Les chasseurs de matières premières


La traque des temps modernes, tous les coups sont permis

Jeudi 21 février 2013, Colette Braeckman, 8109 signes.
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Gresea asbl (Groupe de recherche pour une stratégie économique alternative)

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A l’occasion de la parution de Grondstoffenjagers (Les chasseurs de matières premières" dû à notre collègue Raf Custers, Colette Braeckman, journaliste au journal Le Soir et "grande dame" de la contre-information sur la géopolitique appliquée à l’Afrique, en a joliment résumé le propos - et les enjeux de la ruée (mainmise) sur les ressources naturelles des pays du Sud.


C’est une vraie guerre. Implacable. Les joueurs sont multiples et tous les coups sont permis. C’est que les enjeux sont vitaux : les anciennes puissances y voient la clé de leur suprématie, qu’ils entendent défendre à tout prix, les nouveaux venus jouent des coudes et sont prêts à tout. En cause ? Les matières premières, ces ressources encore importantes à l’échelle de la planète, mais pas illimitées et dont il importe, tant qu’il en est encore temps, de s’assurer le contrôle.

Certes, les principales d’entre elles sont connues et chacun peut citer les guerres dont elles furent les enjeux : le cuivre, le pétrole, l’uranium, l’or, le diamant. Mais d’autres matières premières passent aujourd’hui en première ligne des convoitises internationales : le lithium Lithium Métal blanc, alcalin, le plus léger de tous les métaux. , qui permet de produire des voitures propres, le colombo tantalite, indispensable à l’industrie électronique, l’étain et l’aluminium, le tungstène, les terres rares. L’accès à ces ressources-là est défendu avec rage par les anciennes grandes puissances, qui y voient la clé de leur suprématie présente et à venir, le sous-bassement d’un mode de vie qu’elles entendent défendre à tout prix.

Ces ressources sont disputées aussi par les pays émergents, Chine en tête, qui taillent des croupières au vieux monde et conquièrent leurs parts de marché Marché Lieu parfois fictif où se rencontrent une offre (pour vendre) et une demande (pour acheter) pour un bien, un service, un actif, un titre, une monnaie, etc. ; un marché financier porte sur l’achat et la vente de titres ou d’actifs financiers.
(en anglais : market)
. Et aussi, avec plus de discernement et moins de docilité qu’autrefois, ces matières premières sont aujourd’hui revendiquées par un nombre croissant de gouvernements qui estiment que, dans les pays producteurs, les populations ont le droit de bénéficier davantage des ressources de leur sol et de leur sous-sol.

 War games

La bataille pour le contrôle des matières premières n’est certainement pas un sujet neuf et il a déjà suscité bien des livres, qu’ils soient consacrés à un seul produit stratégique, comme le pétrole, ou à un seul pays producteur. En outre, les rapports et dossiers se sont accumulés, rédigés par des fondations, des ONG, des myriades de spécialistes plus ou moins compétents, plus ou moins désintéressés, habiles à dissimuler les enjeux véritables sous la forêt des chiffres et des incompréhensibles statistiques, à tel point que le lecteur de base ne sait plus qui fait quoi, qui a raison ou tort, qui défend réellement le droit des peuples…

C’est pourquoi le travail de Raf Custers, "Les chasseurs de matières premières" représente une contribution originale. L’auteur cumule deux et même trois qualités rares : la première, c’est que, chercheur au Gresea et analyste de longue date des relations économiques, il sait de quoi il parle. La deuxième, c’est qu’il a voyagé. Quitté bureau et dossiers pour aller voir de plus près à quoi ressemblait une mine de lithium Lithium Métal blanc, alcalin, le plus léger de tous les métaux. en Bolivie, une exploitation d’or au Mali, le "Banrostan", le vaste territoire contrôlé par la société canadienne Banro au Kivu ou les concessions minières du Katanga. Au cours de ces voyages, le témoin lucide ne s’est pas contenté de s’entretenir avec les officiels et les attachés de presse.

Il a aussi, résultat de décennies de contacts et de relations, rencontré des syndicalistes, des économistes engagés, des militants des droits de l’homme, des victimes de brutalités et d’évictions forcées. De tels contacts lui ont permis de ne pas être avare en anecdotes, en descriptions concrètes qui permettent de comprendre, de visu, en quels termes se posent les injustices et la dépossession.

 Choisir son camp

Et la troisième qualité de l’auteur, celle dont la pertinence sera certainement contestée, c’est qu’il a du monde une vision militante, engagée. Son camp, s’il en a un, c’est celui de ces creuseurs qui essaient de s’accrocher aux collines cuprifères et d’en arracher de quoi survivre. Son camp, c’est celui de ces populations autochtones qui ont été chassées des concessions arrachées aux gouvernements par les multinationales, celui des paysans du Mozambique ou du Congo qui, plongés dans l’obscurité, voient passer au-dessus d’eux les fils transportant un courant électrique qui permettra à BHP Billiton de faire tourner une usine d’aluminium délocalisée.

Sceptique face aux lobbies, aux campagnes de presse, l’auteur pose aussi de salutaires questions, se demandant, par exemple, comment et pourquoi le député britannique Eric Joyce, qui ne s’était jamais illustré par une connaissance particulière de l’Afrique, avait soudain "balancé" sur son site un chiffre devenu mythique selon lequel les contrats miniers "opaques" signés par les autorités de Kinshasa auraient privé la RDC de 5,5 milliards de dollars de recettes. Quelle est la base du calcul ? La motivation de l’honorable parlementaire ? Custers suggère qu’il y a du grain à moudre…

 Lobbying

L’auteur pourfend aussi, sans se soucier d’être ou non "bien-pensant", les "bonnes intentions" de certains lobbyistes d’Outre Atlantique, comme le projet Enough, porté par John Prendergast, un ancien membre de l’équipe Clinton, qui inspira la loi américaine Dodd Frank. Cette dernière mit à l’index tous les minerais en provenance de l’Afrique des Grands Lacs, plongeant cette région dans le marasme économique et un surcroît de violence.

Car dans les batailles du 21e siècle, où les Etats-Unis et leurs alliées, les multinationales canadiennes, veulent garder un accès privilégié aux ressources minières d’un pays tel que le Congo, tous les coups sont permis, qu’il s’agisse de dénigrer et de casser les contrats chinois, de faire reculer un gouvernement congolais qui a entrepris la révision d’une soixantaine de contrats miniers afin d’accroître la part de l’Etat ou de faire respecter les termes des accords conclus…

Tous les coups, cela veut dire les procès, les campagnes de presse, les tentatives de déstabilisation, les discrets soutiens accordés à des agresseurs étrangers et même les pressions « humanitaires », qui visent invariablement à affaiblir l’Etat et à réduire le poids de l’autorité publique tout en protégeant les acteurs privés…

 Réappropriation

Les enjeux que représentent les ressources minières du Congo se taillent évidemment la part du lion, et le chapitre décrivant la manière dont la société canadienne Banro s’est taillé un empire au sud Kivu, obtenant la propriété de mines d’or jusque-là inexploitées, est particulièrement intéressant : on y découvre l’affaiblissement du régime Mobutu, obligé d’accepter la privatisation, la démission des milieux capitalistes belges et leur compromission avec les opérateurs canadiens auxquels ils cédèrent leurs archives minières, toute la gamme des pressions qui furent exercées sur les dirigeants d’un pays en guerre.

Mais d’autres chapitres, tout aussi passionnants, nous relient à l’actualité, comme celui qui est consacré à l’exploitation de l’or au Mali (s’il y avait eu meilleure rétribution des pouvoirs locaux, meilleure répartition des ressources, le pouvoir malien aurait-il été aussi faible face aux trafiquants et aux preneurs d’otages ?) ou celui qui relate le combat des syndicalistes dans la "nouvelle Afrique du Sud".

Un livre à lire sans attendre, car il jette un regard sans complaisance sur les enjeux miniers, est fondé sur une solide documentation économique et rappelle combien la solidarité demeure indispensable pour que les ressources ne soient plus une "malédiction" mais deviennent une chance pour leurs propriétaires initiaux.

Cette recension a été écrite pour parution en traduction néerlandaise sur le site de De Wereld Morgen ; chapeau et intertitres sont de la rédaction.


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Disponible au Gresea. Prix : 20€