, confrontés aux mêmes problèmes dans la filière avicole. On parle de syndicalisme européen, mais il faudrait élargir les contacts à d’autres continents.
Propos recueillis par Denis Horman, chargé de recherche au GRESEA, juin 2006.
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