La politique industrielle des aiguilles Bohin


Vendredi 1er avril 2011, Erik Rydberg, 1934 signes.
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Gresea asbl (Groupe de recherche pour une stratégie économique alternative)

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La société Bohin est remarquable à plus d’un titre. Elle existe depuis 1833 et elle fabrique des aiguilles de couture. C’est comme un hommage à Adam Smith dont on se rappellera que, pour démontrer les avantages de la division du travail et du machinisme, dès le premier chapitre de sa Richesse Richesse Mot confus qui peut désigner aussi bien le patrimoine (stock) que le Produit intérieur brut (PIB), la valeur ajoutée ou l’accumulation de marchandises produites (flux).
(en anglais : wealth)
des nations (1776), il avait pris en exemple la fabrication d’épingles : l’ouvrier non qualifié n’en fabriquerait qu’une au bout d’une journée alors que, bien réparties entre dix travailleurs, effectuées dans un atelier adéquatement équipé, les 18 opérations distinctes nécessaires à la fabrication d’une épingle pourraient être rythmées de manière à ce que, au bout d’une journée, 4.800 épingles sortent de la « chaîne de production ». Basée à Saint-Sulpice-sur-Risle dans l’Orne, la société Bohin n’a guère innové sur ce point. Ses machines sont d’époque, elles datent d’entre 1850 et 1930 et, autre particularité remarquable, elle est aujourd’hui, avec 44 travailleurs, le dernier fabriquant d’aiguilles en Europe, elle n’a jamais externalisé sa production dans les pays à bas salaires dits « émergents ». Et c’est enfin le pari (pas si) fou de Didier Vrac, le jeune dirigeant de l’entreprise qui, débarquant en 1990, a sauvé l’entreprise moribonde pour en faire une sorte d’« exception culturelle » avec, en 2010, un chiffre-d’affaires de 4 millions d’euros et un bénéfice de 70.000 euros. Didier Vrac a débuté sa trajectoire comme architecte d’intérieur, pas dans une « business school » et c’est heureux, car s’il avait été formé aux diktats du management moderne, il aurait sans doute considéré Bohin comme un poids mort, un archaïsme dont seule l’image de marque serait à préserver, le reste, on liquide en transférant la production ailleurs.

Source : Les Echos du 22 février 2011