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Carrefour France, laboratoire de la misère

La condition ouvrière a ceci de particulier, aujourd'hui, qu'elle est devenue invisible. Elle est devant nos yeux, dans les supermarchés, mais comme masquée par une sorte de climatisation aseptisée. C'est ce que donne à voir le reportage que le journal Le Monde a réalisé dans les bas-fonds de la grande distribution à l'issue des grèves qui, pendant deux semaines, ont paralysé l'hypermarché Carrefour à Marseille. Les caissières françaises ont des horaires coupés modifiés chaque semaine selon les besoins du magasin, c'est tantôt 8h30 à 14 heures, tantôt 15h45 à 22 heures, samedis compris, à en perdre toute notion du temps, une vie de zombie. Elles ne peuvent pas quitter leur caisse sans autorisation, pour aller aux toilettes, il faut négocier. Leur productivité (nombre de ventes par minute) fait l'objet d'un affichage quotidien pour les inviter à égaler la championne du jour, dont le nom est souligné au Stabilo. Pour les rebelles, il y a une caisse spéciale, près des surgelés, là on a intérêt à porter un gros pull. Une pause de trois minutes par heure, cumulable, est prévue pour le casse-croûte, mais les "besoins du magasin" imposent souvent de les prendre aux heures creuses, qu'on ait faim ou non. Ajouter le système très particulier des chèques-repas dont l'octroi est modulé en fonction du volume de vols subis par le magasin. Tout cela pour quoi? Pour un salaire de misère, c'est 825 euros net pour trente heures de travail cadencées, car la grande distribution a fait du temps partiel sa marque de fabrique, comme sans doute l'économie entière: la France comptait 1,5 millions de temps partiel en 1980, ils sont 5 millions aujourd'hui, dont 82% de femmes et pas par choix. La dernière enquête "emploi du temps" de l'Insee, 1998, indique que, dans la moitié des cas, il s'agit de temps partiels "subis", c'était cela ou rien. Cela s'est fait, nota bene, avec la complicité de l'Etat, qui a lourdement encouragé le développement des temps partiels en les assortissant d'allègements de charges sociales. Chez Carrefour France, où un tiers du personnel est à temps partiel, ces exonérations lui ont rapporté en 2007 quelque 140 millions d'euros. Au final, cela donne, pour citer ce syndicaliste CGT, une situation "où on est dans le rouge dès le 15 du mois, où on vit chez ses parents à 30 ans, faute de moyens, et où les maladies professionnelles, tendinites, lombalgies et dépressions, explosent." Il n'est sans doute pas inutile de souligner que cela ne se passe pas en Chine ou au Bangladesh, mais en France, ici et maintenant.

Source : Le Monde du 25 mars 2008 et le Canard Enchaîné du 20 février 2008.

Traitement Gresea: 28 mars 2008.