Objectif : Föreningsdemokrati


Mercredi 20 mai 2015, Erik Rydberg, 13516 signes.
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Gresea asbl (Groupe de recherche pour une stratégie économique alternative)

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Le 19 mai 2015, Iteco, association sœur du Gresea, invitait à un débat sur "le management en milieu associatif". Presque de la provoc’ tant les termes sont antinomiques. Effet de contraste en même temps salutaire. Car c’est l’occasion pour le grand absent, l’exclu frappé de tabou, de faire un retour en force : la démocratie associative, sa nécessaire réappropriation.

Un texte a en général une raison d’être. Ou devrait l’avoir, en l’annonçant d’emblée. Cela vaut pour toute action humaine qu’on est en droit d’interroger. Pour reprendre la formule de Bertrand de Jouvenel, il faut à chaque fois pouvoir se poser la question : "Au profit de quoi ? de qui ?" On reviendra à de Jouvenel.

Il doit aussi, et toujours, être daté. C’est l’élément conjoncturel, si on veut. Dans ce cas-ci, il s’agit de la demande faite le 7 mai 2015 par une organisation sœur, Iteco, de contribuer à un débat sur le management appliqué aux assemblées populaires. (On dit souvent, pour les désigner, les organisations de la société civile ; le titre exact de la séance était le suivant : "Management en milieu associatif : limites et alternatives").

 Étrange aiguillage

Ah ! le management... Voilà un terme qui paraîtra saugrenu à plus d’un. Il n’est pas tout à fait inattendu cependant. Il a aussi sa "raison d’être" – qu’il importe d’interroger. Par quel chemin les modes d’organisation (à vocation démocratique) des associations militantes ont-ils pu recevoir, pour les signaler, un terme venu du monde des affaires ? Le monde à l’envers, on en conviendra.

Ce rapt linguistique tient pour partie à un étonnant vide. Depuis que les gens font cause commune de manière consciente autour d’un projet politique et s’organisent à cet effet, depuis les Clubs de la Révolution française, depuis la Commune, depuis les Soviets, il faut bien constater que la chose est restée sans nom, y compris dans le mouvement ouvrier ou coopératif. L’ensemble de règles que se donnent les associations militantes pour en garantir le fonctionnement démocratique [1] n’a pas accouché d’un nom générique qui en permettrait l’examen. Cela vaut d’être médité.

À la règle, il y a au moins une exception, indiquée de manière délibérément énigmatique dans le titre de ce texte. En Suède existe en effet le concept de "föreningsdemokrati", qu’on traduira littéralement, et très approximativement, par démocratie associative. Terme vivace que celui-là, bien connu de tous dans ces contrées-là : il s’applique aux règles que se donnent tant les clubs sportifs que les paroisses, les coopératives, les cercles de tourisme, bref toutes les associations qui font cause commune. Ce sont nota bene des règles qu’elles se donnent – ou qu’on attend d’elles : il n’est pas rare, ainsi, que des failles dans leur fonctionnement démocratique soient dénoncées, par un membre ou de l’extérieur, comme la preuve d’un manque de "föreningsdemokrati". Il y a là d’évidence un effet levier. Lorsqu’on dispose d’un concept en vertu duquel il est possible de juger si une association est démocratique on s’épargne bien des problèmes de formulation théorique.

 À portée d’un clic

Est-ce le lieu d’une parenthèse triviale ? Pourquoi non ? Le moteur de recherche Google est devenu à ce point le passage obligé des savoirs cliquables qu’un détour par là peut se justifier. Cela donne ceci : pour le mot clé "föreningsdemokrati", 3.980 résultats [2] ; pour celui de "démocratie associative", 768 résultats, confirmant au besoin le vide mental dans laquelle elle baigne. Passons à "management" : près de 275 millions de résultats, ce qui en fait, comparativement, un terme quasi hégémonique. Pour clore, provisoirement, le mot clé "governance", qui affiche près de 24 millions de résultats (plus de 300.000 dans sa version francisée). D’évidence, à cette aune-là, la démocratie associative ne fait pas le poids. Il en va autrement de la gouvernance. Il faudra y revenir.

Pour ce qu’il est de revenir, on va commencer par de Jouvenel. Dans son écrit de 1972 sur les formes du pouvoir [3], il note d’emblée ce qui suit : "La discussion sur les formes du Pouvoir est éternellement actuelle puisque dans toute société s’exerce un commandement et que dès lors son attribution, son organisation, son maniement doivent intéresser tout le monde." Il ajoute aussitôt : "Mais précisément le fait qu’il existe sur tout ensemble humain un gouvernement, cela aussi mérite d’exercer l’esprit." En d’autres termes, chez de Jouvenel, une longue méditation sur la démocratie associative, lieu d’organisation du pouvoir (au sens le plus général), qu’il convient d’interroger non seulement dans ses formes (sa structuration : qui fait quoi avec quel mandat dans une association ?) mais aussi dans sa nature même (pourquoi l’association en tant que telle ?).

 Ah ! les princes sociaux…

C’est une lecture très agréable et instructive. Et notamment parce que de Jouvenel se refuse de parler avec le jargon consacré : il nomme "princes sociaux" ceux qu’on reconnaît bien souvent aujourd’hui comme les hérauts autoproclamés de la société dite civile, et il ne répugne pas de prendre le mot aristocratie (dans les faits, bien présente) dans la bouche, entre autres pour désigner "l’aristocratie capitaliste", donnée comme "la puînée de l’État moderne. Elle s’est formée à son ombre, on pourrait dire qu’elle est son enfant."

Nourri à bonnes sources, Rousseau, Hegel, Hobbes, de Jouvenel s’appuie également sur Platon pour nous aider à prendre le contre-pied des contes de fées sur – jargon aujourd’hui prédominant – la cohésion sociale des sociétés inclusives : "Tout peuple, si petit soit-il, est naturellement divisé en deux peuples, celui des pauvres et celui des riches, qui se font la guerre.", parole de sagesse antique consignée dans La République, elle vaut d’être gardée en mémoire. La division de la société en classes antagonistes ne date pas de Marx.

Mais la démocratie associative dans tout cela ? Parent pauvre de la réflexion politique et, par contraste, auxiliaire marginal et subordonné des théories dites de "management", comme les résultats sur Google l’ont déjà suggéré. Il est en effet frappant de constater que le fonctionnement des entreprises a produit des tonnes de littérature plus ou moins savante, et celui des associations civiles presque rien, voire, pire, de pauvres succédanés tributaires des premiers. Pour comprendre l’état de délabrement, fréquent, de la démocratie associative, c’est donc vers le discours sur l’entreprise qu’il faut se tourner, tant il est sa source (involontaire, le plus souvent) d’inspiration.

 Métastases de la théorie de la firme

Le discours sur l’entreprise, pour faire court, se structure dans les années trente sous le nom de "théorie de la firme", dont Berle et Means (1932) fourniront une variante promise à un bel avenir : s’inquiétant de la dilution de la propriété de l’entreprise avec, en toile de fond, la montée du "contrôle managérial", ils vont proposer l’idée que l’entreprise est avant tout une institution sociale faite d’interrelations entre une large diversité d’intérêts, dont, en premiers, les propriétaires, les travailleurs et les consommateurs. Ce qu’on a ici, on l’aura compris, ce sont les idées de "parties prenantes" et de la fameuse "responsabilité sociale des entreprises" [4] – dont on sait à quel point elles vont plus tard infecter la sphère publique (le "public management", sic) et associative.

De cette théorie et de ses nombreuses écoles, on ne retiendra, pour notre propos, que cet arrière-plan de luttes de pouvoir opposant les actionnaires propriétaires de l’entreprise privée et ses "managers", le PDG et son corps d’officiers, les premiers s’estimant dépossédés de leur bien et ce d’autant plus si l’entreprise s’est transformée en colosse, en multinationale Multinationale Entreprise, généralement assez grande, qui opère et qui a des activités productives et commerciales dans plusieurs pays. Elle est composée habituellement d’une maison mère, où se trouve le siège social, et plusieurs filiales étrangères.
(en anglais : multinational)
, dont la gestion complexe exigera d’accroître les pouvoirs de la direction "managériale". Dans le sillage naîtront les concepts de parties prenantes et de responsabilité sociale des entreprises, l’une et l’autre ayant en commun d’élargir la propriété (morale, voire politique) de l’entreprise à d’autres acteurs (consommateurs et travailleurs en premier, mais aussi la population riveraine dite "affectée" par les activités de l’entreprise) tout en excluant – c’est à souligner – ces gêneurs que sont les managers. Un des moyens pour y arriver sera le renforcement des conseils d’administration, représentants des propriétaires, mesure dont les effets pervers, par transposition à la sphère publique et non marchande (nouvelles lois sur les asbl, 2002, les copropriétés d’immeuble, 2010), sauteront aux yeux : renforcer, là, le conseil d’administration équivaut à déposséder l’assemblée générale (expression légitime des "propriétaires" de l’association) de ses pouvoirs, qui ne seront plus que résiduels. Tout cela au nom d’un bon "management" – ou, censée être toujours "bonne" elle aussi, au nom de la "gouvernance", terme générique pour désigner le cadre normatif, importé du secteur privé et à l’intérieur duquel toute institution devrait fonctionner, en s’y pliant.

 Les chemins de la servitude

De cette "gouvernance" (mot barbare s’il en est), devenue fer de lance de l’exportation de normes assurant la sujétion des pays dits en développement, comme ici du "milieu associatif", Alain Deneault offre un excellent résumé dans un ouvrage récent sur le sujet. "La doctrine de la gouvernance", dit-il, fige en un temps absolu le moment contingent où, dans l’histoire, l’institution publique est apparue comme un objet de méfiance. (..) Elle préconise alors de flanquer l’État de membres dits de la "société civile’ afin qu’ils l’investissent et interagissent avec lui tout en le dépassant." Mieux, évoquant le sort fait aux syndicats : "Les partenaires sociaux, candidats à représenter la société civile, sont ainsi mis en concurrence entre eux pour se voir cooptés dans le cercle des élus représentant ’la société civile’." [5] Voilà qui devrait aider à savoir dans quel jeu on joue, à répondre à la question "au profit de quoi ? de qui ?".

C’est en effet une formidable régression – politique autant que philosophique – dont ces slogans de gouvernance (le "participatif", la "société civile" dite "partie prenante", etc.) sont le signe, comme Alain Supiot l’a bien analysé : "Clé de voûte de la théorie de l’État depuis le XVIe siècle, la souveraineté est impropre à rendre compte de ses transformations contemporaines. Les auteurs attentifs à ce déclin usent pour le décrire de la métaphore de la pyramide et du réseau. Mais si l’on veut bien se souvenir que la matrice des réseaux est la féodalité, l’on comprend vite que le Droit en train de naître dans le contexte de la globalisation est imprégné de formes passées, et que la société en réseaux marque, non pas la victoire du contrat sur la loi ou de la "société civile" sur l’État, mais la résurgence de montages institutionnels antérieurs à l’édification des États souverains." [6] Sous couvert de bonne gouvernance, un retour au féodalisme, en d’autres termes, à une aristocratie triomphante des pouvoirs non élus, tantôt les grandes entreprises et leurs lobbys, tantôt, à l’autre bout de la chaîne, les figures de proue d’une société civile autoproclamée arpentant les allées du pouvoir et ne rendant de comptes à personne.

S’il fallait conclure, et conclure il faut, la leçon à en tirer, pour quiconque s’associe à d’autres dans une organisation (ou y a affaire), c’est d’avoir une conscience critique constamment en éveil, se méfier des concepts à la mode, d’autant plus pernicieux qu’ils sont souvent en surface attrayants, en gardant à l’esprit qu’ils ne sont jamais nés par hasard (ils ont des géniteurs qu’il convient de débusquer) et cadre en général dans une théorie dont on risque malheureusement souvent de se faire par ignorance le complice et l’auxiliaire (l’idiot utile) : aujourd’hui, la "théorie" de l’association n’est rien d’autre, très largement, qu’un coupé-collé de la théorie de la firme – et les termes d’apparence sympathique utilisés par bon nombre d’associations civiles pour se définir rien d’autre que le fatras idéologique importé de ce qu’un intervenant au débat appellera "l’abominable ultralibéralisme" (sic). Proscrire des termes tels que gouvernance (et le management qui va avec) est donc faire œuvre de salubrité mentale, tant ce mot-là est riche d’une extrême répugnance à tout ce qui rappelle de près ou de loin l’aspiration démocratique. La démocratie des associations, tel doit être le programme.





[1Par exemple, à méditer aussi, le principe de rendre révocable immédiatement et à tout instant toute fonction dirigeante, d’application tant dans la Commune que dans les Soviets : voir "Gouvernance des ONG et démocratie associative : une contribution au débat", Gresea, mai 2009.

[2Ce n’est pas mal pour un petit pays de quelque 10 millions d’habitants. Pour bien faire, il aurait fallu pondérer ces chiffres, l’aire d’expression anglophone invitant naturellement à relativiser un peu le score des termes qui y ont cours.

[3Bertrand de Jouvenel, Du pouvoir – Histoire naturelle de sa croissance, Hachette, 1972, réédité en Livre de Poche, 1977.

[4L’argument est repris d’Olivier Weinstein, "Pouvoir, finance et connaissance", La découverte, 2010.

[5Alain Deneault, "Gouvernance – Le management totalitaire", Ed. Lux, 2013.

[6Alain Supiot, "L’esprit de Philadelphie – La justice sociale face au marché total", Seuil, 2010.