Sables bitumineux : une sale affaire


Newsflash n° 138

Mardi 13 janvier 2015, Raf Custers, 5701 signes.
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Gresea asbl (Groupe de recherche pour une stratégie économique alternative)

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Le capital, moteur du progrès ? Aux États-Unis – “l’économie la plus avancée du monde” –, il est porteur d’un des projets les plus arriérés au monde. Pas moyen de définir autrement l’oléoduc Keystone-XL.

Depuis 2008, l’entreprise TransCanada se fait le champion de Keystone-XL, cet oléoduc qui traverse le pays du Nord au Sud pour transporter du pétrole brut du Canada jusqu’au Golfe du Mexique. [1] Quel pétrole ? Celui des sables bitumeux de la province canadienne de l’Alberta. Destination : les raffineries américaines sur la côte du Texas.

Il faut savoir qu’il existe un oléoduc en service. Il part de l’Alberta, bifurque vers une province voisine à l’Est, fait ensuite un crochet vers le Sud pour entrer aux États-Unis. Ce qui n’empêche que TransCanada veut s’offrir un raccourci. Une fois achevé, Keystone-XL aura une longueur de 2.600 km, contre les 3.400 km de l’oléoduc actuel.

L’entreprise n’y voit évidemment que des bénéfices. A l’entendre, Keystone-XL créerait 42.000 emplois directs et indirects. TransCanada avoue cependant que l’essentiel de ces emplois ne sera "activé" que pendant la phase de construction : 9.000 emplois pour la mise en place du pipeline, 7.000 pour la fabrication des tubes, les travaux de soudures, les raccordements, etc.

Keystone-XL revêtirait une importante fonction stratégique, selon TransCanada, "il est critique pour la sécurité énergétique des États-Unis". L’oléoduc assurerait une bonne partie des livraisons en pétrole à la première économie du monde. Il faut dire que TransCanada a bien choisi son moment. Les États-Unis cherchent en effet depuis plusieurs années d’en finir avec “l’addiction au pétrole” (non-Américain) pour devenir plus autosuffisant dans son approvisionnement. Le pays semble y arriver grâce à deux sources relativement nouvelles, mais tout aussi problématiques à savoir les champs américains de fracturation hydraulique (le "fracking") qui produisent du pétrole et du gaz et les exportations du pétrole extraits des sables bitumineux au Canada.

Le Canada est non seulement voisin, mais aussi un allié politique, militaire et économique de Washington. Pour servir son grand voisin, il a ouvert ses champs bitumineux dans l’Alberta et d’autres provinces. Ce type de production de pétrole pose problème, pour plusieurs raisons. Il suppose l’injection de grandes quantités d’énergie et d’eau et une extraction sur de grands territoires qui seront hautement pollués puis abandonnés. Les résistances contre ce mode d’extraction sont fortes. Mais les exploitants du Canada en tirent profit. Voilà qui explique que le Canada s’oppose systématiquement aux accords internationaux de réduction d’émissions de gaz à effet de serre (GES).

Par son existence, Keystone-XL va aggraver les émissions de GES. L’effet mondial en émissions de GES de cet oléoduc sera quatre fois plus grand que ce qui a été prévu par l’administration de Washington (Nature, août 2014). Dans un monde qui cherche à freiner le changement climatique, ce projet est donc anachronique. Il l’est aussi parce qu’il doit parcourir presque 3.000 km pour atteindre les raffineries. Cela tient à l’organisation archaïque, coloniale en quelque sorte, du secteur pétrolier des États-Unis. Ses raffineries ont en majorité été concentrées aux alentours de Houston dans le Golfe du Mexique : parce qu’elles vivaient du pétrole importé par mer. Ces raffineries traitent maintenant le pétrole de l’Amérique du Nord. Mais elles restent aussi éloignées des puits qu’avant. Une moindre partie du pétrole transporté via Keystone-XL servirait à des raffineries le long de son trajet. Mais la majorité va du Canada à Houston. Encore un anachronisme.

Pendant des années une large part de la population s’est mobilisée contre le projet Keystone-XL. Et avec succès. Leurs résistances ont freiné le projet. Sans pour autant réussir à l’annuler. Aujourd’hui, le capital Capital Ensemble d’actifs et de richesses pouvant être utilisés pour produire de nouveaux biens ou services.
(en anglais : capital, mais aussi fund ou wealth)
remporte à son tour une victoire. Vendredi 9 janvier 2015, la Cour suprême de l’État du Nebraska (par lequel le nouvel oléoduc devrait passer) lui donne son feu vert. Le même jour, la Chambre du Congrès américain l’approuve, majorité contre minorité. Cette semaine, c’est au tour du Sénat. Le président Barack Obama serait contre et utiliserait son véto pour le bloquer.

Mais les supporters de Keystone-XL sont bien représentés au Congrès, tant parmi les Républicains que les Démocrates. Logique. La loi qui organise le financement des politiques par les entreprises privées fait qu’elles sont achetées par les oligarques américains. Les frères Koch en offrent un bel exemple. Ces milliardaires sont assis sur une fortune de plus de 80 milliards de dollars. Avant les élections partielles de novembre dernier, ils auraient dépensé un demi-milliard de dollars en dons politiques, surtout aux Républicains, les plus conservateurs. Leur entreprise Koch Industries possède en même temps quelque 800.000 hectares dans les champs de sables bitumineux de l’Alberta. Des sables dont ils n’ont qu’une hâte : en extraire du pétrole…

Quelques sources :

Keystone clears hurdles, stage set for Washington showdown, Reuters, 10 janvier 2015.
The biggest foreign lease holder in Canada’s oil sands isn’t Exxon Mobil or Chevron. It’s the Koch brothers, Washington Post, 20 mars 2014
International Forum on Globalization, entre autres le rapport "Billionaires’ carbon bomb. THE KOCH BROTHERS AND THE KEYSTONE XL PIPELINE" d’octobre 2013 - http://kochcash.org/wp-content/uploads/2013/10/Embargo_Report.pdf