Uber, stade suprême de la marchandisation ?


Mercredi 1er avril 2015, Erik Rydberg, 3387 signes.
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Gresea asbl (Groupe de recherche pour une stratégie économique alternative)

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L’extension mondiale du phénomène des taxis "Uber" s’est faite à la manière d’une traînée de poudre – en suscitant un peu partout conflits sociaux, juridiques et… idéologiques. Ainsi, la décision par un tribunal de Bruxelles en 2014 de les frapper d’une amende de 10.000€ provoquera aussitôt un communiqué rageur de la commissaire européenne ultralibérale Nelly Kroes pour en dénoncer le corporatisme rétrograde. Pas moins. Pour mémoire, le système Uber (start-up californienne à l’origine) ouvre la possibilité de s’offrir pas cher un taxi, ce qui peut paraître à première vue "sympa" si on fait le choix d’ignorer (et donc d’accepter, promouvoir) ce qui rend possible ces prix cassés : des quidams surexploités qui paient de leur poche pour jouer au taximan clandestin grâce à une "plateforme" de réseautage commercial électronique qui les met en liaison avec les clients, "smartphone" aidant. Mettons là-dessus quelques chiffres [1] : un taximan "indépendant" dans le modèle Uber paie lui-même sa voiture, son essence, son assurance et ne cotise rien à la sécurité sociale (aucun droit à la pension, au chômage, aux soins de santé). Mieux : chaque taximan Uber est "noté" par les clients sur une échelle de un à cinq, avec la menace constante d’être éjecté de la "plateforme" s’il tombe sous 4,6 pendant trop longtemps. Par contre, 20% de sa recette va à Uber, de ce côté-là, c’est du gagnant-gagnant, ce que confirme sa valeur boursière : 37 milliards d’euros. L’exploitation est en général à sens unique mais, ici, elle atteint des sommets : tous les coûts sont externalisés (mis sur le dos des taximans clandestins) et c’est donc, littéralement, tout profit. Mais, donc, c’est tendance. On en trouve une des meilleures analyses sous la plume de Philip Delves Broughton dans le magazine (conservateur) The Spectator : présentée par le business du digital comme un fleuron de "l’économie du partage" (sic), Uber reflète en réalité, estime-t-il, "les cris étranglés d’une classe moyenne cherchant à s’agripper au peu qui leur reste encore" (une bagnole). Uber, "ce n’est pas du partage, c’est du désespoir financier." Et le signe annonciateur d’une "uberisation de tout" où "les emplois sous contrat vont faire place à une série infinie de petits tours de piste" sous-rétribués. Cela n’a rien pour étonner.

Sources : The Spectator du 28 mars 2015 (http://www.spectator.co.uk/features/9479812/thats-not-a-sharing-economy-thats-an-invitation-to-sell-your-whole-life/ ), le communiqué Nelly Kroes, avril 2014 (http://ec.europa.eu/archives/commission_2010-2014/kroes/en/content/crazy-court-decision-ban-uber-brussels.html )





[1Chiffres valables pour les Etats-Unis provenant de la plateforme d’échanges Quora, où on apprend notamment (statistiques officielles) que le salaire horaire moyen d’un taximan est aux USA de 11,97 dollars (11,15€) contre… 4,54 dollars (4,2€) pour le tâcheron Uber, soit loin en-dessous du salaire minimum (http://www.quora.com/How-much-does-an-Uber-driver-make-1)