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Dumping agro.

Dumping avicole et souveraineté alimentaire
 

La multinationale avicole française, Charles Doux, fonctionne avec des fonds publics substantiels et des subventions à l’exportation. Pour Bernard Breton de la Confédération paysanne française (où il anime la Commission nationale "volaille"), le point essentiel dans le concept de souveraineté alimentaire, c’est par exemple "la remise en cause de l’exportation de produits avicoles bas de gamme qui déstabilisent fortement les économies du Sud ". Interview.

 

La souveraineté alimentaire est un axe de travail central de la Confédération paysanne. Cela veut dire?

Pour être très concret, je dirais qu’il existe un rapport entre chaque ère géographique de production et ses besoins de consommation. Nous sommes, en Bretagne, dans une région qui exporte une grosse part de sa production, et tout particulièrement sa production avicole. Ce sont des produits de bas de gamme congelés, qui partent vers le Moyen-Orient, la Russie, et de manière croissante vers l’Afrique.

Le point essentiel dans le concept de souveraineté alimentaire, c’est, pour nous, la remise en cause de ce phénomène exportateur, de l’exportation de ces produits bas de gamme qui déstabilisent fortement les économies du Sud. Les éventuels bénéfices que peuvent dégager ces productions exportées sont infimes et sujets à discussion, puisqu’ils s’établissent sur des aides agricoles européennes et donc des prix de dumping pour ces produits exportés.

Cette production est quasi totalement intégrée. Ce sont les firmes qui décident des choix de production et des marchés. Les producteurs sont le plus souvent des "otages" abandonnés par les organisations professionnelles majoritaires.

Quelle est votre approche de la multinationale avicole française Charles Doux ?

C’est une entreprise qui s’est bâtie sur la production avicole pour l’exportation. Jusqu’il y a quelques années, cette production export représentait 40% des volumes nationaux produits. Plus récemment, l'entreprise s’est délocalisée au Brésil. Ce choix a été fait après la signature des accords de l’OMC à Marrakech, en 1994.

L'entreprise se revendique d’un libéralisme exacerbé, mais elle fonctionne en consommant énormément de fonds publics et des subventions à l’exportation dont elle bénéficie grâce au fait qu’elle est implantée dans un pays développé ou une zone située dans l'Union européenne. On peut même parler d'un double système de subventions. En plus du système des "restitutions", il y a également en Europe les subventions plus classiques à la production avicole. Par exemple, 70% du coût alimentaire dans l’aviculture proviennent de céréales subventionnées à 300 euros l’hectare.

L’entreprise utilise cette manne financière pour se délocaliser, comme elle l’a fait en rachetant Frangosul au Brésil et en rapatriant, sur le marché français, une partie de cette production à très bas coût. Il y a des arrivées de poulet brésilien en France. C’est du congelé intégré dans des préparations alimentaires, des plats cuisinés, des produits élaborés.

Les poulets élevés au Brésil sont au pied du soja, du maïs. Cette production est bien en dessous de la production française, européenne, en terme de coûts, coûts alimentaires et de main-d’oeuvre. Le Brésil représente plus de 80% des livraisons des pays tiers vers la France.

Le soja brésilien, argentin ou encore des Etats-Unis, arrive en France. C’est une nourriture qui entre sans droits de douane et qui est en outre subventionnée par la Politique Agricole Commune (PAC).

Quelles sont les aides dont bénéficie Charles Doux?

Depuis une dizaine d’années, on constate une surproduction de volaille. Le gouvernement français a mis en place des aides financières à la filière avicole, des aides aux éleveurs pour arrêter la production et des aides directes pour les entreprises avicoles. Ces aides proviennent de l’Etat ou encore de collectivités territoriales. Ce sont des aides pour moderniser, rationaliser.

Les entreprises avicoles, à orientation exportatrice, sont parmi les principales bénéficiaires des aides. C’est ainsi que Charles Doux, principale entreprise exportatrice, a touché des millions d’euros pour restructurer. Et même les aides aux producteurs-éleveurs bénéficient à Doux. L’Etat verse de l’argent pour mettre à la retraite ou arrêter l’aviculture. Cela dispense Doux de régler les problèmes contractuels qu’il a avec les éleveurs. Ce système d’aides procure à Doux un volant financier pour développer sa stratégie, y compris au Brésil.

Ce système d’aides a joué un rôle essentiel dans l’implantation historique de Doux, son maintien en France et ses orientations stratégiques. Ces aides facilitent et accompagnent une restructuration à moindre coût, en ce qui concerne les éleveurs, les salariés et même pour délocaliser. Doux est particulièrement doué pour jouer la pression sociale et le chantage pour obtenir des fonds publics : « Si vous nous donnez des aides, on limitera les coûts des restructurations sur le plan social »!

Quel type de rapport Doux entretient-il avec les éleveurs de volaille?

Ce lien se fait à travers les contrats d’intégration. Ce sont des contrats qui lient l’éleveur à la société Doux et qui fixent les conditions de production, de rémunération de l’éleveur et ses liens avec l’entreprise. C’est la firme Doux qui fixe les conditions de production, qui amène les poussins chez l’éleveur, qui fournit les aliments, qui fait un suivi vétérinaire et qui achète, à l’éleveur, les volailles pour les intégrer dans les structures d’abattage et de transformation. Ces contrats d’intégration sont reconnus dans le droit français et font l’objet d’une législation spécifique.

En 2001, la Confédération Paysanne a vécu un conflit assez dur avec Doux. L’entreprise ne respectait pas les contrats signés avec les producteurs, allant jusqu’à baisser les rémunérations des éleveurs, de manière unilatérale, sans aucune signature, sans accord. Les éleveurs sont en fait pieds et poings liés à la firme Doux. Il y a une dépendance très forte vis-à-vis de la firme. C’est elle qui fournit les poussins, la nourriture et qui paie les poussins, sachant que l’éleveur prend le risque de la construction du bâtiment et de son amortissement. Il y eut conflit et quelque 80 éleveurs ont bougé, avec une action juridique à la clé. Bon nombre d’éleveurs ont récupéré leur dû, leur rémunération, qui s’élevait en moyenne à 15 000 euros nets. Donc une somme importante. Mais ces éleveurs ont osé aller en justice parce qu’ils se déliaient de l’entreprise Doux. Ceux qui sont encore liés à Doux n’osent pas attaquer en justice. Ils savent bien que s’ils attaquent Doux, l’entreprise n’hésitera pas à prendre des mesures de rétorsion vis-à-vis de leur élevage, par exemple en procurant une alimentation moins bonne qui aura une répercussion sur la qualité du poussin et donc sur la rémunération finale.

Depuis 4 ou 5 ans, les procédures judiciaires continuent, pour non respect du contrat d’intégration. Doux a déjà été condamné en première instance et en appel. Mais il s’arrange pour faire traîner les procédures, y compris en cassation. Un éleveur du Cher, dans le centre de la France, a été traîné en cassation par l’entreprise. Mais la première Chambre civile de la Cour de cassation a jugé que cette procédure n’était pas de nature à permettre l’admission du pourvoi. Ce fut en quelque sorte une victoire par défaut et un point important marqué pour les éleveurs.

La Confédération paysanne soutient ces démarches en les médiatisant. Mais les éleveurs sont maintenus dans une situation d’isolement. Il y a peu d’échanges entre eux. Et Doux n’est pas à court d’imagination pour pousser à la concurrence entre éleveurs. Il utilise par exemple les résultats techniques pour confronter et opposer les éleveurs. Doux décerne des prix « symboliques »: il y a les 25%, les meilleurs en volaille, il y a les 50% au milieu et les 25% moins bons. Quand on sait que les éleveurs gagnent moins que le SMIG ! On comprend également que Doux préfère ce type de contrat avec les éleveurs plutôt qu’un contrat salarié avec l’entreprise. Il est important de noter que les Chambres d’Agriculture ont fait silence sur le sujet, tout simplement parce que la firme « récupère » les responsables de ces organisations.

Quel est le scénario prévisible pour l’entreprise Doux en France? La multinationale ne risque-t-elle pas de tabler sur l’extension de l’entreprise brésilienne, surtout si les restitutions aux exportations vont être progressivement supprimées ?

Doux s’est développé surtout en Bretagne sur les produits de base, la viande destinée à la découpe, à la congélation et à l’exportation. Ce n’est pas le cas de tous les groupes avicoles français. Un certain nombre d’entre eux a depuis un certain temps, une stratégie de transformation de produits élaborés à destination du marché national ou européen. Aujourd’hui, Doux recentre une partie de sa production en France vers des sites de transformation. Mais tout laisse à penser que, dans sa stratégie, il pourrait laisser tomber une grande partie de sa production au niveau national pour mettre davantage l’accent en France sur la transformation de produits. Il peut très bien s’approvisionner chez Doux Brésil et, en conséquence, laisser tomber une partie de sa production et une grosse partie de l’emploi en Bretagne et dans d’autres régions de France. Doux a aussi plusieurs  contrats avec des regroupements « label », dont Janzé en Bretagne, également en Auvergne et dans le Nord. Mais il abandonne déjà progressivement la production locale, puisqu’il considère que cela ne rapporte plus assez, avec la baisse des restitutions et le commerce mondialisé.

Comment peut-on surmonter la tension entre les intérêts immédiats des travailleurs de Doux dans la défense de leur emploi et la solidarité avec les producteurs avicoles et les consommateurs dans les pays africains, aux prises avec des importations de découpes de poulet congelé à prix de dumping ?

Les syndicats de salariés le montrent assez bien : une entreprise comme Doux tire tout ce qu’elle peut en terme d’exploitation, que ce soit chez les éleveurs, via les contrats d’intégration, ou chez les salariés, avec des conditions de travail très dures.

Supprimer, d’un jour à l’autre, la filière export, c’est remettre en cause les emplois. L’inversion du flux exportation vers les pays du Sud doit se faire progressivement. Dans un raisonnement à court terme, stopper la production pour l’exportation, avec la menace réelle sur l’emploi, cela apparaît effectivement intenable.

Il y a cinq ou dix ans, 40% de la production Doux allait à l’export. La remise en cause de cette situation ne peut se faire que progressivement.

Mais l’alternative existe. D’ailleurs, les décisions prises à l’OMC y poussent d’une certaine manière, avec la consigne de diminution des aides (restitutions) à l’exportation. Dans le cadre d’une stratégie que nous appuyons, c’est-à-dire la remise en cause des exportations des produits avicoles à bas prix, à prix de dumping, il y a un équilibre à trouver en terme d’emploi. A l’intérieur de l’entreprise Doux, il y a des perspectives d’emploi. Il y a beaucoup d’emplois à gagner dans le travail sur les produits, dans une action syndicale sur les conditions de travail, en terme de souveraineté alimentaire. Mais, ce n’est pas chose facile à imposer. Il fait savoir que Doux a pesé de tout son poids sur les négociations de l’OMC à Genève pour le maintien des restitutions aux exportations.

Comment, plus concrètement, pourrait se concrétiser une réorientation de la production vers un marché intérieur ?

Dans le secteur avicole, ce n’est pas en poussant la sur-intensification dans les poulaillers qu’on va résoudre les problèmes de qualité et d’emploi. Le bilan économique d’un poulailler Doux est désastreux par rapport à ce qu’il peut créer en emplois. Quand Doux place 25 poulets au m2 et fait sortir 70 tonnes de poulet par an, dans un poulailler de 1000 m2, c’est une politique qui détruit l’emploi. 

Que diriez-vous aux travailleurs brésiliens ?

Doux s’est implanté au Brésil essentiellement à cause d’un coût de main-d’oeuvre nettement inférieur. La création d’emploi est basée sur des minima, comme ici d’ailleurs: les salariés de Doux sont au SMIG. Demain, Doux jettera le travailleur brésilien quand il coûtera plus cher que le salarié péruvien.

De plus, au Brésil ou en Argentine, on met également l’accent sur la production « export », au détriment de la satisfaction des besoins alimentaires des populations locales.

Les travailleurs brésiliens chez Frangosul ne sont pas les concurrents des paysans bretons. Ils sont tous aux prises avec la même multinationale qui les exploite. D’où l’importance d’organiser des rencontres entre paysans de différents continents.

Où en sont les contacts entre la Confédération Paysanne et les organisations syndicales regroupant les salariés de la multinationale Doux ?

Il y a des contacts, mais ils ne sont pas officiels. Il ne faut pas nier les difficultés. Quand on parle de souveraineté alimentaire, de relocalisation de la production, cela ne passe pas d’emblée auprès des organisations de salariés. Et même une remise en cause à court terme de l’emploi précaire ou mal payé n’est pas évidente. La souveraineté alimentaire implique la remise en cause d’un ensemble d’orientations politiques.

Les centrales syndicales commencent à communiquer sur cette question. Il y a une remise en cause de la politique étatique ou européenne du modèle export et son impact négatif sur les filières locales dans le Sud.

Propos recueillis par Denis Horman, chargé de recherche au Gresea, juin 2006.