Hannah Arendt (le film) - Hans Isaksson


Mercredi 10 septembre 2014, Erik Rydberg, 13450 signes.

PS : Ce texte, traduit et rédigé en 2013, était à l’origine prévue pour parution dans la revue Radical des éditions Aden (entre-temps failli).

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La critique cinéma figure parmi les plus mercenaires dans la presse, juste un cran au-dessus du rédactionnel publicitaire pour l’auto. Font exception, quelques rares chroniqueurs, tels Marcel Liebman ou Jean-Patrick Manchette. Las ! Ils sont mort. Ce n’est pas le cas de Hans Isaksson…

Isaksson, à grands traits, c’est un peu Marcel Liebman – ou Jean-Patrick Manchette. Il tient la rubrique cinématographique dans le mensuel suédois Folket i Bild/Kulturfront, en abrégé FiB/K : en français, "Le peuple en images/Front culturel".

La publication, fondée en 1972, sortie victorieuse de la liquidation de la pensée critique, farouchement indépendante (pas de pub, pas de subsides), se veut mouvement de résistance en front commun au départ d’un triptyque de combat qui paraîtra à beaucoup désuet : liberté d’expression, culture populaire et anti-impérialisme.

Constante parmi ses missions, documenter l’histoire du peuple, les gens d’en bas, les ouvriers de la guerre civile permanente entre nantis et dépossédés – que les grands médias systématiquement ignorent ou infantilisent. Le cinéma, c’est pareil. La critique, mercenaire et mercantile le plus souvent, ne dit mot de sa fonction idéologique.

Hollywood est cependant bien ce dans quoi nous baignons depuis l’enfance, une tapisserie qui meuble le crâne à notre insu, par touches profondes, quasi télépathiques, y semant les valeurs fétiches made in USA, nation la plus ignare au monde, mais hégémonique et photogénique : c’est son cinéma.

C’est ici qu’intervient Isaksson, un peu comme le faisait Liebman ou encore Jean-Patrick Manchette [1] : là, on pense, relue par hasard, à la critique que Liebman a faite du film L’Aveu dans la revue Mai [2] (n°15, été 1970) qu’il avait fondée en 1968 : une analyse non pas du film (Costa-Gavras, hollywoodien), mais des idées qu’il véhicule, ou encore : que signifie ce film, que veut-il nous amener à penser ?

C’est ainsi que procède Isaksson, de chronique en chronique, faire œuvre de salubrité mentale, montrer ce à quoi l’écran fait écran, ce qui se trame derrière lorsque, mis sous la perfusion d’images sentimentales dans la salle obscure, nous éteignons nos facultés critiques.

Isaksson se fout pas mal du jeu des acteurs, de la trajectoire du réalisateur ou des qualités esthétiques du film : il veut savoir pourquoi on nous montre cela, ici et maintenant, à quoi cela rime. Chez lui, une critique cinéma, ce doit nécessairement être, de bout en bout, une critique po-li-ti-que, chose devenue aussi rare aujourd’hui qu’une Craven A aux lèvres d’une speakerine du JT de 23h. Lae chronique qui suit est extraite de FiB/K n°4 (avril) 2013. (E.R.)

La première chasse aux antisémites connue s’est produite aux États-Unis au début des années soixante. Elle est au centre du "film dialogué" Hannah Arendt réalisé par Margareta von Trotta avec Barbara Sukowa dans le rôle principal. Les États-Unis et leur 51e État, Israël, restent les chaînons principaux de cette chasse en battue. L’extermination – sans guillemets – est un fait historique, mais "l’extermination" joue encore, 60 ans plus tard, un rôle crucial dans la justification de quasi tout ce qu’Israël juge bon d’entreprendre contre les Palestiniens et ses pays voisins.

La cible de cette chasse était alors la sioniste dissidente Hannah Arendt. Elle exerce encore, même des décennies après sa mort en 1976, une influence assez grande dans le débat sur l’histoire des idées, la politique et l’éthique. Elle est cependant surtout connue pour avoir forgé l’expression "la banalité du mal", dont l’inspiration lui est venue lors du procès contre Adolf Eichmann en Israël 1960-62.

Des concepts comme celui du mal ne disent pas grand-chose de leur objet, comme chacun sait. Lorsque, par exemple, GW Bush parlait en 2002 de "l’axe du mal", ce n’était pas au fond une description d’une série d’États mais bien plutôt une sorte de liste de régimes à abattre que les États-Unis, même au prix d’une guerre, souhaitaient remplacer. La formule était par contre assez révélatrice de l’agenda politique primaire du président.

Au début des années soixante le mal était incarné par Adolf Eichmann (né 1906) qui, dans les années 1940, a organisé et supervisé la déportation des Juifs d’Europe vers les ghettos et camps d’extermination situés dans l’Est européen sous occupation allemande. Après la Deuxième Guerre mondiale, Eichmann prendra la fuite en Argentine, où il travaillera comme soudeur avant d’être enlevé en mai 1960 par des agents du Mossad et transporté illégalement en Israël. Il y sera traduit en justice pour génocide, crimes contre l’humanité et condamné à mort. Son exécution, par pendaison, a eu lieu en 1962.

En tant qu’intellectuelle américaine réputée, Hannah Arendt aura l’occasion de suivre le procès pour le magazine The New Yorker. Son expérience de Juive de la période nazie en Europe et sa loyauté à l’Occident ne pouvaient être prises en défaut. Sa célébrité reposait alors sur son ouvrage sur les "régimes totalitaires", The Origins of Totalitarianism (1951), parmi lesquels on ne comptait plus que l’Union soviétique, l’Allemagne nazie, depuis peu vaincue, ayant disparu de l’horizon.

Dans ce livre, elle essayait de prouver le lien intime existant entre le communisme Communisme Système économique et sociétal fondé sur la disparition des classes sociales et sur le partage des biens et des services en fonction des besoins de chacun.
(en anglais : communism)
soviétique et le nazisme, tous deux plongeant leurs racines dans l’impérialisme et l’antisémitisme. Arendt appartenait au large assemblage d’historiens et d’économistes qui, en Occident, ont jeté les bases théoriques d’un nouveau "dualisme" – opposant sociétés totalitaires et sociétés "ouvertes" (libérales).

Elle soutenait que la bureaucratie en était une caractéristique commune importante – ceci se passait en effet bien avant l’Union européenne Union Européenne Ou UE : Organisation politique régionale issue du traité de Maastricht (Pays-Bas) en février 1992 et entré en vigueur en novembre 1993. Elle repose sur trois piliers : les fondements socio-économiques instituant les Communautés européennes et existant depuis 1957 ; les nouveaux dispositifs relatifs à la politique étrangère et de sécurité commune ; la coopération dans les domaines de la justice et des affaires intérieures. L’Union compte actuellement 27 membres : Allemagne, Belgique, France, Italie, Luxembourg, Pays-Bas (1957), Danemark, Irlande, Royaume-Uni (1973), Grèce (1981), Espagne, Portugal (1986), Autriche, Finlande, Suède (1995), Chypre, Estonie, Hongrie, Lettonie, Lituanie, Malte, Pologne, Slovaquie, Slovénie, Tchéquie (2004), Bulgarie, Roumanie (2007).
(En anglais : European Union)
. "La solution de la question juive" n’était pas, selon elle, l’objectif ultime des nazis, qui relevait plus d’une folie des grandeurs et d’une aspiration à une société homogène.

Au lendemain de la guerre, l’Union soviétique, en sa qualité de vainqueur héroïque du nazisme, a joui d’une popularité jamais égalée, ni avant, ni après. La demande en analyses pour faire contrepoids était alors grande, ce qui est encore le cas aujourd’hui comme l’illustre le Forum pour une histoire vivante [3].

Dans son compte-rendu du procès d’Eichmann (Le mal banal [4]), Arendt met en évidence son utilisation à des fins politiques en Israël. Elle cherchait pour sa part avant tout à dé-diaboliser Eichmann. Ce dernier, estimait-elle, n’était pas plus fanatique ou antijuif que n’importe qui. Pas plus qu’Hitler, il n’a assassiné personne lui-même. Il était un bureaucrate sans imagination, dépourvu d’idées ou d’initiatives propres. Il avait la même devise que notre roi à l’époque : "Le devoir avant tout" [5].

Ce qui motivait Eichmann n’était pas le "mal radical" que Kant considérait propre à la nature humaine, posé par le libre arbitre comme contrepoids à "l’impératif catégorique". Dans les années 1950, Arendt cherchait à le fonder dans son existentialisme. Elle en viendra cependant à considérer le mal chez Eichmann comme étant au contraire "banal". Sa méchanceté apparente relevait tout simplement de ce qui, chez les gens ordinaires (dont Arendt n’avait pas une haute opinion), est une ankylose mentale, une tendance à obéir aux ordres et à faire corps avec les masses aveuglément, sans penser aux conséquences de leurs actes. On peut en conclure de manière plausible que la plupart d’entre nous pourraient, dans certaines circonstances, se comporter comme Eichmann et ses collègues.

Pour un observateur tardif, qui n’est pas philosophe mais qui a pu, via les médias, vivre quelques génocides supplémentaires, la distinction entre mal radical et mal banal ne paraît guère ouvrir de nouvelles voies à la pensée. Une bureaucratie impersonnelle et déshumanisée était certes nécessaire aux Eichmänner quand ils qualifiaient de "fret" les convois de Juifs vers Auschwitz – mais c’est d’évidence encore le cas aujourd’hui pour les ministres de l’immigration qui n’hésitent pas à parler des demandeurs d’asile en termes de "volumes".

Hannah Arendt était d’évidence assez perspicace. Mais sa pensée pratique se caractérisait quelquefois plus par un foisonnement d’idées que par un esprit de suite. Elle aurait voulu qu’Eichmann soit jugé par un tribunal international à l’instar de ses collègues à Nuremberg – tout en se réjouissant d’aller suivre son procès en Israël. Alors même que des collègues sionistes, qui rejetaient son jugement "relativisant" du personnage, s’opposaient à la peine de mort pour Eichmann – elle la prônait sur des bases assez fragiles en terminant son compte-rendu par une interpellation directe du criminel :

"Aucun membre de l’humanité ne mérite de vivre dans le même monde que toi. C’est pour cette raison, et cette raison seule, que tu dois mourir."

Tout comme par exemple son collègue et professeur Einstein, Arendt a exprimé des doutes sur l’opportunité d’établir Israël en territoire arabe. Elle condamnait, comme lui, le massacre de Palestiniens à Deir Yassin. Elle a tôt prédit qu’Israël deviendrait un État militaire "semi-souverain" derrière des frontières fermées et menacées. Elle soutenait que, même sur la Lune, les Juifs n’échapperaient pas à l’antisémitisme, et que l’établissement d’Israël n’allait pas à lui seul résoudre la "question juive".

Chez beaucoup de sionistes, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur d’Israël, s’était répandue l’opinion selon laquelle Arendt cherchait à minimiser le génocide dont l’extermination était l’expression. Encore aujourd’hui on voit se déployer une même hargne furieuse contre quiconque ose comparer les crimes des nazis avec d’autres génocides, par exemple pour comprendre le fait qu’ils puissent se reproduire encore de nos jours.

Ses attaques contre certains dirigeants juifs coupables de collaboration avec les nazis a encore fait croître l’irritation du mouvement sioniste. Elle a entre autres épinglé le cas de l’homme d’affaires CM Rumkowski qui avait été désigné par les nazis comme dirigeant du "Conseil Juif" dans le ghetto de Lodz. On lui attribue une exploitation économique et sexuelle des habitants du ghetto. Il est possible qu’il ait choisi une politique de complaisance parce qu’il la jugeait utile au ghetto et il aurait volontairement accompagné les habitants vers les chambres à gaz. Elle a même critiqué l’Agence Juive qui collaborait avec les nazis pour, tant que cela était possible, transporter des Juifs, par exemple en Palestine. Plus tard, Noam Chomsky a relayé ces critiques et subi comme elle les effets de la même chasse aux antisémites, se voyant accusé de rendre les Juifs eux-mêmes responsables de l’extermination.

Que l’oppresseur trouve chez les opprimés des collaborateurs est dans l’ordre des choses, et une nécessité pour maintenir l’oppression. Cela n’est pas, cependant, un argument pertinent permettant de dire que les opprimés seraient collectivement coresponsables des crimes dont ils sont les victimes.

Arendt a poursuivi, en opposante loyale, sa critique d’Israël mais durant la fin de son existence et dans toutes les questions importantes, elle s’est de plus en plus ralliée à la position des États-Unis. Elle critiquera (comme les États-Unis) l’intervention militaire contre l’Égypte en 1956 – mais principalement au motif qu’Israël n’achèvera pas le travail entamé. Elle considérait Nasser comme un fasciste qui devait être pendu. La guerre de six jours et les occupations de 1967 la rendront lyrique. Son compte-rendu du procès Eichmann a cependant dû attendre 1996 pour être publié en Israël.

Le film de von Trotta se contente de suivre Arendt durant le procès et la campagne de dénigrement dont elle fera ensuite l’objet. Si le récit s’était poursuivi une quinzaine d’années nous aurions été dans des meilleures conditions pour apprécier la signification politique et idéologique de Arendt, et pour comprendre – pour ma part prendre mes distances avec - le statut sanctifié dont elle jouira plus tard chez les libéraux occidentaux.

Hans Isaksson

Traduction du suédois : Erik Rydberg
Version originale du texte : http://isakssons.eu/1arendt.html





[1Décédé en 1995, auteur de romans noirs de critique sociale acerbe (L’affaire N’Gustro, 1971, La position du tireur couché, 1982), Jean-Patrick Manchette tenait la rubrique ciné dans Charlie Mensuel, optant rigoureusement pour le film de série B, les plus nuls, les plus révélateurs du bric-à-brac mental produit sous l’enseigne du capitalisme sénile contemporain : ses chroniques ont été réunies sous le titre Les yeux de la momie (éd. Rivages, 1997) – livret de chevet, forcément.

[2Malheureusement non disponible en ligne y compris sur le très beau site de l’Institut Liebman (www.institutliebman.be) où les archives donnent à lire un éventail des écrits de Liebman : à quelque trente ans de distance, son analyse de L’Aveu, déjà confrontée à la thématique débilitante du "totalitarisme", tend pour ainsi dire la main à Isaksson…

[3Institution étatique d’historiographie suédoise visant à l’alignement idéologique comparable aux initiatives jaillies en France autour des "Lieux de la mémoire" de Pierre Nora.

[4Eichmann à Jérusalem. Rapport sur la banalité du mal, traduction française A. Guérin, Gallimard, 1966 (Folio, 1991), sorti originellement à New-York, 1963.

[5Il s’agit du roi Gustav VI Adolf, qui régna de 1950 à 1973.

P.-S.

PS : Ce texte, traduit et rédigé en 2013, était à l’origine prévue pour parution dans la revue Radical des éditions Aden (entre-temps failli).