Sortir du carcan compétitif en Europe.


Mardi 5 août 2014, Bruno Bauraind, 8077 signes.

Une version courte de cet article a été publiée sur le Blog « Changer l’Europe » du quotidien français Libération (http://leseconomistesatterres.blogs.liberation.fr/europe/2014/07/sortir-du-carcan-comp%C3%A9titif-en-europe.html). Cet article fait également suite au « tour d’Europe des économistes progressistes » organisé par le réseau Euro-pen et dont la première étape a eu lieu à Bruxelles.

Cet article a été visité 473 fois

Gresea asbl (Groupe de recherche pour une stratégie économique alternative)

Version imprimable de cet article Version imprimable

"Les politiques de compétitivité ne créent pas d’emplois. Qu’importe, l’important c’est la compétitivité !". Voici en substance les conclusions du baromètre 2013 sur l’attractivité de la Belgique publiées par le cabinet Ernst & Young (EY) et relayées dans les pages du quotidien belge Le Soir. Il ne faut certainement pas accorder trop d’importance à ces « sondages » réalisés pour et par les entreprises. Cependant, force est de constater qu’en s’adressant aux pouvoirs politiques belges en pleine phase post-électorale, le cabinet EY impose ses indicateurs de compétitivité dans le débat démocratique.

Selon le baromètre EY, la Belgique est le cinquième pays européen qui accueille le plus grand nombre d’investissements étrangers (IDE IDE Investissement Direct à l’Étranger : Acquisition d’une entreprise ou création d’une filiale à l’étranger. Officiellement, lorsqu’une société achète 10% au moins d’une compagnie, on appelle cela un IDE (investissement direct à l’étranger). Lorsque c’est moins de 10%, c’est considéré comme un placement à l’étranger.
(en anglais : foreign direct investment)
). En 2013, cette petite économie, qui très tôt a fait le choix de l’ouverture internationale, a attiré 175 projets d’investissements, en provenance principalement des États-Unis (47), de France (26), des Pays-Bas (15) et de l’Allemagne (14) [1]. Ce qui représente une augmentation de 4% par rapport à 2012. Il y a cependant plusieurs bémols dans ce paysage idyllique. Tout d’abord, le baromètre le reconnait, ces IDE IDE Investissement Direct à l’Étranger : Acquisition d’une entreprise ou création d’une filiale à l’étranger. Officiellement, lorsqu’une société achète 10% au moins d’une compagnie, on appelle cela un IDE (investissement direct à l’étranger). Lorsque c’est moins de 10%, c’est considéré comme un placement à l’étranger.
(en anglais : foreign direct investment)
entrants sur le territoire belge créent peu d’emplois. EY dénombre 3.536 nouveaux emplois, ce qui donne une moyenne de 20 postes de travail par projet d’investissement Investissement Transaction consistant à acquérir des actifs fixes, des avoirs financiers ou des biens immatériels (une marque, un logo, des brevets…).
(en anglais : investment)
 [2]. Ensuite, la majorité de ces flux Flux Notion économique qui consiste à comptabiliser tout ce qui entre et ce qui sort durant une période donnée (un an par exemple) pour une catégorie économique. Pour une personne, c’est par exemple ses revenus moins ses dépenses et éventuellement ce qu’il a vendu comme avoir et ce qu’il a acquis. Le flux s’oppose au stock.
(en anglais : flow)
d’investissement Investissement Transaction consistant à acquérir des actifs fixes, des avoirs financiers ou des biens immatériels (une marque, un logo, des brevets…).
(en anglais : investment)
concerne le secteur des services aux entreprises comme les activités de marketing ou de la vente, des emplois aisément délocalisables. Enfin, comment ne pas mettre en regard les chiffres de ce baromètre avec d’autres en provenance de l’administration belge cette fois. Selon le Service Public Fédéral de l’emploi, 44.390 personnes, majoritairement dans la métallurgie et les transports, ont été confrontées à une annonce de licenciement collectif en Belgique entre le 1er janvier 2010 et le 30 septembre 2013 [3]. Évidemment, tous ces travailleurs n’ont au final pas nécessairement perdu leur emploi. Néanmoins, les ordres de grandeur et les secteurs touchés portent à réflexion. Les « experts » du cabinet d’EY ont réfléchi. Selon eux, si les IDE entrants en Belgique créent peu d’emplois, la faute en incombe à la pression fiscale et aux coûts salariaux, le désormais fameux « handicap salarial belge ». D’où, cette conclusion lapidaire à destination des responsables politiques belges : « La Belgique a le potentiel nécessaire pour accroître le nombre d’investissements étrangers. Mais les décideurs politiques devront faire les bons choix en la matière ». De bons choix ? Ernst & Young propose une nouvelle réduction des coûts de la main-d’œuvre et une diminution de la pression fiscale sur les entreprises.

 Politique de compétitivité versus politique industrielle

La recette néolibérale prescrite dans ce baromètre n’est pas neuve. Depuis la décennie 1980, elle est inscrite dans l’ADN d’organisations internationales telles que le FMI FMI Fonds Monétaire International : Institution intergouvernementale, créée en 1944 à la conférence de Bretton Woods et chargée initialement de surveiller l’évolution des comptes extérieurs des pays pour éviter qu’ils ne dévaluent (dans un système de taux de change fixes). Avec le changement de système (taux de change flexibles) et la crise économique, le FMI s’est petit à petit changé en prêteur en dernier ressort des États endettés et en sauveur des réserves des banques centrales. Il a commencé à intervenir essentiellement dans les pays du Tiers-monde pour leur imposer des plans d’ajustement structurel extrêmement sévères, impliquant généralement une dévaluation drastique de la monnaie, une réduction des dépenses publiques notamment dans les domaines de l’enseignement et de la santé, des baisses de salaire et d’allocations en tous genres. Le FMI compte 188 États membres. Mais chaque gouvernement a un droit de vote selon son apport de capital, comme dans une société par actions. Les décisions sont prises à une majorité de 85% et Washington dispose d’une part d’environ 17%, ce qui lui donne de facto un droit de veto. Selon un accord datant de l’après-guerre, le secrétaire général du FMI est automatiquement un Européen.
(En anglais : International Monetary Fund, IMF)
et l’OCDE OCDE Organisation de Coopération et de Développement Économiques : Association créée en 1960 pour continuer l’œuvre de l’Organisation européenne de coopération économique (OECE) chargée de suivre l’évolution du plan Marshall à partir de 1948, en élargissant le nombre de ses membres. A l’origine, l’OECE comprenait les pays européens de l’Ouest, les États-Unis et le Canada. On a voulu étendre ce groupe au Japon, à l’Australie, à la Nouvelle-Zélande. Aujourd’hui, l’OCDE compte 34 membres, considérés comme les pays les plus riches de la planète. Elle fonctionne comme un think tank d’obédience libérale, réalisant des études et analyses bien documentées en vue de promouvoir les idées du libre marché et de la libre concurrence.
(En anglais : Organisation for Economic Co-operation and Development, OECD)
. Elle est un des fondamentaux du projet européen depuis ses origines. Et, depuis la fin du 20e siècle, elle fait même consensus au sein de la sociale-démocratie européenne. Cette recette repose sur le postulat suivant : assurer le développement économique et la création d’emplois sur un territoire passe nécessairement par la mise en place des politiques horizontales de compétitivité qui vont toucher directement la fiscalité ou les salaires et par là, attirer les grands investisseurs internationaux. Outre leur inefficacité en termes de création d’emplois, ces politiques mises en place par tous les États européens à grand coup de « pacte de compétitivité » et autres dispositions fiscales attractives ont cependant des effets pervers que le cabinet E&Y ne relève aucunement. Tout d’abord, en privant les États de moyens budgétaires, les politiques de compétitivité interdisent de facto la mise en place de politiques industrielles entendues comme des interventions directes des pouvoirs publics sur les structures de l’industrie. Indirectement, des questions telles que : « Que doit-on produire ? » ou « Comment va-t-on produire ? » sont évacuées des parlements et du débat démocratique. De plus, en organisant la concurrence entre les économies européennes sur base des salaires ou des systèmes fiscaux, les politiques de compétitivité condamnent l’émergence d’une réponse européenne coordonnée au processus de désindustrialisation en cours dans l’Union.

 Compétitivité qualitative versus compétitivité-coût

2013, les plus optimistes ont cru voir, dans le « plan acier » du commissaire à l’industrie Antonio Tajani et dans la communication de la Commission européenne pour « une renaissance de l’industrie européenne » [4], les ébauches d’une politique industrielle européenne. Ils en seront pour leur frais tant ces projets restent soumis au diktat de la libre concurrence. N’en déplaise à la Commission européenne, ce n’est pas seulement en promouvant l’amélioration énergétique ou technologique des outils industriels qu’elle arrêtera la saignée dans l’activité et l’emploi industriel en Europe. Comme le précisait le commissaire Antonio Tadjani en janvier 2014 : « L’Europe est encore loin d’avoir atteint son objectif, qui consiste à faire en sorte que la part de l’industrie dans le PIB PIB Produit intérieur brut : richesse marchande créée durant une période déterminée (souvent un an) sur un territoire précisé (généralement un pays ; mais, en additionnant le PIB de tous les pays, on obtient le PIB mondial).
(en anglais : Gross Domestic Product ou GDP)
de l’Union passe à 20 % d’ici 2020 » [5]. En termes d’emploi, dans un secteur aussi structurant que la sidérurgie, près de 30.000 postes [6] ont été perdu depuis 2008. En février 2013, la table-ronde de l’acier voyait s’asseoir à une même table les ministres français, belge et luxembourgeois en charge du dossier sidérurgique. Leur objectif avoué était, en brandissant la menace de la nationalisation Nationalisation Acte de prise en mains d’une entreprise, autrefois privée, par les pouvoirs publics ; cela peut se faire avec ou sans indemnisation des anciens actionnaires ; sans compensation, on appelle cela une expropriation.
(en anglais : nationalization)
, d’arrêter les fermetures en cours et de définir les contours d’une politique sidérurgique « régionale ». L’initiative fit long feu lorsque le ministre luxembourgeois quitta la table par crainte d’effrayer les investisseurs internationaux présents dans son pays [7]. L’absurde par l’exemple, le carcan compétitif condamne définitivement la construction d’une véritable politique industrielle en Europe. Pourtant, outre l’enjeu de l’emploi industriel, la nécessaire transition énergétique et environnementale de nos économies dépendra de la capacité qu’auront les États européens à définir les contours de leur industrie de demain et moins, ceux de leur compétitivité.

 Refonder des « systèmes industriels européens »

Géographiquement, l’avenir de l’industrie européenne se trouve sans doute plus dans des coordinations régionales interétatiques que dans une politique pour 28 États-membres imaginée dans quelques bureaux bruxellois. Néanmoins, cette « renaissance industrielle » appelée de ses vœux par la commission européenne ne prendra réellement corps que si elle s’inscrit dans des systèmes industriels sociologiquement cohérents. Une politique industrielle n’est rien en effet si elle ne s’ancre pas dans un système éducatif professionnel de qualité, si elle ne permet pas un développement à long terme des savoir-faire locaux ou des technologies de pointe. Le carcan compétitif pense l’investisseur privé (le propriétaire) comme le seul dépositaire du développement industriel. Un développement industriel à court terme soumis à la rentabilité des capitaux propres. Les écoles ne doivent-elles d’ailleurs pas aujourd’hui rencontrer les besoins de ces entreprises avant de former des citoyens ? Or, la définition d’une politique industrielle de long terme réclame bien au contraire des interactions incessantes et équilibrées entre les pouvoirs publics, l’entreprise, les syndicats, l’école ou les acteurs locaux.





[1Le Soir du 25 juin 2014.

[3Chiffres du Service Public Fédéral belge de l’Emploi, novembre 2013.

[4Communiqué de presse de la Commission européenne du 22/01/2014, http://europa.eu/rapid/press-release_IP-14-42_fr.htm

[5Idem.

[6Chiffre communiqué par la fédération syndicale belge des métallurgistes, FGTB-MWB.

[7Voir à ce sujet : Bruno Bauraind et Jean Vandewattyne, « ArcelorMittal Liège : la fin d’un bastion syndical ? », in Iannis Gracos, Grèves et conflictualité sociale en 2013, Bruxelles, Courrier hebdomadaire du CRISP n°2208-2209, mai 2014.

P.-S.

Une version courte de cet article a été publiée sur le Blog « Changer l’Europe » du quotidien français Libération (http://leseconomistesatterres.blogs.liberation.fr/europe/2014/07/sortir-du-carcan-comp%C3%A9titif-en-europe.html). Cet article fait également suite au « tour d’Europe des économistes progressistes » organisé par le réseau Euro-pen et dont la première étape a eu lieu à Bruxelles.