Le désastre grec et le futur de la zone euro


Lundi 30 mai 2016, Anne Dufresne, Bruno Bauraind, Costas Lapavitsas, 11389 signes.

"Transcription de l’intervention de Costas Lapavitsas, par Zahra El Grandi, mise en forme par Anne Dufresne et Bruno Bauraind (Gresea)".

Cet article a été publié dans le Gresea échos n°85

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Gresea asbl (Groupe de recherche pour une stratégie économique alternative)

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Cet article reprend l’intervention de l’économiste grec Costas Lapavitsas lors du Colloque d’Econosphères du 25 novembre 2015 à Bruxelles « Europe : les alternatives à la grande régression. Quelles autres politiques (économiques) face à l’Austérité Austérité Période de vaches maigres. On appelle politique d’austérité un ensemble de mesures qui visent à réduire le pouvoir d’achat de la population.
(en anglais : austerity)
 ? »


Mettons-nous d’abord d’accord sur ce qu’est la crise de la zone euro. Celle dont on parle depuis six ans. En effet, de quelle crise parlons-nous ?

Aujourd’hui, de plus en plus d’économistes s’accordent pour dire que la crise que nous vivons n’est pas une crise de la dette publique, ce que certains dont je faisais partie cherchaient déjà à faire comprendre depuis 2010. A l’époque, on nous traitait de fous. Il faut cependant bien constater que l’analyse diffère selon les pays : si l’Espagne et le Portugal n’ont pas eu de sérieux problèmes de dette publique, ils ont pourtant bien été frappés par l’austérité. A l’opposé, l’Italie a un problème de dette publique très grave. Pour la Grèce, enfin, bien que cela soit toujours l’explication officielle, ce n’est pas la dette publique qui a engendré la crise grecque mais bien une crise de compétitivité et de déséquilibre de la balance des paiements. Cette explication n’est toujours pas acceptée en Europe car le pays qui a le plus grand surplus dans la balance des paiements, l’Allemagne, dicte les règles du jeu européen.

 La zone euro : en crise perpétuelle ?

Rappelons qu’entre 2007 et 2009, la crise est mondiale. Néanmoins, alors que ses effets s’atténuent aux États-Unis, ce n’est pas le cas en Europe. Pourquoi la crise perdure-t-elle en Europe ? Selon moi, la cause en est la zone euro. Il n’y a pas d’autre raison. L’Europe a été piégée dans une stratégie politique qui est en train de la tuer. Plus tôt elle en sortira, plus tôt elle ressuscitera. Ce constat est partagé par d’autres économistes, notamment des Allemands, des Anglais qui travaillent avec moi à Londres, mais moins par les Grecs.

Quels sont les arguments qui soutiennent cette thèse ? Tout d’abord, la perte de compétitivité dans des pays clés en Europe. Elle a surtout un impact très important sur la périphérie. La perte de compétitivité dans la périphérie signifie tout simplement que ces pays rentrent dans un déséquilibre commercial, les surplus se concentrant dans le centre de l’Europe et ce déséquilibre engendrant des déficits pour beaucoup de pays, ce qui va avoir, chez eux, un impact sur les flux de capitaux. Pour financer les déficits, les banques prêtent. D’où une dette publique et privée énorme qui est, insistons, le résultat et non la cause de la crise.

L’équilibre entre dette privée et publique diffère d’un pays à l’autre. En Grèce, elle était surtout publique, ailleurs, elle était plutôt privée. Le mécanisme est cependant similaire. S’il y a un diagramme qui explique la zone euro, c’est bien celui-ci.

Graphique 1 : Coût salarial unitaire dans l’Union économique et monétaire (1999-2013)

L’unité de mesure est ici le coût du travail par unité produite, soit le coût salarial unitaire (CSU), instrument par excellence de mesure de la compétitivité d’un pays par rapport aux autres. L’Europe du Sud est représentée par la courbe supérieure qui fléchit à partir de 2009. Si on avait isolé la Grèce, la courbe serait encore plus marquée à la baisse. Mais voyons l’Allemagne, la courbe qui, à partir de 2005, fait du rase-mottes tout en bas. On sait que le prix du travail y est plus élevé, certes, mais la compétitivité ne se lit pas sur la base de chiffres absolus : c’est dans son évolution, la rapidité du changement qu’il faut l’apprécier. Sur un marché capitaliste, ce qui importe, c’est de gagner ou de perdre de la compétitivité. Ce que le graphique montre est que le coût du travail augmente beaucoup dans les pays du Sud, de manière moins forte en France et en Italie (courbes au plus haut à droite). Enfin, la droite ascendante désigne le taux d’inflation de la Banque Centrale Européenne (BCE) autour duquel que les salaires nominaux doivent converger afin que s’harmonisent les économies de la zone euro. C’est la règle la plus élémentaire des unions monétaires.

La BCE estime que la cible de "convergence" tourne autour d’une inflation idéale de 2%. On le voit, seule la France, pays le plus discipliné en Europe, "colle" à cet idéal. Le moins discipliné est l’Allemagne. Durant les années 2000, le salaire nominal n’y a pas bougé, les syndicats ayant accepté de "modérer" les salaires, un deal qui signe l’échec de la zone euro. Cette asymétrie gigantesque dans la compétitivité, combinée avec l’impossibilité de toute dévaluation monétaire, explique que les entreprises du sud de l’Europe ne puissent aucunement faire concurrence à l’Allemagne. L’économie allemande dépasse toutes les autres, accumule les surplus et devient dominante dans l’Union monétaire européenne. Ce que montre le graphique, c’est que même la France et l’Italie se voient largués par les salaires allemands et ne sauront pas survivre dans la zone euro. C’est juste une question de temps.

Rappelons que, si les Allemands sont compétitifs, c’est parce que ses travailleurs sont très mal payés. Un tiers des travailleurs y survit à grande peine en raison du gel des salaires. Les Allemands estiment que, puisqu’ils ont fait ces "réformes", les autres pays peuvent faire de même. Cela n’a pas de sens. C’est en effet justement parce qu’ils ont déjà fait ces réformes, que les autres pays ne peuvent plus les faire.

 Il y a des alternatives ?

En Europe, on parle beaucoup et depuis longtemps, d’alternatives. Devant le renforcement de la domination allemande, l’idée d’un euro plus démocratique, un "bon euro" est très populaire parmi la gauche grecque mais aussi chez d’autres forces progressistes. Je suis navré de le dire mais cela ne fonctionnera pas. Il n’y a pas de place pour ce genre de proposition.

Au contraire, les problèmes vont encore s’accentuer. La dette a été accumulée de façon privée et publique et, pour s’en débarrasser, il est nécessaire que certains pays acceptent de financer la dette d’autres pays. Au sein de la zone euro, ce n’est pas possible et cela ne le sera jamais. Il est impossible de restructurer la dette, rester dans la zone euro et en même temps, briser l’austérité. Il faut choisir ce qu’on enlève et ce que l’on garde. Selon moi, il faut restructurer la dette et alléger l’austérité. Il faut donc se séparer de l’euro.

Au contraire, les problèmes vont encore s’accentuer. La dette a été accumulée de façon privée et publique et, pour s’en débarrasser, il est nécessaire que certains pays acceptent de financer la dette d’autres pays. Au sein de la zone euro, ce n’est pas possible et cela ne le sera jamais. Il est impossible de restructurer la dette, rester dans la zone euro et en même temps, briser l’austérité. Il faut choisir ce qu’on enlève et ce que l’on garde. Selon moi, il faut restructurer la dette et alléger l’austérité. Il faut donc se séparer de l’euro.

Graphique 2. L’investissement dans les pays de l’OCDE.

La Grèce est le cas le plus flagrant. Là, le désastre européen se mue en catastrophe économique et sociale. À vouloir rester à tout prix dans la zone euro, la Grèce a perdu 25% de son PIB entre 2010 et 2015. Le taux de chômage est de 26% et plus élevé encore chez les jeunes. La part de la production industrielle dans le PIB a chuté de 35% depuis 2008. Le secteur secondaire n’existe plus. Les conséquences en sont incalculables : augmentation de la pauvreté, moindre accès aux soins médicaux de première nécessité, augmentation du nombre de sans-abris et des vagues d’émigration de la jeunesse grecque. La Grèce est écrasée par la dette. La jeunesse grecque est aujourd’hui partie en Belgique, en France ou en Angleterre. Elle émigre alors que, potentiellement, cette jeunesse pourrait produire de la richesse dans le pays. Le pays est bloqué, écrasé par les politiques austéritaires.

Sur le plan politique, la catastrophe se nomme Syriza. Son problème est manifeste. Il accepte l’idée d’une "bonne Europe". Dès le départ, Syriza s’est engagé à rester en Europe tout en pensant qu’il pourrait changer l’Union monétaire. Après son élection, il a misé sur une transformation politique susceptible d’avoir un impact économique sur l’Union monétaire et impulser d’autres réactions dans d’autres pays européens afin de changer l’Europe.

Ce scénario n’était sans doute pas réalisable. Syriza a essayé. Ils n’ont peut-être pas été suffisamment efficaces. Ce n’était peut-être pas les plus professionnels qui étaient au pouvoir mais ils ont essayé, longtemps. Le résultat ? Une déroute totale devant le chantage exercé par la Banque centrale européenne (BCE), chantage qu’on pourrait résumer en ces termes : "Si vous n’acceptez pas nos conditions, vous ne recevrez plus de liquidités. Vous n’aurez plus accès au crédit". C’est exactement ainsi que les choses se sont passées. La Grèce va le payer par une stagnation économique à très long terme. Elle a déjà perdu le contrôle de ses banques et, désormais, la méfiance grandit vis-à-vis du monde politique.

Existe-t-il, pour y revenir, une stratégie alternative ? Pour moi, il faut effacer ou restructurer la dette, en finir avec les politiques d’austérité et organiser une redistribution des richesses via les impôts, peut-être également nationaliser les banques et établir des banques de développement. Il faut absolument alléger la crise sociale, créer de l’emploi et restructurer à moyen terme le secteur productif. La Grèce est actuellement dans la situation d’un pays en voie de développement. Une stratégie industrielle et une réforme en profondeur de l’État sont donc nécessaires.

Un tel programme ne peut pas, cependant, être mis en œuvre dans le cadre de l’UEM. La sortie de l’Euro est nécessaire pour pouvoir recouvrer sa souveraineté monétaire, sans pour cela devoir sortir de l’Union européenne. Il faut sortir du piège de la zone euro, retrouver de la compétitivité, restructurer l’économie. C’est un chemin difficile, on le sait, mais il n’y aura pas de chemin facile vers le rétablissement de l’économie grecque. Le contrôle des capitaux des banques en est un élément important, l’impression de la monnaie, les billets, afin de pouvoir mieux gérer les ressources.

Seule porte de sortie, aujourd’hui : le démantèlement de l’euro. Ce système ne peut plus être réparé. Le démanteler, donc, en évitant au maximum les dommages. Plutôt que l’austérité, la redistribution. Et puis, restructurer les banques, mener des politiques industrielles, repenser l’Union européenne sur une base moins rigide. L’Europe n’a pas besoin d’une monnaie unique. Elle a choisi de l’’avoir pour assurer la convergence et la stabilité des économies, c’était l’objectif à l’origine. C’était sans compter, entre autres, avec la domination de l’Allemagne. Cela étant dit, il y a désormais en Europe union de destins. Ses membres sont intimement liés entre eux, ils n’ont plus la marge de manœuvre nécessaire pour sortir des problèmes. C’est, là, la plus grande tragédie. L’Europe doit repenser sa monnaie unique si elle veut pouvoir conserver son union. Sans cela, il est très probable que l’Union elle-même se désintègre dans un futur proche. La gauche a donc un rôle très important à jouer en termes de propositions viables.





P.-S.

"Transcription de l’intervention de Costas Lapavitsas, par Zahra El Grandi, mise en forme par Anne Dufresne et Bruno Bauraind (Gresea)".

Cet article a été publié dans le Gresea échos n°85