Suez, du fleuron colonial au conquistador impérial : pour tirer les leçons d’un rapport social emblématique


Mercredi 7 mars 2007, Erik Rydberg, 11222 signes.

Cette visite guidée est la version remaniée d’une intervention donnée dans le cadre d’une formation, le 30 mars 2007, à Herbeumont, à des délégués de la CNE Gaz-Electricité. Un document "PowerPoint" – téléchargeable en cliquant sur l’icône ci-dessous – a été préparé à cet effet : il peut servir de base à de nouvelles conférences-débats.

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Gresea asbl (Groupe de recherche pour une stratégie économique alternative)

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Promis en mariage avec l’entreprise encore largement publique (83%) Gaz de France malgré une opposition syndicale farouche des syndicats, le groupe Suez (propriétaire d’Electrabel) illustre bien la course au gigantisme dans le secteur énergétique où consolidation, concentration ou monopolisation (au choix) sont présentées comme des clés de succès, voire de survie. C’est une logique qui n’est ni sociale ni, sans doute, "durable", c’est une logique financière et industrielle.

Pour tenter d’y voir clair, quelques éléments d’analyse...

Commençons par le début. Le début, c’est par approximation le 26 juillet 1956, date de la nationalisation du canal de Suez par Nasser.

Acte intolérable, on s’en doute. Le canal de Suez a beau être en Egypte, c’est la raison d’être, de vivre, de ce qui ne s’appelait pas encore le Groupe Suez mais, fondée en 1858, la Compagnie universelle du canal maritime de Suez. La France et la Grande-Bretagne déclareront la guerre avec la complicité du jeune Etat israélien, mais feront chou blanc, faute d’appui des Etats-Unis.

Reportons-nous à l’ambiance de l’époque. A l’époque, "Le conservateur britannique Antony Eden, premier ministre, et le socialiste français Guy Mollet, président du Conseil, sont obsédés par la crainte d’un nouveau Munich : la seule réponse à la mégalomanie de ce nouvel Hitler, c’est la force." (Le Courrier, Genève, 31 octobre 2006).

Rappelons peut-être que cette opération militaire coloniale, fomentée le 24 octobre 1956 dans une villa de Sèvres par une réunion secrète réunissant entre autres Ben Gourion, Moshe Dayan et le socialiste Guy Mollet, tablait sur une tromperie de l’opinion publique : dans le scénario des comploteurs, Israël devait (faire semblant d’) attaquer le canal égyptien et les forces françaises et britanniques se porter à son secours par une occupation qui, si l’Egypte s’y opposait, serait le prétexte d’une déclaration de guerre...

La déroute du projet consacrera le rôle de superpuissance des Etats-Unis – ce qu’une anecdote révélatrice condense bien : en 1967, peu avant la Guerre de Six jours, raconte le représentant d’Israël aux Nations unies, Abba Eban, celui-ci avait informé le président américain Lyndon Johnson du souhait, exprimé par le général de Gaulle, que "les quatre grandes puissances mènent une action concertée" là-dessus (la guerre, le canal, Suez, etc.). La réponse de Johnson sera cinglante : "Qui diable sont les deux autres grandes puissances ?!". Dit autrement, à part les USA et l’URSS, plus personne ne compte sur la scène internationale – ce dont 1956 sera le révélateur. (Third World Resurgence, n° 194/195, octobre 2006).

En Belgique, Suez n’aura pas à brandir la menace militaire. Elle se contentera de sortir son portefeuille. En 1988, Suez gobe La Générale. (Il n’y aura pas de résolution ONU).

En 1988, Suez prend 50% de la Générale de Belgique, laissant 16% pour "l’ancrage belge".
La Générale, cela veut dire l’Arbed, les AG, la FN, les ACEC, etc., directement ou indirectement. Ce n’était qu’un intermède. En 1996, sans rien débourser, Suez utilise la Générale pour financer deux grosses opérations financières (un total de 64 milliards de francs belges), dont l’une ne vise qu’à raffermir son contrôle indirect (de 40 à 65%) sur Tractebel (contrôle total en 1999).
En 2003, la Générale a servi. On l’enterre.

Mais la force de frappe de Suez, c’est aussi son carnet d’adresses. Pour réussir dans le monde de la haute finance, il faut avoir des relations. Echantillon.

Gérard Mestrallet, PDG de Suez, ex-PDG de Vivendi, ex-conseiller du Ministre des Finances français

René Coulomb, administrateur de Suez et vice-président du "Forum mondial de l’eau"

Yves Thibault de Silguy, ex Commissaire européen, et administrateur du groupe Suez, pour ensuite prendre la tête d’EDF

Margaret Catley-Carlson, ex-ministre canadienne de la Santé, présidente de l’Association globale de l’Eau et du Comité consultatif sur les ressources en eau de Suez

Jérôme Monod, ex-PDG de La Lyonnaise des Eaux (avant le rachat-fusion par Suez), membre de la Commission mondiale de l’Eau (émanation du Conseil mondial de l’Eau, fondé en 1996 par la Banque mondiale et les Nations unies, et ex-conseiller du président de la Banque mondiale James Wolfensohn

Michel Camdessus. ex-Directeur général du FMI (1996-2000), fonctionnaire au Ministère des Finances, ex-président du Club de Paris (1978-1984), ex-gouverneur de la Banque de France (1984-1996) et familier du directeur général de Suez, de celui de la Banque Lazard & frères et du vice-président de la Citibank

Un joli monde. On ne s’étonnera pas ensuite si, des stratégies de la Banque mondiale à celles des transnationales en passant par la Commission européenne, il y a comme un air de famille.

C’est ce qu’on appelle un conflit d’intérêts érigé en principe de bonne gouvernance mondiale...

On ne s’étonnera dès lors pas que Suez – conquistador – ait réussi à se hisser au faîte du secteur énergétique. Quelques chiffres ? Ils parlent d’eux-mêmes.

En 2004, Suez demeurait le premier producteur indépendant d’électricité en Europe, le numéro un mondial dans les services liés à l’eau et, en Europe, dans la gestion des déchets. Son chiffre d’affaires se répartit, entre ses deux grands pôles d’activités, "Energie" (gaz, électricité et ingénierie) et "Environnement" (eau, épuration et déchets), dans une proportion 67%/31% et, du point de vue géographique, dans l’ordre suivant :
• France (24,6%)
• Belgique (29%)
• Europe (26 ,2%)
• Amérique du Nord (9,8%)
• Amérique du Sud (4,3%)
• Asie Océanie (4,7%)
• Afrique (1,4%).

On a beau avoir un profil de conquistador, il faut cependant savoir où on met les pieds...
Dans son programme 2003-2004, Suez disait vouloir réduire son "exposition aux risques des pays en développement et concentrer ses activités sur des marchés plus stables et prévisibles (Union européenne et Amérique du Nord)" (Rapport annuel Suez, 2003).

Le Gresea a réalisé en mars 2005 une étude approfondie des stratégies de Suez au Brésil. Elle est sur notre site. On le mentionne en passant....

On le trouve à l’adresse : http://www.gresea.be/Rapport%20%20Barrages%20final.pdf

L’énergie est un secteur en voie de consolidation, on l’a dit. On va de nouveau laisser les chiffres parler, ceux de 2006 : la capitalisation boursière du Top Dix :

Gazprom (Russie) 179,7 milliards d’euros
EDF (France) 135,2 milliards d’euros
EON (Allemagne 85 milliards d’euros
Suez + GDF (France) 71 milliards d’euros
Iberdrola (Espagne) 51,3 milliards d’euros
Enel (Italie) 47,1 milliards d’euros
RWE (Allemagne) 46 milliards d’euros
Endesa/GN (Espagne) 42,2 milliards d’euros
BG (Grande-Bretagne) 39,5 milliards d’euros
Exelon (USA) 34,6 milliards d’euros
Total des dix 731,6 milliards d’euros

(L’Echo, 4 septembre 2007)

Là, on va s’offrir une pause musicale. Il y a un pilote dans l’avion ? C’est une question qu’on est en droit de se poser, tant la stratégie industrielle du "capitaine" d’industrie se trouve régulièrement mise à mal par un actionnariat spéculatif...

Sur ce point-là, on va se limiter à une citation. On ne saurait mieux dire, en effet : "En général, les stratégies industrielles visent le long terme alors que la Bourse exige une justification sur le court terme." (Philippe Massart, porte-parole d’Electrabel – L’Echo, 4 mars 2006).

Poursuivons la réflexion : En Belgique, il y a un pilote ?

On cherchera en vain dans les rapports annuels et communiqués de Suez... ce que "chacun sait, à savoir que la partie est perdue pour les Belges depuis le rachat de la Générale de Belgique en 1988. Et que, la réalité du marché étant ce qu’elle est, ce sont les actionnaires (Suez aujourd’hui, demain l’Etat français) qui prennent les décisions." (Philippe Massart, porte-parole d’Electrabel - L’Echo, 4 mars 2006).

Nota bene : en 2005, le CA du groupe Suez, auquel Electrabel apporte la moitié des profits nets, est composé de 18 personnes, dont deux représentants d’Electrabel...

Suez, c’est une bonne affaire. Sans doute. Mais pour qui ?

En 2006, le Bel 20 accouche de 6,6 milliards d’euros en dividendes, 36% de plus qu’en 2005.
Suez figure parmi les plus généreuses. Il distribue 1.271 millions d’euros.
La Libre Belgique titre : "On n’a pas d’idée mais on a de l’argent"...
En 2007, les profits du Bel 20 sont en hausse de 38% (près de 23 milliards d’euros) et les dividendes dépassent les 8 milliards, 19,5% de plus qu’en 2006...
Bénéfice net de Suez : 3,6 milliards (+ 43,5%).
En France, Suez annonce que 50% des profits nets récurrents seront distribués, et que le dividende 2006 sera majoré de 20%.
La Libre Belgique du 20 avril 2006, Financial Times du 9 mars 2007 et L’Echo du 17 mars 2007.

La libéralisation des profits...

La fin des tarifs fixes (lire : sociaux) de l’énergie, décrétée par l’Europe, doit intervenir au plus tard le 1er juillet 2007. La Région flamande les a éliminés depuis juillet 2003. La Région wallonne a suivi, au 1er janvier 2007.
L’Echo note : "La libéralisation fera aussi des perdants."
En électricité, seule 45% - part dite "négociable" – de la facture relève des producteurs. Ce n’est pas sans conséquences...
"Les Luxembourgeois qui pâtissent d’une densité de population moins forte et, donc, d’un coût-client plus élevé paieront sensiblement plus cher que ceux de Wavre."
L’Echo du 23 septembre 2006.

La libéralisation des profits, suite

2007. Augmentation des tarifs de distribution d’électricité.
Bruxelles, c’est + 11%
La Flandre, c’est + 15%.
En Wallonie, cela varie. Dans le Hainaut, c’est + 10%. Le Luxembourg, malgré une baisse, continue à battre les records. Et Wavre reste la moins chère...
La Libre Belgique, 20 janvier 2007.

A défaut de pouvoir, il faut savoir...

Pour s’informer, il faut savoir où s’informer. L’économiste Eric De Keuleneer met à la disposition du public un site d’analyse du secteur énergétique belge...
http://www.electrospector.com
Savoir, cependant, c’est pouvoir...
Résolument opposés à la privatisation de Gaz de France, les syndicats français ont mis en place une "association des agents citoyens et actionnaires d’EDF et GDF" (ACA)

http://www.aca-edfgdf.org/

L’eau et l’énergie, c’est un droit ?

Terminons-en, provisoirement, par là. Suez a ceci d’intéressant que son business, c’est l’énergie et c’est l’eau (et le traitement des déchets). Sur le front de l’eau, il existe une mobilisation internationale pour revendiquer un statut de "bien public", c’est-à-dire sortir l’eau de la logique marchande. L’eau, pas négociable, pas un business. Sur le front de l’énergie, cela reste plus timide alors que, pourtant, se chauffer, s’éclairer : affaire de business ? Disons-le tout de suite, casser la logique marchande, c’est loin d’être gagné. Déjà, pour le droit à l’eau, rares sont les nations qui l’ont inscrit dans leur Constitution. Il n’y en a que dix. Les voilà, sans commentaires...

Afrique :
Congo
Ethiopie
Gambie
Kenya
Afrique du Sud
Ouganda
Zambie

Amériques :
Equateur
Uruguay
Etats-Unis

 


Pour citer cet article :

Erik Rydberg, "Suez, du fleuron colonial au conquistador impérial : pour tirer les leçons d’un rapport social emblématique", Gresea, mars 2007. Texte disponible à l’adresse :
http://www.gresea.be/spip.php?article1633







P.-S.

Cette visite guidée est la version remaniée d’une intervention donnée dans le cadre d’une formation, le 30 mars 2007, à Herbeumont, à des délégués de la CNE Gaz-Electricité. Un document "PowerPoint" – téléchargeable en cliquant sur l’icône ci-dessous – a été préparé à cet effet : il peut servir de base à de nouvelles conférences-débats.