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Rouages de l'économie belge


Pensions: travailler plus pour gagner moins

Xavier Dupret – octobre 2006

Dossier pensions : travailler plus pour gagner moins. Serait-ce la nouvelle donne de l’économie casino? Analyse.

Il y a près d'un an, le 28 octobre 2005, des centaines de milliers de travailleurs manifestaient dans les rues de Bruxelles. En cause, à l’époque, une décision gouvernementale visant à reculer l’âge de prise de cours de la prépension. Etait mis en avant le caractère prétendument impayable des pensions chez nous. L'alternative était simple, limpide même. Si on n’augmentait pas le taux d’emploi des plus de cinquante ans, on allait droit dans le mur : le système de pension par répartition serait définitivement à passer par pertes et profits. Cette thèse était répercutée par l’ensemble des médias, des partis politiques et des organisations internationales (Union européenne, OCDE).

Détail pour le moins troublant : à la même époque, le gouvernement anglais se faisait l’ardent défenseur d’un allongement de la carrière effective au-delà de 65 ans. Et là évidemment, l’équation "allongement de la carrière = moyen inéluctable de sauvegarder les mécanismes de répartition" prenait du plomb dans l’aile. Car, précisément au Royaume-Uni, depuis les années Thatcher, les sujets de sa gracieuse majesté assurent déjà leurs vieux jours pour l’essentiel via un système de capitalisation. Ce type de données nous permet, par la bande, d’introduire un ensemble d’hypothèses dont la validation constituera le fil conducteur de cette analyse.

L’allongement de la carrière effective permet de faire pression à la baisse sur les salaires. Ce faisant, on gonfle les profits. Mais sans contrepartie sur le plan productif! C’est ce que l’on nomme la financiarisation. Et cette évolution du capitalisme contemporain induit une configuration des rapports de force entre le capital et le travail tout à fait défavorable aux travailleurs. L’accumulation de capital semble devenir illimitée. Et plus aucun frein ne semble pouvoir être imposé à l’extension de la sphère marchande. Tout devient marchandise, y compris la protection sociale (et donc aussi les retraites)! Et il ne peut en être autrement puisque le capital, à force de se financiariser, ne s’investit plus que sous la garantie de bénéficier de clientèles captives.

Financiarisation : petit état des lieux!

L’année dernière, annoncent les spécialistes du Fonds Monétaire International (FMI) et de la Banque de France, les firmes privées des sept pays les plus industrialisés de la planète (G7) prêtaient 1.300 milliards de dollars vis-à-vis des autres acteurs économiques, ce qui représentait à peu de choses près 9% du total de leurs bilans respectifs cumulés. Situation insolite car classiquement, les entreprises ont pour vocation d’investir et donc d’être demandeuses de capitaux vis-à-vis du reste de l’économie. Pour ce faire, elles émettent des actions, l’augmentation de capital ainsi enregistrée leur permettant de concrétiser leurs projets industriels. Ça, c’est de la théorie pure.

Car, actuellement, dans la pratique, il en va tout autrement. Aux Etats-Unis, les entreprises ont, en 2005, décaissé un flux positif à l’égard de leurs actionnaires de l’ordre de 350 milliards de dollars 1 . A la base de cette très lucrative (pour quelques-uns seulement) situation, un sous-investissement massif du secteur privé en terme d’accroissement du capital technique 2 . La financiarisation, exprimée en terme d’écart entre l’accroissement de capital et le retour sur investissement au seul bénéfice des actionnaires, était, au cours de l’année dernière, de l’ordre de plus ou moins 160 milliards de dollars, pour les seuls USA qui sont devenus, du même coup, le principal acteur de ce glissement du capitalisme contemporain de l’industrie vers la finance 3 .

Les experts évoquent plusieurs hypothèses pour expliquer l’impressionnante montée en régime du secteur financier. Selon certains 4 experts du FMI, la prospérité des trésoreries des entreprises américaines trouverait son origine dans les régimes fiscaux en vigueur au pays de l’oncle Sam depuis l’élection de Georges Walker Bush. Argument un peu court en raison de son caractère circulaire. C’est que les politiques de fait contracycliques menées par les autorités américaines depuis l’arrivée de Georges Bush Junior à la Maison Blanche trouvaient leur raison d’être dans la situation économiquement déprimée faisant suite à l’éclatement de la bulle technologique de la nouvelle économie survenu en l’an 2000 ainsi qu’au traumatisme collectif résultant des attentats du 11 septembre 2001 à New York.

S’arrêter là serait superficiel : il convient, en effet, de remonter aux facteurs structurels influençant ces données d’ordre conjoncturel. La fin des années nonante s’est, en effet, caractérisée par une suraccumulation de capital. Comme en témoignent les chiffres suivants 5 : de 1949 à 1974, la productivité du capital (exprimée en taux de croissance annuels moyens) était légèrement positive (+0,2%). Par contre, de 1974 jusqu’à aujourd’hui, elle a été clairement négative (-1,4%). La productivité du travail, de son côté, n’a jamais cessé de croître au cours du 20ème siècle (plus particulièrement à partir de la fin de la seconde guerre mondiale). Non sans fluctuations comme nous allons le voir. Jusque 1975, le taux de croissance annuel moyen de la productivité des travailleurs était de 5,2 % alors qu’il ne sera plus que de 2,6% après cette date. Mathématiquement, on peut en déduire que le travail en tant que facteur de production est de plus en plus mis sous pression.

Néanmoins, étant donné que la productivité du capital est globalement toujours plus faible que celle du travail (comme le démontrent la lecture attentive des chiffres au paragraphe précédent), la profitabilité des entreprises dépend pour l’essentiel de la pression à la baisse sur les salaires. Cette dernière varie suivant les époques. Selon Michel Husson 6 , durant les trente glorieuses (de 1945 à 1975), la croissance annuelle moyenne des salaires compatible avec les exigences de l’accumulation était en moyenne annuelle de 4,2% contre 1,2% depuis le milieu des années septante. Car une productivité du capital en diminution se traduit par une stagnation des investissements productifs. Dès lors, les gains de productivité du facteur travail ont tendance à baisser avec les conséquences que l’on peut imaginer sur la progression des salaires. C’est à la lumière de ces informations qu’il convient de discerner l’impact de l’allongement de la carrière sur le coût du facteur travail.

La comparaison entredeux époques : les trente glorieuses (période s’étalant entre 1945 et 1975) et les trente désastreuses (de 1975 à aujourd’hui) permet de comprendre la mutation du capitalisme contemporain. De la fin de la deuxième guerre mondiale au milieu des années 70, la productivité du capital est positive, ce qui traduit un investissement dans la sphère productive (industrielle) de l’économie réelle. D’où des gains de productivité importants pour les travailleurs, ce qui s’est traduit par une appréciation des salaires. Au contraire, depuis une trentaine d’années, le recul de la productivité du capital engendre un taux d’emploi dégradé ainsi que des gains de productivité du facteur travail plus faibles. Evidemment, la progression des salaires s’en ressent. On peut, dans ces conditions, mieux comprendre le rôle joué par les mesures visant à étendre l’offre de travail.

Car le recul de l’âge de la prépension constitue in fine la traduction d’une politique visant à accroître l’offre globale de travail alors que le nombre d’emplois équivalent temps plein a diminué en Belgique d’1% entre 1973 et 2002 7 . L’effet escompté consiste, de façon évidente, en une mise en concurrence généralisée des travailleurs entre eux. En faisant croître la demande de travail alors que l’offre stagne, c’est au prix du facteur travail (c’est-à-dire les salaires versés aux travailleurs) que l’on s’attaque 8 . Il nous reste maintenant à examiner la corrélation existant entre l’accroissement de la force de travail disponible, la valeur des marchandises et, in fine, le profit. Cet exercice suppose que nous passions par une systématisation mettant en rapport l’apport spécifique du facteur travail avec la formation du profit.

Travail, création de valeur et profit

La tradition marxiste 9 en économie met en évidence, en ce qui concerne la valeur des biens présents sur un marché, son profond enracinement dans le travail. En clair, invoquer le coût de production ou les prix comme commun dénominateur entre les marchandises, c’est, d’un point de vue explicatif, passer à côté d’éléments d’information intéressants. Car s’il est vrai que les marchandises ont un prix de vente (de même que les éléments entrant dans leur processus de production), ce constat ne répond en aucune manière à la question suivante : qu’est-ce qui fonde, en définitive, la valeur des biens vendus sur un marché?

Réponse du courant marxiste en général : "la valeur d’une marchandise (…) est déterminée par la quantité de travail qui s’y est appliquée ou cristallisée. Entendons par là la quantité de travail nécessaire pour cette production dans un état donné de la société, dans des conditions moyennes de production, avec une moyenne sociale d’intensité et d’habileté dans le travail employé". (K. Marx, Le Capital)

De plus, les profits réalisés par les propriétaires privés des moyens de production (les capitalistes) doivent également être mis en rapport avec la quantité de travail abstrait incorporée dans le processus de production des marchandises. C’est ce que l’on nomme le surtravail ou la survaleur. Quelle que soit la terminologie adoptée, on observera que si le prix des biens et services mis sur le marché ne faisait que refléter le travail strictement nécessaire à leur production, aucun profit (ou plus-value) ne pourrait en résulter.

Il n’en va évidemment pas ainsi dans nos économies de marché.. La raison en incombe, dans la pratique, au recours au surtravail. En mettant en œuvre la production, les détenteurs des moyens de production échangent un salaire contre des heures prestées par les travailleurs n’ayant que leur force de travail à vendre. Or, une partie du temps de travail n’est tout simplement pas rémunérée (sinon les prix ne feraient que refléter la quantité de travail incorporée sans possibilité de dégager un profit). C’est du surtravail, du travail supplémentaire gratuit. C’est cette fraction qui se trouve à la base de la formation de la plus-value.

Illustration : les plaidoyers du patronat allemand en faveur d’une augmentation du temps de travail 10 à salaire égal, ce qui a pour effet mécanique de faire chuter le salaire horaire et d’augmenter la plus-value. En Belgique, on choisit de faire baisser le salaire horaire en augmentant le nombre de candidats à l’emploi et aussi en établissant des normes salariales compatibles avec des exigences dites de compétitivité.

Mais en pressurisant de la sorte le facteur travail, les profits s’accumulent. Comme nous l’avons vu, ils ne se dirigent plus vraiment vers des investissements tangibles. Car la constitution de clientèles captives dans le cadre de la privatisation des services publics s’avère en fin de compte moins risquée financièrement. C’est ici que l’ascension vertigineuse des régimes privés de pension trouve sa raison d’être. Elle est à mettre en parallèle avec la montée d’un capitalisme préférant le bénéfice à court terme (désigné sous le vocable de capitalisme d’actionnariat).

Marché sans limites?

En Belgique, le passage à un capitalisme d’actionnariat peut être exemplifié au moyen de cette nouvelle passée sous silence en dehors des cercles relativement restreints qui lisent la presse économique 11  : les dividendes versés par les entreprises belges ont augmenté de 44% en 5 ans, c’est-à-dire plus vite que les bénéfices qui ont crû, de leur côté, de 38% durant la même période. Parallèlement, ces hautes exigences de profitabilité sont allées de pair avec une augmentation du surtravail (allongement de la carrière, réduction des cotisations de sécurité sociale et donc diminution de la part socialisée des salaires), le capital étant de moins en moins affecté à des investissements productifs.

Cette stimulation des bénéfices, sans investissement concomitant dans la sphère réelle de l’économie, ne fait, en réalité, qu’amplifier la propension du capitalisme contemporain à produire du capital supplémentaire (c’est cela la suraccumulation) et à "gonfler d’immenses bulles financières accompagnées d’une hausse des profits par baisse absolue des salaires (…) et par utilisation plus intensive des moyens de production existants (…) et bien sûr, par l’élimination des moins productifs (donc augmentation de la productivité moyenne), toujours forte dans les crises 12 ".

Face à un capital qui ne sait plus où donner de la tête tant il fait des petits et alors que les capacités productives du système sont bloquées, on pointera l’émergence d’un nouveau modèle d’accumulation (ce dernier est déjà un fait patent outre-Atlantique et s’installe lentement mais sûrement chez nous) "fondé sur la priorité donnée à la production de la richesse (ndlr. au détriment de la satisfaction des besoins) de l’ensemble de la population (l’accent est mis sur la hausse des profits)  13 ". Et c’est ici qu’intervient la privatisation des systèmes de retraite et de l’ensemble de la protection sociale. Dans une analyse à publier ultérieurement, nous ferons le point sur les réponses qu’une pensée économique alternative peut formuler en réponse à ces défis.

Xavier Dupret
Gresea
26 octobre 2006
13300 signes

Notes :


1 Le Figaro, « Des entreprises riches et des ménages pauvres », lundi 11 septembre 2005.

2 Le capital technique, plus éloquemment appelé en anglais non-financial assets (traduction libre : avoirs non-financiers) désigne l’ensemble des matières premières et des moyens de production nécessaires à la mise en œuvre de la production tangible et physique des marchandises (Définition inspirée du « Dictionnaire économique et financier », Y. Bernard et J.-C. Colli, Editions du Seuil, Paris, 5ème édition, 1989).

3 A contrario, l’Europe reste marquée par une préférence des acteurs privés à l’égard de l’accroissement de capital. Le différentiel entre ce dernier et la valeur restituée aux actionnaires équivalait, en 2005, à un total de 180 milliards d’euros. (Source : Le Figaro, 11/09/2006).

4 R. Rajan, FMI Report, 2006.

5 Husson. M., «Misère du capital. Une critique du néolibéralisme », Editions Syros, Paris, 1997, pp. 27-28.

6 Husson. M., op. cit., p. 36.

7 Lievens. M., “ 30 ans d’austérité. Ils nous ont trompés ”, Editions Léon Lesoil, Bruxelles, p. 69.

8 Cette description de l’allongement de la carrière en liaison avec la promotion de la compétitivité en Europe est empruntée à l’économiste belge Henri Houben in «Contre l’Europe de Lisbonne et de la compétitivité. Construisons ensemble l’Europe de la solidarité”, Manuel de formation ATTAC Wallonie-Bruxelles, 2006.

9 Les développements relatifs à la valeur et au profit sont empruntés à Jacques Gouverneur, Professeur émérite de l’Université Catholique de Louvain, in « Les fondements de l’économie capitaliste. Introduction à l’analyse économique marxiste du capitalisme contemporain», Editions Contradictions, troisième édition, Bruxelles, 2005, pp. 41-105.

10 «Volkswagen veut enterrer un symbole, la semaine des quatre jours», Morgan Hamon, http : www.yahoo.fr

11 Dossier du magazine « Trends Tendances », 27 avril 2006, n° 17.

12 Thomas. T., « La crise chronique ou le stade sénile du capitalisme », Editions Contradictions, 2004, p. 126.

13 Petrella. R, « Compétitivité : quel défi?», Carte blanche parue dans Le Soir du 10/10/94