La compétitivité, késako ?


Mardi 11 mars 2014, Henri Houben, 8543 signes.
Cet article a été visité 485 fois

Gresea asbl (Groupe de recherche pour une stratégie économique alternative)

Version imprimable de cet article Version imprimable

Affaire de définition, pour commencer. Ensuite : par quel biais et au profit de qui ? La bonne vieille règle est d’application : pour toute notion économique d’ordre politique, s’interroger sur les intérêts dont elle est l’expression. Fiche pédagogique

 Un problème de définition

Difficile de donner une définition valable et les auteurs qui s’en réfèrent incorporent énormément d’éléments dans celle-ci.

Le Larousse dit : est compétitif ce "qui est susceptible, grâce à ses qualités, à ses caractéristiques, de supporter la concurrence ; ou qui offre ses produits à un prix tel qu’ils peuvent faire concurrence aux autres produits similaires sur le marché Marché Lieu parfois fictif où se rencontrent une offre (pour vendre) et une demande (pour acheter) pour un bien, un service, un actif, un titre, une monnaie, etc. ; un marché financier porte sur l’achat et la vente de titres ou d’actifs financiers.
(en anglais : market)
."
 [1]

Mais le flou s’installe rapidement. Ainsi qu’un certain scepticisme. [2]

D’abord, parce que la compétitivité implique une comparaison (avec les rivaux) et que celle-ci s’établit sur des critères multiples ou globaux. A un point positif dans un secteur ou selon un facteur peut correspondre un autre aspect négatif dans un autre.

Ensuite, parce qu’il faut préciser à qui le terme peut être attribué : un athlète, une firme, un territoire, un pays… Un sportif peut sans doute l’être, car le point de comparaison est évident : le match, la course, la partie. Pour une firme, c’est déjà plus problématique. Mais si elle réalise des pertes, si elle ne parvient plus à vendre suffisamment, il y a manifestement un problème.

En revanche, qu’est-ce qu’un État compétitif ?

Si un athlète ou une entreprise n’est pas compétitive, il ou elle arrête. Comment un pays pourrait-il arrêter ou disparaître ? [3]

 Deux indicateurs obsessionnels

Pour tenter d’être plus précis et plus concret, en général, on utilise deux critères centraux pour identifier la compétitivité ou le retard en la matière : les parts de marché Marché Lieu parfois fictif où se rencontrent une offre (pour vendre) et une demande (pour acheter) pour un bien, un service, un actif, un titre, une monnaie, etc. ; un marché financier porte sur l’achat et la vente de titres ou d’actifs financiers.
(en anglais : market)
pour les entreprises, les exportations nettes pour les pays. Une firme qui gagne des parts de marché serait compétitive. Une nation qui aurait une balance commerciale Balance commerciale C’est le solde entre les exportations de marchandises qui constituent une rentrée d’argent (de devises étrangères) et les importations qui représentent une sortie d’argent. C’est pourquoi on parle d’excédent ou de déficit commercial si les exportations rapportent davantage ou non que les importations.
(en anglais : balance of trade).
positive de façon durable gagnerait le même label.

De nouveau, c’est le flou le plus total.

On peut accepter que les parts de marché puissent être source de satisfaction ou d’inquiétude dans les compagnies. Une entreprise qui voit ses marchés se réduire aura du mal à dégager des marges bénéficiaires. Si cela perdure, elle devra sans doute mettre la clé sous la porte.

En revanche, pour un État, que signifie cette obsession compétitive ?

Certes, un pays qui importe davantage verra des sorties d’argent qu’il devra sans doute compenser par des arrivées de capitaux extérieurs. Or, ceux-ci voudront être rémunérés par des dividendes, des intérêts Intérêts Revenus d’une obligation ou d’un crédit. Ils peuvent être fixes ou variables, mais toujours déterminés à l’avance.
(en anglais : interest)
, des rentes, qui sortiront du territoire les années suivantes. Cela dégradera plus encore la balance des paiements Balance des paiements Relevé des entrées et des sorties d’argent d’un pays durant une période déterminée (généralement un an). La balance des paiements se compose de la balance courante (balance commerciale, des services et des intérêts, dividendes, loyers, etc.) et de la balance en capital. Le solde est ce qui entre ou qui sort comme réserves dans les caisses de la banque centrale. Lorsque celles-ci sont vides, le pays est virtuellement en faillite ; il doit dévaluer (souvent fortement) sa propre monnaie.
(en anglais : balance of payments).
.

Mais cela signifie-t-il pour autant qu’il faille rechercher, comme c’est le cas en Allemagne et comme on essaie de l’imposer partout en Europe, d’avoir des excédents commerciaux de plus en plus importants. Exporter veut dire produire davantage qu’on ne consomme. C’est donc un frein à la satisfaction des besoins de sa propre population qu’on préconise et cela rapporte surtout aux dirigeants et actionnaires des firmes exportatrices.

On ne peut plus espérer ensuite que cet argent ruissellera vers les salariés. On a vu, ces trente dernières années, que c’était loin d’être le cas.

  Lois compétitives

Il a fallu un temps pour que les instances européennes reprennent à leur compte l’impératif compétitif. Les patrons européens sont parvenus à cet objectif après une décennie d’efforts. Aujourd’hui, la Commission ne jure plus que par ce concept.

En Belgique, on a été plus précoce. Comme suite à la dévaluation Dévaluation Baisse du taux de change d’une devise par rapport aux autres devises. En général, une dévaluation se passe en système de change fixe, parce que la réduction a lieu par rapport à la devise clé.
(en anglais : devaluation).
du franc belge en 1982, les entreprises ont redouté une inflation Inflation Terme devenu synonyme d’une augmentation globale de prix des biens et des services de consommation. Elle est poussée par une création monétaire qui dépasse ce que la production réelle est capable d’absorber.
(en anglais : inflation)
importante à cause de l’indexation automatique des salaires. Avec une devise plus faible, le prix des produits importés - le pétrole notamment - devient plus élevé et l’indexation répercute cette hausse sur les salaires.

Le gouvernement de droite Martens-Gol décide alors trois sauts d’index d’un total de 6% (3x2%). Il demande à des organes publics de surveiller les hausses salariales en Belgique par rapport aux cinq principaux "rivaux" commerciaux.

Il en résulte une première loi sur la compétitivité en 1989, qui permet au gouvernement de rectifier la croissance Croissance Augmentation du produit intérieur brut (PIB) et de la production.
(en anglais : growth)
salariale a posteriori si elle dérape par rapport aux cinq pays ciblés. Mais elle n’est appliquée qu’une seule fois avec le plan global en 1993-1995.

En 1996, le gouvernement Dehaene revient avec une formulation de la règle : désormais, on fixera l’évolution probable des coûts salariaux dans trois États seulement, l’Allemagne, la France et les Pays-Bas, durant les deux années à venir ; sur cette base, on établira la marge maximale de hausse salariale acceptable, norme inflexible dans le cadre duquel patrons et syndicats pourront négocier les accords interprofessionnels ; s’il n’y a pas de compromis possible, le gouvernement peut fixer d’autorité les augmentations permises.

  Mascarade idéologique

Ce sont les organisations patronales qui ont apporté le concept.

Le but est d’orienter la réflexion socio-économique et même politique, voire culturelle, autour de ce thème majeur et en faveur des entreprises. Il faut être compétitif partout. Si on ne l’est pas, on n’existe plus.

Ainsi, dans ce raisonnement, les firmes sont le moteur exclusif de l’économie et non les innombrables salariés ou travailleurs indépendants qui rendent possible l’activité, le fonctionnement et la prospérité de ces compagnies. Et surtout pas les services publics.

La recherche de la compétitivité aboutit à tout faire en faveur des entreprises, au profit quasi exclusif de ses dirigeants et de ses actionnaires : comprimer les salaires car c’est un coût, flexibiliser la main-d’œuvre car il faut produire en temps voulu ce que le marché demande, activer les chômeurs pour qu’ils soient directement employables par les firmes… bref asservir les travailleurs aux besoins des sociétés privées.

Le concept est, sinon, tellement vide que même des économistes renommés comme Paul Krugman, prix Nobel en 2008, le dénoncent ouvertement.

Faut-il vraiment viser la compétitivité pour être heureux ?





[2Scepticisme, ainsi, chez l’économiste hétérodoxe Paul De Grauwe, qui dans un article sous-titré "La compétitivité de la Belgique n’est pas mauvaise", relève que les trois pays de référence pour la Belgique ne représentent qu’environ 50% de nos exportations et préférant l’indice pondéré de la CE qui "reprend le coût salarial par unité de production" : "Il en ressort que notre compétitivité n’est pas mauvaise. (..) L’évolution sur ces 10 dernières années ne montre d’ailleurs pas une dégradation manifeste de notre niveau de compétitivité par rapport aux autres pays européens." ajoutant que "A côté des coûts salariaux, il faut aussi tenir compte de la productivité. Or on ne le fait pas, ce qui à nouveau rend les analyses partielles." (L’Echo, 26/11/2005) ; De même, Xavier Timbeau, directeur du départementAnalyses et prévisions à l’OFCE, Office français du commerce extérieur, dans une tribune titrée "Le cercle vicieux de la compétitivité", rappèle que "Depuis 2000, l’Allemagne fait tout pour réduire le coût du travail", spirale que Timbeau nomme "une course à l’échalotte" : "Après l’Allemagne et devant la situation préoccupante de leur position compétitive, l’Espagne, le France et l’Italie vont à leur tour se lancer dans la recherche de la compétitivité par les coûts. (..) A l’échelle de l’Europe, les gains de compétitivité par les coûts ne fonctionnent pas pour produire la croissance. Les 130 milliards d’euros sacrifiés sur l’autel de la compétitivité par les salaires allemands n’ont apporté que 30 milliards d’euros d’excédent commercial à la zone euro. Pas de quoi justifier que l’on jette par la fenêtre un modèle social." (La Tribune, 29/3/2006) ; de Grauwe, encore : "Si on ramène la compétitivité à l’évolution des coûts salariaux par rapport à nos partenaires commerciaux, les chiffres de la Commission européenne montrent que la situation n’a pratiquement pas changé pour la Belgique ces dix dernières années.", c’est-à-dire qu’elle a reculé comparé à l’Allemagne, mais progressé comparé à l’Italie, l’Espagne et le Royaume-Uni (L’Echo 13/5/2006).

[3Il peut être annexé par un autre, mais le problème demeurerait dans ce cas.