Salaires et compétitivité : pot de terre contre pot de fer ?


Vendredi 19 avril 2013, Bruno Bauraind, 10684 signes.

Post-scriptum : Cette analyse a servi d’introduction à l’ouvrage précité ("Salaire et compétitivité : pour un vrai débat", Réginald Savage et Michel Husson, collection Les petits dossiers de l’Autre économie (éd. Couleur livres)

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Gresea asbl (Groupe de recherche pour une stratégie économique alternative)

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La question du partage des richesses entre le capital et le travail est au cœur du développement historique du capitalisme et, l’un ne va pas sans l’autre, des luttes sociales. Il faut partir de là pour faire face à la pensée dominante – il n’est pas interdit de parler de propagande - sur les salaires qui aboutit, aujourd’hui, à ce que la rétribution pour un travail donné ne soit plus considérée en Europe que comme un "coût" de la main-d’œuvre par unité produite.

Le budget de rigueur concocté par le gouvernement belge pour l’année 2013 ne laisse plus planer le doute. La Belgique, comme ses partenaires européens, fera l’expérience d’une politique de "déflation Déflation Période durant laquelle les prix ont tendance à baisser continuellement. Ce qui a, en général, l’effet de baisser également les salaires. La déflation est l’inverse de la situation d’inflation.
(en anglais : deflation).
salariale compétitive" visant à réduire les salaires pour améliorer la compétitivité de ses entreprises, et surtout, de son territoire. Le message délivré par le gouvernement aux organisations syndicales, en prémisse à la négociation de l’accord interprofessionnel 2013-2014, est tout aussi clair : "négociez la flexibilité, mais pas le niveau des salaires !".

En toile de fond de ce gel des salaires, nous assistons donc à une offensive en règle contre notre modèle de concertation sociale. Le salaire devient la variable d’ajustement du système économique néolibéral et plus un droit négocié entre patrons et représentants du monde du travail. Cela n’a rien de nouveau, mais, rarement dans l’histoire récente de notre pays, ce cadrage politique de la négociation salariale a été exprimé avec autant de vigueur.

Le réseau Éconosphères a organisé le 5 octobre 2012 un colloque sur le thème : "La distribution des richesses. Quelle part au salaire ?". D’où ce petit ouvrage [1] publié par le Gresea et signé par deux des économistes francophones contemporains les plus consistants sur la question, le Belge Reginald Savage et le Français Michel Husson : il en constitue la trace, mais pas seulement. En effet, la question du partage des richesses entre le capital Capital Ensemble d’actifs et de richesses pouvant être utilisés pour produire de nouveaux biens ou services.
(en anglais : capital, mais aussi fund ou wealth)
et le travail est au cœur du développement historique du capitalisme Capitalisme Système économique et sociétal fondé sur la possession des entreprises, des bureaux et des usines par des détenteurs de capitaux auxquels des salariés, ne possédant pas les moyens de subsistance, doivent vendre leur force de travail contre un salaire.
(en anglais : capitalism)
et, l’un ne va pas sans l’autre, des luttes sociales. C’est parce que nous pensons qu’elle doit y rester que cet ouvrage est aussi un outil pour le futur. Un moyen de faire face à la pensée dominante – il n’est pas interdit de parler de propagande - sur les salaires qui aboutit, aujourd’hui, à ce que la rétribution pour un travail donné ne soit plus considérée en Europe que comme un "coût" de la main-d’œuvre par unité produite.

 De quoi parle-t-on ?

La problématique des "salaires" ne peut se comprendre aujourd’hui qu’avec une double paire de lunettes. Contre la myopie tout d’abord. Depuis plusieurs décennies, nous assistons à l’érosion de la part des salaires dans la valeur ajoutée Valeur ajoutée Différence entre le chiffre d’affaires d’une entreprise et les coûts des biens et des services qui ont été nécessaires pour réaliser ce chiffre d’affaires (et qui forment le chiffre d’affaires d’une autre firme) ; la somme des valeurs ajoutées de toutes les sociétés, administrations et organisations constitue le produit intérieur brut.
(en anglais : added value)
. En d’autres termes, il s’agit de la baisse du chiffre de toutes les rémunérations issues du travail (les petits comme les gros salaires) par rapport à celui de la richesse Richesse Mot confus qui peut désigner aussi bien le patrimoine (stock) que le Produit intérieur brut (PIB), la valeur ajoutée ou l’accumulation de marchandises produites (flux).
(en anglais : wealth)
créée sur une période donnée dans un pays ou une région. Il sera principalement question de ce débat macroéconomique dans cet ouvrage.

Contre la presbytie, ensuite. Les auteurs ne sont pas pour autant aveugles à l’explosion des inégalités intra salariales à l’œuvre dans nos sociétés depuis les années 1990. Ainsi, sous le couvert de la fabuleuse "productivité Productivité Rapport entre la quantité produite et les ressources utilisées pour ce faire. En général, on calcule a priori une productivité du travail, qui est le rapport entre soit de la quantité produite, soit de la valeur ajoutée réelle (hors inflation) et le nombre de personnes nécessaires pour cette production (ou le nombre d’heures de travail prestées). Par ailleurs, on calcule aussi une productivité du capital ou une productivité globale des facteurs (travail et capital ensemble, sans que cela soit spécifique à l’un ou à l’autre). Mais c’est très confus pour savoir ce que cela veut dire concrètement. Pour les marxistes, par contre, on distingue la productivité du travail, qui est hausse de la production à travers des moyens techniques (machines plus performantes, meilleure organisation du travail, etc.), et l’intensification du travail, qui exige une dépense de force humaine supplémentaire (accélération des rythmes de travail, suppression des temps morts, etc.).
(en anglais : productivity)
managériale" de soi-disant capitaines d’industrie, les inégalités progressent à l’intérieur du monde du travail. Les CEO du monde bancaire qui ont provoqué la plus grande crise financière de notre histoire… sans toujours la comprendre. Les PDG de l’automobile ou de la sidérurgie qui, comme seule stratégie industrielle, proposent des politiques de restructuration à court terme visant à réajuster le périmètre des entreprises en fonction des cours boursiers. Il n’est pas étonnant de voir dès lors, qu’entre 1998 et 2005, en France, les 3.500 foyers les plus riches (0,01% de la population) ont vu leur pouvoir d’achat augmenter de 42,6% pendant que celui des 31,5 millions de ménages les plus "pauvres" de l’hexagone (90% des foyers, c’est négligeable ?) progressait de 4,6% [2] !

La France reste pourtant un des pays les moins inégalitaires au monde. Cette tendance est encore plus forte dans le monde anglo-saxon. Il sera moins question de l’explosion des inégalités intra salariales dans cet ouvrage. La dimension "macro" ne va cependant pas sans la "micro" et vice versa. Il faut parfois plusieurs lunettes pour comprendre le monde. C’est pourquoi, sans vouloir encombrer le lecteur d’un trop plein de pensées dissidentes (néanmoins intéressantes), nous ne saurions trop lui conseiller de prendre connaissance également du dossier pédagogique "Les inégalités et ses formes" disponible sur le site Éconosphères à l’adresse : http://www.econospheres.be/spip.php?article207

 Vive le modèle "compétitif" allemand

Si le niveau trop haut des salaires en Belgique et en Europe est, selon les "économistes écoutés" (ceux qui passent à la télé avant 23h), le déterminant principal de la crise des finances publiques actuelles, la sortie de crise passera, toujours selon ces économistes télégéniques, par la copie de ce qui se fait en Allemagne en matière de politiques salariales, car "le travailleur allemand, lui, il est compétitif".

La compétitivité. Un concept que, à moins d’avoir fait le choix d’une vie monacale contemplative retirée de tout (surtout de la presse), le citoyen européen n’a pu éviter de croiser ces derniers temps. Mais, précisions utiles, la compétitivité de l’économie allemande ne viendrait pas de son système éducatif ou de la capacité de ses travailleurs à innover. Elle proviendrait du "volontarisme courageux" du gouvernement de l’ancien chancelier allemand Gerhard Schröder. Ce dernier, entre 2003 et 2005, va réformer le marché Marché Lieu parfois fictif où se rencontrent une offre (pour vendre) et une demande (pour acheter) pour un bien, un service, un actif, un titre, une monnaie, etc. ; un marché financier porte sur l’achat et la vente de titres ou d’actifs financiers.
(en anglais : market)
du travail dans le sens d’une compression des salaires afin de favoriser les exportations des entreprises du pays. Et, comme l’économie allemande résiste moins mal à la crise que la Grèce ou la Roumanie, c’est donc le nouveau "parangon de modernité" [3] à faire adopter par tous les États membres de l’Union européenne Union Européenne Ou UE : Organisation politique régionale issue du traité de Maastricht (Pays-Bas) en février 1992 et entré en vigueur en novembre 1993. Elle repose sur trois piliers : les fondements socio-économiques instituant les Communautés européennes et existant depuis 1957 ; les nouveaux dispositifs relatifs à la politique étrangère et de sécurité commune ; la coopération dans les domaines de la justice et des affaires intérieures. L’Union compte actuellement 27 membres : Allemagne, Belgique, France, Italie, Luxembourg, Pays-Bas (1957), Danemark, Irlande, Royaume-Uni (1973), Grèce (1981), Espagne, Portugal (1986), Autriche, Finlande, Suède (1995), Chypre, Estonie, Hongrie, Lettonie, Lituanie, Malte, Pologne, Slovaquie, Slovénie, Tchéquie (2004), Bulgarie, Roumanie (2007).
(En anglais : European Union)
. Cette analyse réductrice est simple à comprendre et donc à diffuser, mais c’est aussi une formidable machinerie à produire de l’austérité Austérité Période de vaches maigres. On appelle politique d’austérité un ensemble de mesures qui visent à réduire le pouvoir d’achat de la population.
(en anglais : austerity)
, du chômage et une longue dépression Dépression Période de crise qui perdure, avec une croissance économique lente et un chômage important. C’est l’équivalent d’une crise structurelle.
(en anglais : depression).
en Europe.

Je laisserai aux deux auteurs de ce livre le soin, dans les pages qui suivent, de démonter ce modèle de la "déflation Déflation Période durant laquelle les prix ont tendance à baisser continuellement. Ce qui a, en général, l’effet de baisser également les salaires. La déflation est l’inverse de la situation d’inflation.
(en anglais : deflation).
salariale compétitive". Ils le font bien mieux que moi. En guise d’introduction cependant, un élément de bon sens. Pour vendre, il faut des clients en capacité d’acheter. Si partout en Europe, on coupe dans les salaires des clients grecs, espagnols ou belges du vendeur allemand, le modèle allemand prend du plomb dans l’aile, car s’engage alors une concurrence à la baisse sur les salaires entre les pays "partenaires" d’une même zone économique. Cette guerre de tous contre tous débouche sur ce que Ronald Janssen, économiste à la Confédération Européenne des Syndicats (CES), appelle le "cercle vicieux de l’austérité Austérité Période de vaches maigres. On appelle politique d’austérité un ensemble de mesures qui visent à réduire le pouvoir d’achat de la population.
(en anglais : austerity)
" [4] et que l’on peut schématiser comme suit : la baisse des salaires entraîne celle de la consommation et la contraction de l’activité économique. Ce qui engendre une diminution des recettes fiscales pour l’État et, donc, un creusement des déficits et de la dette publique Dette publique État d’endettement de l’ensemble des pouvoirs publics (Etat, régions, provinces, sécurité sociale si elle dépend de l’Etat...).
(en anglais : public debt ou government debt)
. Craignant un défaut de paiement, les banques exigeront alors des taux d’intérêt Taux d’intérêt Rapport de la rémunération d’un capital emprunté. Il consiste dans le ratio entre les intérêts et les fonds prêtés.
(en anglais : interest rate)
plus importants pour continuer à prêter à l’État. Privé de moyens, ce dernier devra, en bout de course, de nouveau compresser ses dépenses… Et, un nouveau tour "austéritaire" s’engage.

Outre leurs effets désastreux sur l’économie européenne, les lois Hartz, du nom de l’ancien directeur du personnel de Volkswagen instigateur de la réforme du marché Marché Lieu parfois fictif où se rencontrent une offre (pour vendre) et une demande (pour acheter) pour un bien, un service, un actif, un titre, une monnaie, etc. ; un marché financier porte sur l’achat et la vente de titres ou d’actifs financiers.
(en anglais : market)
du travail, ont eu des conséquences sociales néfastes pour le niveau de vie d’un grand nombre de travailleurs allemands. L’espérance de vie des citoyens allemands les plus pauvres est, juste pour l’exemple, passée en une décennie de 77 à 75 ans [5] !

 Changer la trajectoire des courbes

Récemment, Olivier Blanchard, économiste en chef du FMI FMI Fonds Monétaire International : Institution intergouvernementale, créée en 1944 à la conférence de Bretton Woods et chargée initialement de surveiller l’évolution des comptes extérieurs des pays pour éviter qu’ils ne dévaluent (dans un système de taux de change fixes). Avec le changement de système (taux de change flexibles) et la crise économique, le FMI s’est petit à petit changé en prêteur en dernier ressort des États endettés et en sauveur des réserves des banques centrales. Il a commencé à intervenir essentiellement dans les pays du Tiers-monde pour leur imposer des plans d’ajustement structurel extrêmement sévères, impliquant généralement une dévaluation drastique de la monnaie, une réduction des dépenses publiques notamment dans les domaines de l’enseignement et de la santé, des baisses de salaire et d’allocations en tous genres. Le FMI compte 188 États membres. Mais chaque gouvernement a un droit de vote selon son apport de capital, comme dans une société par actions. Les décisions sont prises à une majorité de 85% et Washington dispose d’une part d’environ 17%, ce qui lui donne de facto un droit de veto. Selon un accord datant de l’après-guerre, le secrétaire général du FMI est automatiquement un Européen.
(En anglais : International Monetary Fund, IMF)
(Fonds Fonds (de placement, d’investissement, d’épargne…) : société financière qui récolte l’épargne de ménages pour l’investir ou le placer dans des produits financiers plus ou moins précis, parfois définis à l’avance. Il existe des fonds de pension, des fonds de placement, des fonds de fonds qui sont proposés à tout un chacun. En revanche, les hedge funds (fonds spéculatifs) et les private equity funds sont réservés à une riche clientèle.
(en anglais : fund)
Monétaire International) reconnaissait le peu d’efficacité des politiques d’austérité menées, entre autres, par son organisation en Europe. Et ce du fait des coûts beaucoup plus élevés qu’anticipé de ces politiques en termes de perte de croissance Croissance Augmentation du produit intérieur brut (PIB) et de la production.
(en anglais : growth)
cumulée, et donc de baisse des recettes fiscales et de hausse induite du chômage. En 2010, au détour d’un paragraphe d’une communication de la Commission européenne, on trouvait ceci : "s’il existe une relation entre coûts salariaux unitaires et performances à l’exportation, elle est faible et du second ordre par rapport à la dégradation de la balance commerciale Balance commerciale C’est le solde entre les exportations de marchandises qui constituent une rentrée d’argent (de devises étrangères) et les importations qui représentent une sortie d’argent. C’est pourquoi on parle d’excédent ou de déficit commercial si les exportations rapportent davantage ou non que les importations.
(en anglais : balance of trade).
, et donc ceux-ci [les coûts salariaux] ne peuvent en être la cause" [6]. Depuis 2008, le réel a parlé. L’offensive généralisée contre les salaires ne règlera ni le problème de la dette publique Dette publique État d’endettement de l’ensemble des pouvoirs publics (Etat, régions, provinces, sécurité sociale si elle dépend de l’Etat...).
(en anglais : public debt ou government debt)
, ni celui du soi-disant "handicap compétitif" de certains pays européens.

Malgré cela, les gouvernements européens continuent à compresser la part revenant aux salariés dans la richesse Richesse Mot confus qui peut désigner aussi bien le patrimoine (stock) que le Produit intérieur brut (PIB), la valeur ajoutée ou l’accumulation de marchandises produites (flux).
(en anglais : wealth)
créée en Europe. Et, pendant ce temps, le processus de financiarisation Financiarisation Terme utilisé pour caractériser et dénoncer l’emprise croissante de la sphère financière (marchés financiers, sociétés financières...) sur le reste de l’économie. Cela se caractérise surtout par un endettement croissant de tous les acteurs économiques, un développement démesuré de la Bourse et des impératifs exigés aux entreprises par les marchés financiers en termes de rentabilité.
(en anglais : securitization ou financialization)
de nos économies continue. Comme le montrent Reginald Savage et Michel Husson dans les pages qui suivent, le gonflement des revenus du capital Capital Ensemble d’actifs et de richesses pouvant être utilisés pour produire de nouveaux biens ou services.
(en anglais : capital, mais aussi fund ou wealth)
est pourtant, depuis plusieurs décennies, source de déstabilisation et de crises économiques.

Cette situation appelle une réponse massive et coordonnée de la part de l’ensemble des organisations de la société civile en Europe. C’est à ce prix que les courbes du graphique s’inverseront et qu’une sortie de crise par le haut sera envisageable.





[1"Salaire et compétitivité : pour un vrai débat", Réginald Savage et Michel Husson, 2013, collection Les petits dossiers de l’Autre économie (éd. Couleur livres), 8 euros, 78 pages, disponibe en librairie et au Gresea : gresea skynet.be, 11 rue Royale, 1000 Bruxelles, Belgique, www.gresea.be

[2Chiffres tirés de Michel Husson et cités par Reginald Savage lors du midi d’Éconosphères consacré aux "inégalités de revenu", octobre 2010.

[3Lire à ce sujet : Anne Dufresne, "Le consensus de Berlin", Le Monde diplomatique, février 2012. Article disponible à l’adresse : http://www.monde-diplomatique.fr/2012/02/DUFRESNE/47427

[4Intervention de Ronald Janssen lors du workshop organisé par Éconosphères sur le thème "L’Euro : stop ou encore ?", le 28 février 2012.

[5Pierre Larrouturou, "C’est plus grave que ce qu’on vous dit… Mais on peut s’en sortir. 15 solutions contre la crise économique à appliquer d’urgence", Paris, Nova éditions, 2012, page 38.

[6Cité par Michel Husson lors du colloque : « La distribution des richesses. Quelle part au salaire ? », octobre 2012.

P.-S.

Post-scriptum : Cette analyse a servi d’introduction à l’ouvrage précité ("Salaire et compétitivité : pour un vrai débat", Réginald Savage et Michel Husson, collection Les petits dossiers de l’Autre économie (éd. Couleur livres)