Le 12 janvier, la ville minière marocaine de Benguérir a accueilli le roi Mohamed VI. Il y a inauguré l’Université Mohamed VI Polytechnique, un des pôles qui donnent vie à une nouvelle Ville Verte en construction. Benguerir est située "à 30 minutes" de Marrakech. En fin de chantier, sa Ville Verte aura une superficie de 1.000 hectares pour une population de 100.000 habitants.

Deux autres Villes Vertes verront le jour sur le territoire du Maroc, à Khouribga et près de El Jadida. A Khouribga, à l’intérieur du pays, une ’Mine Verte’ de 300 hectares est prévue sur un ancien site du groupe minier l’Office chérifien des phosphates (OCP). Cette entreprise appartient quasi complètement à l’Etat marocain. [1] Le nouveau Pôle Urbain de Mazagan (PUMA), sur la côte Atlantique un peu au Nord de El Jadida, couvrira lui 1300 hectares. La population prévue du PUMA est de 130 000 habitants d’ici 2030.

Une quatrième Ville Verte doit se situer au Sahara occidental. Cette Ville Verte s’appellera la Technopole Foum El Oued. Elle est située aux abords de Laayoune, la capitale de la République arabe sahraouie démocratique (RASD), communément connu sous le nom de Sahara occidental. Le roi Mohamed VI y a lancé les travaux en février 2016. En avril le Maroc a présenté ce projet à des investisseurs potentiels à Abu Dhabi. La Technopole Foum El-Oued est censée "contribuer à l’essor économique et social d’une région prometteuse". [2]

 Expansion stratégique

Les quatre Villes Vertes ont en commun le fait d’être érigées près ou sur des sites qui appartiennent à l’Office chérifien des phosphates. La monarchie marocaine contrôle cette entreprise. L’OCP est réputée pour ses mines de phosphates et se vante d’être le premier producteur et exportateur mondial de cette matière première Matière première Matière extraite de la nature ou produite par elle-même, utilisée dans la production de produits finis ou comme source d’énergie. Il s’agit des produits agricoles, des minerais ou des combustibles.
(en anglais : raw material)
à la base des engrais. L’OCP produit de la roche de phosphates à Khouribga et Benguérir, en traite une partie sur son complexe chimique de Jorf Lasfar sur la côte atlantique près de El Jadida, mais elle exporte surtout des phosphates en état brut des ports marocains et du Port de Laayoun. Ce port est relié directement par convoyeur à la mine de Boukraa dans le désert du Sahara occidental.

OCP exécute actuellement un programme d’expansion avec entre autres trois nouvelles mines de phosphates, des nouvelles usines et installations portuaires. Cela devrait ajouter une capacité d’extraction de roche phosphate de 26 millions de tonnes à la capacité existante qui était de 36,6 millions de tonnes par an en 2015. [3]

En charge de la gestion de ces chantiers : l’OCP et, pour la Technopole, la Fondation Phosboucraa, une filiale de l’OCP. Ils ont de grandes ambitions. Avec la nouvelle université à Benguérir, l’OCP veut contribuer "à faire du Maroc une plateforme de recherche et d’innovation de classe mondiale au service du développement durable de l’Afrique. [4] La Fondation Phosboucraa , pour sa part, a été créée en 2014 pour "porter l’engagement social et sociétal du Groupe OCP dans les régions du Sud". [5] Selon l’OCP la Technopole de Foum El Oued "vise à soutenir le développement économique de la région de Laâyoune et à favoriser son ouverture à l’international. Il créera un modèle de développement durable visant à optimiser le développement économique de la région, encourager les investissements et la création d’emplois, fournir une plateforme pour l’innovation et la recherche & développement, créer une synergie avec les partenaires locaux, nationaux et internationaux". [6]

 L’Opération COP22

A la COP22, la conférence des Nations unies sur le changement climatique tenue en novembre 2016 à Marrakech, le Maroc s’est offert une vitrine pour exposer ses projets dits verts. Cette opportunité a pris des tournures curieuses. Le coup d’envoi était donné en juillet 2016 lors d’une Pré-COP22 tenue à Laayoun. Ensuite le comité de pilotage, nommé par le roi, a octroyé des "labels COP22" [7] à une série de projets étrangers et marocains. L’OCP a décroché sept de ces labels pour autant de projets. Le Slurry Pipeline de l’OCP en était un. A travers cette infrastructure à grand débit, le groupe transporte une boue riche en phosphates sur une distance de plus de 200 kilomètres, des mines de Khirougba au port et au complexe de transformation à Jorf Lasfar. Pour l’OCP le pipeline est "une véritable prouesse technologique et environnementale". [8] Un autre projet de l’OCP "labellisé COP22" est celui de la Technopole de Foum El Oued (Laayoun). [9]

Mais à la conférence de Marrakech l’OCP n’est pas seul à se faire remarquer. Les électriciens actifs au Maroc tirent aussi avantage de la conférence. L’entreprise Nareva signe des accords avec des partenaires étrangers dont l’entreprise française Engie. Nareva est une filiale de la Société nationale d’investissement Investissement Transaction consistant à acquérir des actifs fixes, des avoirs financiers ou des biens immatériels (une marque, un logo, des brevets…).
(en anglais : investment)
(SNI), un holding Holding Société financière qui possède des participations dans diverses firmes aux activités différentes.
(en anglais : holding)
de la famille royale du Maroc. Elle se bat avec des concurrents étrangers (européens mais aussi de l’Arabie saoudite et des Emirats) pour devenir le premier producteur privé d’électricité du pays. La presse fait état de son ambition pour installer une capacité de production Capacité de production Ensemble des actifs fixes (bâtiment, machines et équipement) qui, en fonction de la technologie, de l’organisation de la production et des systèmes de travail appliqués, donne la production maximale possible d’une usine, d’une entreprise, d’un secteur.
(en anglais : production capacity)
de plus de 2800 mégawatts. [10]
Engie est "un acteur majeur de l’énergie au Maroc" et participe dans la fameuse Technopole Foum El Oued près de Laayoun. Selon la propagande d’Engie, cette Technopole construite "en plein cœur du désert" deviendra "une ville durable dans le désert marocain" (bis). [11] Le mot "désert" peut avoir comme connotation qu’on ne dérange personne. Engie reprend aussi le concept territorial marocain, qui inclut le Sahara occidental sur son territoire.

Quelques jours à peine après la conférence de Marrakech, Nareva boucle le financement d’un parc éolien à Boujdour, en plein cœur des territoires du Sahara occidental. Avec deux autres parcs de production en vue dans la région (à Laayoune et à Foum El Oued), Nareva voudrait y disposer d’une capacité de production Capacité de production Ensemble des actifs fixes (bâtiment, machines et équipement) qui, en fonction de la technologie, de l’organisation de la production et des systèmes de travail appliqués, donne la production maximale possible d’une usine, d’une entreprise, d’un secteur.
(en anglais : production capacity)
de 550 mégawatts. Tout cela "participera (…) à la dynamique de développement économique et social des provinces du Sud". [12]

 Le Grand Sud annexé

Les villes de Laayoun et de Boujdour ont aussi été choisies pour l’installation d’une centrale solaire (thermodynamique, dans le jargon) et d’un parc éolien qui font partie du programme NOOR. Ce programme jouit d’un prêt de la Banque mondiale Banque mondiale Institution intergouvernementale créée à la conférence de Bretton Woods (1944) pour aider à la reconstruction des pays dévastés par la deuxième guerre mondiale. Forte du capital souscrit par ses membres, la Banque mondiale a désormais pour objectif de financer des projets de développement au sein des pays moins avancés en jouant le rôle d’intermédiaire entre ceux-ci et les pays détenteurs de capitaux. Elle se compose de trois institutions : la Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD), l’Association internationale pour le développement (AID) et la Société financière internationale (SFI). La Banque mondiale n’agit que lorsque le FMI est parvenu à imposer ses orientations politiques et économiques aux pays demandeurs.
(En anglais : World Bank)
. Le pivot marocain est l’Agence Masen d’énergie solaire (et durable). Une première unité de production thermodynamique (de 480 hectares) tourne déjà dans le Sud du Maroc, à Ourzazate. L’énergie solaire y est transformée en vapeur pour alimenter la génération d’électricité. Avec une capacité de 160 mégawatts elle serait une des plus grandes centrales solaires au monde. Le courant de ces centrales serait destiné à la population marocaine.

Ce n’est pas sans rappeler le projet Desertec [13], un programme d’investissement Investissement Transaction consistant à acquérir des actifs fixes, des avoirs financiers ou des biens immatériels (une marque, un logo, des brevets…).
(en anglais : investment)
concocté à la fin des années 2000 par des entreprises multinationales françaises et allemandes, mais qui n’a pas abouti. Desertec visait à produire de l’électricité dans la périphérie européenne (le Moyen Orient et le Nord de l’Afrique) pour l’exporter en Europe occidentale. Nareva, déjà cité, était le partenaire du Maroc dans ce consortium Consortium Collaboration temporaire entre plusieurs entreprises à un projet ou programme dans le but d’obtenir un résultat.
(en anglais : consortium)
. On peut soupçonner que l’objectif de Masen avec le programme NOOR soit identique : en premier lieu exporter du courant en Europe, et voir après s’il en reste pour la population du pays.

Un autre aspect problématique concerne le choix des sites. Le Maroc s’oriente sans aucun complexe vers ce qu’il appelle "les provinces du Sud", "la Région du Sud" ou encore "le Grand Sud". [14] Par là, on entend le Sahara occidental, le pays du peuple Sahraoui, des notions que plus personne n’ose utiliser au Maroc aujourd’hui.

Le Sahara occidental fut une colonie espagnole jusqu’à la mort du dictateur Franco et sa "transition" à la démocratie parlementaire en 1975. Les pays voisins, le Maroc et la Mauritanie, ont alors envahi ce vaste territoire. La Mauritanie s’est retirée en 1979, le Maroc est resté et recolonise de facto le Sahara occidental.

Le roi Mohammed VI dirige personnellement la campagne de recolonisation. En novembre 2015 il était à Laayoun pour célébrer le 40-ème anniversaire de l’annexion. A cette occasion il a déclaré que "la Marche Verte" de 1975 était "une étape décisive dans l’histoire du parachèvement de l’intégrité territoriale du Royaume". [15]
La situation est bloquée. Le Maroc reste sourd aux appels à la décolonisation des Nations unies. En 1991, les Nations unies ont "consenti à organiser un référendum dans lequel le peuple sahraoui pourrait voter sur l’avenir du Sahara occidental". Le référendum n’a toujours pas eu lieu. La France et les Etats-Unis qui sont les alliés fidèles du Maroc freinent tout progrès diplomatique. Des milliers de Sahraouis vivent dans des camps de réfugiés en Algérie, autre sous-puissance dans cette partie de l’Afrique et adversaire du Maroc dans ce dossier.

L’Union africaine s’en tient à une position ’diplomatique’. La présidente (sortante) de la Commission de l’UA, madame Nkisazana Dlamini Zuma, s’est dite fortement préoccupée par le fait que "le peuple du Territoire n’a pas eu l’opportunité d’exercer son droit à l’autodétermination, conformément aux résolutions pertinentes des Nations unies, alors même que la République du Sahara occidental figure sur la liste des territoires non autonomes depuis 1963". [16] Mais c’était en 2015.

Le Sahara Occidental est membre de l’Union africaine depuis 1982. Deux ans plus tard le Maroc a quitté cette organisation et restait le seul pays africain à ne pas faire partie de l’UA. Mais le Maroc est de retour. Récoltant les fruits d’une diplomatie économique intensive le roi Mohamed VI a réussi à rejoindre l’UA fin janvier 2017. Cette organisation a élu monsieur Moussa Faki Mahamat du Tchad à la tête de la Commission et monsieur Alpha Condé de la Guinée comme le nouveau président, et pourrait par ce fait devenir plus attentive aux ambitions territoriales du Maroc. [17]

 Electricité attractive pour l’Europe

Malgré cet imbroglio, des pays européens font des affaires avec le Maroc. Le 17 novembre 2016, à la fin de la COP22, quatre pays membres de l’Union européenne Union Européenne Ou UE : Organisation politique régionale issue du traité de Maastricht (Pays-Bas) en février 1992 et entré en vigueur en novembre 1993. Elle repose sur trois piliers : les fondements socio-économiques instituant les Communautés européennes et existant depuis 1957 ; les nouveaux dispositifs relatifs à la politique étrangère et de sécurité commune ; la coopération dans les domaines de la justice et des affaires intérieures. L’Union compte actuellement 27 membres : Allemagne, Belgique, France, Italie, Luxembourg, Pays-Bas (1957), Danemark, Irlande, Royaume-Uni (1973), Grèce (1981), Espagne, Portugal (1986), Autriche, Finlande, Suède (1995), Chypre, Estonie, Hongrie, Lettonie, Lituanie, Malte, Pologne, Slovaquie, Slovénie, Tchéquie (2004), Bulgarie, Roumanie (2007).
(En anglais : European Union)
ont signé une Déclaration conjointe avec le Maroc. Il s’agit du Portugal, de l’Espagne, de l’Allemagne et de la France (représentée par la ministre Ségolène Royal). Par cette déclaration les signataires entament l’élaboration d’une Feuille de route pour intensifier le ’Commerce de l’électricité durable’ (Sustainable Electricity Trade). Ils empruntent les discours habituels pour se justifier. La Déclaration explique par exemple que les pays développés aideront le Maroc à mettre en œuvre les réductions d’émissions de gaz à effet de serre promises. La Déclaration dit aussi que le Maroc peut être une source attractive d’électricité renouvelable pour l’Europe. [18]

Des élus au Parlement européen n’ont pas laissé passer cette déclaration. Le 19 décembre 2016, ils ont soumis une question parlementaire à la Commission européenne. Selon eux "cette déclaration porte sur le plan énergétique du Maroc, qui comprend des installations de production d’énergie à partir de sources renouvelables sur le territoire du Sahara occidental, sur lequel la souveraineté du Maroc n’est pas reconnue par les Nations unies, ni par l’Union européenne Union Européenne Ou UE : Organisation politique régionale issue du traité de Maastricht (Pays-Bas) en février 1992 et entré en vigueur en novembre 1993. Elle repose sur trois piliers : les fondements socio-économiques instituant les Communautés européennes et existant depuis 1957 ; les nouveaux dispositifs relatifs à la politique étrangère et de sécurité commune ; la coopération dans les domaines de la justice et des affaires intérieures. L’Union compte actuellement 27 membres : Allemagne, Belgique, France, Italie, Luxembourg, Pays-Bas (1957), Danemark, Irlande, Royaume-Uni (1973), Grèce (1981), Espagne, Portugal (1986), Autriche, Finlande, Suède (1995), Chypre, Estonie, Hongrie, Lettonie, Lituanie, Malte, Pologne, Slovaquie, Slovénie, Tchéquie (2004), Bulgarie, Roumanie (2007).
(En anglais : European Union)
et ses États membres".
Dans sa réponse du 31 janvier 2017, le Commissaire à l’énergie et au climat Arias Cañete écrit que "la déclaration sera mise en œuvre en tenant dûment compte du statut distinct et séparé du territoire du Sahara occidental selon le droit international". [19] Ce statut fait l’objet d’un combat politique au sein de l’Union européenne. Mais Arias Cañete se réfère à la Cour de justice européenne qui a déclaré récemment que le "territoire du Royaume du Maroc n’englobe pas le Sahara occidental". [20] Mais dans cette dispute territoriale le dernier mot n’a certainement pas été dit.

 


Pour citer cet article :

Raf Custers, "L’énergie contaminée du Maroc", Gresea, mars 2017, texte disponible à l’adresse :
http://www.gresea.be/spip.php?article1592




[1Notons qu’en Belgique l’OCP est co-propriétaire (à hauteur de 50%) avec la Société Régionale d’Investissement de Wallonie de l’entreprise Prayon, à Engis.

[3Rapport d’activité 2015, OCP ; BMO Capital Markets, 2016 Farm to Market Conference, présentation OCP, 19 mai 2016.

[4SM le Roi inaugure l’Université Mohammed VI Polytechnique à la ville verte de Benguerir, communiqué, OCP, 12 janvier 2017

[7Il ne s’agit pas ici d’un label proprement parlé, comme ceux développés pour le commerce équitable ou l’agriculture biologique. Ici, le label est plutôt une étiquette, que l’organisation de la COP 22 attribue pour afficher son soutien à des partenaires. Les critères d’obtention ne semblent pas très contraignants et plutôt destinés à des organisations de grande taille :
• Etre organisé en 2016
• Respecter les caractéristiques [suivantes : La labellisation d’un évènement/projet montre d’une part l’intérêt porté par les organisateurs et leur engagement pour la lutte contre les changements climatiques, et d’autre part la reconnaissance du Comité de Pilotage de la COP22 que l’évènement/projet en question souscrit aux critères d’éligibilité]
• Etre original
• Avoir une capacité de mobilisation importante
Etre porteur d’un message motivant sur l’importance de tout un chacun dans la lutte contre les changements climatiques

[8Brochure Slurry Pipeline VF, OCP, 02 novembre 2016

[10Nareva, bientôt premier producteur privé d’électricité du royaume, Ledesk.ma, 12 avril 2016.

[12Kenza Filali, Nareva boucle le financement du projet éolien Aftissat au sud de Boujdour, Ledesk.ma, 9 décembre 2016.

[14L’OCP parle des " Régions du Sud" dans son Rapport d’Activités 2015 (page 11) et les définit par les noms des districts Guelmim-Oued Noun, Laâyoune-Sakia El Hamra, Dakhla-Oued Ed Dahab. Ces districts correspondent au nouveau découpage administratif du Royaume du Maroc et gomment la frontière entre le Maroc et le Sahara occidental.

[16Rapport de la présidente de la Commission sur l’évolution du processus de paix au Sahara occidental et sur d’autres questions connexes, Addis Abéba, 27 mars 2015.

[17Fin février 2017, l’OCP et la Guinée ont signé un protocole d’accord pour l’approvisionnement de la Guinée en engrais phosphatés.

[18Joint declaration on the establishment of a Roadmap for Sustainable Electricity Trade

[19Questions parlementaires. Réponse donnée par M.Arias Cañete au nom de la Commission P-009554/2016, Parlement européen, 31 janvier 2017.

[20Arrêt dans l’affaire C-104/16 P. Communiqué de presse, Cour de justice de l’Union européenne, Luxembourg, le 21 décembre 2016