L’impact des multinationales du jouet


Jeudi 18 novembre 2004, Natacha Wilbeaux, 23481 signes.

Ce texte a servi de base à une intervention à la FUCID, le 9 décembre 2004.

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Gresea asbl (Groupe de recherche pour une stratégie économique alternative)

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La Chine fabrique plus de la moitié des jouets actuellement et plus spécifiquement dans les provinces du Sud qui abritent des zones de développement économique spéciales où l’on comptabilise entre 4000 à 6000 usines à jouets dans la seule province du Guangdong.

La première précaution d’usage est d’attirer votre attention sur la très grande difficulté de pouvoir trancher le point de savoir si les entreprises multinationales améliorent ou non la position des pays en développement. Cette difficulté est liée à diverses raisons.
Premièrement, les stratégies des entreprises et les politiques des Etats interagissent les unes sur les autres à savoir que les décisions des entreprises de s’implanter dans une région sont déterminées par le système économique et social de celles-ci et que les politiques des Etats sont de plus en plus influencées par les stratégies globales des entreprises.

Deuxièmement, on se trouve dans l’impossibilité de distinguer les effets directs des effets indirects des entreprises. Par exemple, il est possible de comptabiliser l’emploi des firmes étrangères dans un pays donné, mais pas celui qui est induit chez les fournisseurs, les sous-traitants ou les distributeurs de ses produits. On parle ici des créations d’emplois mais le problème est le même lorsqu’il s’agit de déterminer les pertes d’emplois. Et surtout, il n’est pas d’outils facilement utilisables qui nous permettraient d’évaluer ce qui se serait passé en l’absence des entreprises multinationales.

Quoi qu’il en soit, les entreprises multinationales indéniablement sont, de par leur présence et activités dans les pays en développement, régulièrement mises en cause.
Quelle que soit notre opinion, il est incontestable qu’elles exercent dans les pays hôtes une influence extrêmement importante, notamment sur un plan économique.

Dans un premier temps, il s’agit de définir qui sont ces multinationales du jouet que l’on qualifie de donneurs d’ordre, avec qui travaillent-elles, quelles stratégies suivent-elles et avec quelles implications.

C’est à partir des années 70 que les entreprises de jouets commencent à fusionner pour faire face à la concurrence internationale. L’on passe alors des entreprises familiales à la domination des multinationales.
L’industrie du jouet est donc aujourd’hui représentée, prioritairement, par des sociétés implantées mondialement telles que Hasbro, Lego, Sega, Nintendo, Mattel, etc.

Il existe toutefois encore des Petites et Moyennes Industries, dont le marché Marché Lieu parfois fictif où se rencontrent une offre (pour vendre) et une demande (pour acheter) pour un bien, un service, un actif, un titre, une monnaie, etc. ; un marché financier porte sur l’achat et la vente de titres ou d’actifs financiers.
(en anglais : market)
est plutôt national avec un chiffre d’affaires Chiffre d’affaires Montant total des ventes d’une firme sur les opérations concernant principalement les activités centrales de celle-ci (donc hors vente immobilière et financière pour des entreprises qui n’opèrent pas traditionnellement sur ces marchés).
(en anglais : revenues ou net sales)
de l’ordre de quelques dizaines de millions d’euros. Il s’agit de Superjouet, Smoby, etc.
Un troisième groupe s’apparente à l’artisanat et comprend de petites sociétés qui se spécialisent sur une niche restreinte.

Quelles sont les stratégies des donneurs d’ordre ?

Selon les marques, les modalités de production diffèrent quelque peu. Ainsi, Mattel dispose dans une large mesure de ses propres sites de production. Hasbro fait en revanche systématiquement appel à la sous-traitance Sous-traitance Segment amont de la filière de la production qui livre systématiquement à une même compagnie donneuse d’ordre et soumise à cette dernière en matière de détermination des prix, de la quantité et de la qualité fournie, ainsi que des délais de livraison.
(en anglais : subcontracting)
. Bandaï et Tomy sont dans une position intermédiaire.

Ces donneurs d’ordre considèrent la production proprement dite exclusivement sous l’angle du coût et optent pour des stratégies d’implantation et de délocalisation Délocalisation Transfert de production vers un autre pays. Certains distinguent la délocalisation au sens strict qui consiste à déplacer des usines ailleurs pour approvisionner l’ancien marché de consommation situé dans la contrée d’origine et la délocalisation au sens large qui généralise ce déplacement à tout transfert de production.
(en anglais : offshoring).
étroitement dépendant des niveaux de salaires et des contraintes sociales.
Ainsi que des types de jouets : si la production est facilement automatisable, ce qui est par exemple le cas des jeux de société, elle peut éventuellement se maintenir en Europe ou en Amérique du Nord. De même, les objets volumineux (jeux d’extérieur, porteurs ou cuisinières de poupées) doivent continuer à être produits à des distances raisonnables du client final. Inversement, la production de jouets de petite taille qui exigent beaucoup de main d’œuvre -les poupées Barbie par exemple- est délocalisée. Dès que, dans un pays, les bénéfices de la multinationale Multinationale Entreprise, généralement assez grande, qui opère et qui a des activités productives et commerciales dans plusieurs pays. Elle est composée habituellement d’une maison mère, où se trouve le siège social, et plusieurs filiales étrangères.
(en anglais : multinational)
n’atteignent plus un seuil minimal, elle part sans se soucier des conséquences sur l’économie locale.

Une relocalisation peut, de la même façon, s’effectuer vers le pays d’origine ou un pays tiers et résulte le plus souvent d’erreur d’appréciation en termes d’avantages liés à la main d’œuvre, mais aussi par crainte du piratage. Par exemple, en France, le fabricant de jouets Moby a relocalisé en Bretagne une chaîne de fabrication de jouets qui avait été délocalisée en Chine. Des relocalisations seraient également en cours chez Nathan.

Pour l’essentiel, la fabrication de jeux et jouets réclame un grand nombre d’opérations réalisées à la main et peu automatisables. L’industrie du jouet est donc, de fait, une industrie intensive en main-d’œuvre non qualifiée. L’essentiel de la production de Mattel, notamment, est réalisé dans des pays à bas salaire comme c’est le cas en Chine puisqu’une minute de salaire d’un ouvrier en France ou en Belgique équivaut à la rémunération d’une heure d’une ouvrière chinoise [1].

L’on peut prendre l’exemple de Barbie pour illustrer la part du coût de la main-d’œuvre dans le prix final sachant que plus de 50% des poupées Barbie de Mattel sont fabriquées en Chine.
Sur un prix de vente au détail de 9,90 dollars pour une poupée, le transport, la commercialisation, le bénéfice du grossiste et du détaillant représente 7,99$. Il reste 2$ ventilés comme suit : 1$ pour le transport et la gestion à HongKong, 65 cents pour la matière première Matière première Matière extraite de la nature ou produite par elle-même, utilisée dans la production de produits finis ou comme source d’énergie. Il s’agit des produits agricoles, des minerais ou des combustibles.
(en anglais : raw material)
venant de Taiwan, du Japon, des Etats-Unis, d’Arabie Saoudite, 35 cents pour la Chine qui fournit les installations, la main-d’œuvre et l’électricité. Le coût de la main-d’œuvre ne représente donc qu’une fraction de ces quelques % qui reviennent à la Chine pour chaque poupée Barbie qu’elle fabrique. Par comparaison, Mattel n’hésite pas à dépenser 200 millions de dollars par année en recherche-développement [2].

Si l’on poursuit avec l’exemple de Barbie, on a dit que 50% de celles-ci étaient made in China mais en réalité si, dans sa production, la Chine fournit l’espace, la main-d’œuvre et l’électricité, de même que le coton pour les vêtements. Cela dissimule cependant le fait que le Japon fournit le nylon pour les cheveux et l’Arabie Saoudite le pétrole, que Taiwan raffine le pétrole en éthylène afin de faire des boulettes de plastique pour le corps, et enfin que le japon, les Etats-Unis et l’Europe produisent la plupart des machines et des outils.

J’insiste un peu sur ces éléments pour montrer qu’il est très difficile, d’établir la filière de fabrication d’un jouet. Un autre point qui sous-tend cette difficulté est le nombre extrêmement élevé d’ateliers de production qui se livrent une concurrence sans merci dont les principaux bénéficiaires sont les donneurs d’ordre qui parviennent de la sorte à réduire au maximum leurs coûts de production mais également de bénéficier d’une énorme flexibilité et de faire pression sur les contractants en termes de délais de production et de livraison.

Une étude de la CISL " Renaître de ses cendres " fait état de la rivalité qui oppose la Thaïlande à la Chine pour capter les investissements dans la production de jouets. Cette étude faisait état du fait que la Thaïlande a créé un conseil d’investissements qui a mandat de stimuler l’industrie exportatrice en appuyant les investissements directs, les incitations fiscales et la suppression des taxes à l’importation pour les machines et les matières premières. Elle a de même établi plusieurs zones franches d’exportation.

La Chine, de son côté, a pris un certain nombre de mesures attractives pour attirer sur son territoire les entreprises. Elle crée dans le Sud du pays des zones de développement économique où les entreprises étrangères qui s’y installent jouissent d’une fiscalité très favorable en matière d’impôts sur les bénéfices (dégrèvement total ou partiel les premières années puis plafonnement à 15%) ; de tarifications et d’avantages divers en matière d’accès aux matières premières et à l’énergie ; d’allègement en matière douanière. En réalité, la charge fiscale effective qui pèse sur les entreprises est de 24% environ pour les entreprises chinoises et de 14,6% environ pour les entreprises à investissement Investissement Transaction consistant à acquérir des actifs fixes, des avoirs financiers ou des biens immatériels (une marque, un logo, des brevets…).
(en anglais : investment)
étranger [3].

La Chine met en concurrence ses propres régions. En 2002, le gouvernement central de la Chine, redoutant que la province du Guangdong soit trop chère (malgré des salaires déjà extrêmement faibles) sur le marché Marché Lieu parfois fictif où se rencontrent une offre (pour vendre) et une demande (pour acheter) pour un bien, un service, un actif, un titre, une monnaie, etc. ; un marché financier porte sur l’achat et la vente de titres ou d’actifs financiers.
(en anglais : market)
international, encourage les entreprises étrangères à investir plus à l’intérieur des terres, dans des zones où les salaires sont plus bas.
Ce que n’a pas hésité à faire une fabricante australienne de jouets qui s’est félicitée de cette décision et fait produire désormais dans des usines situées plus au Nord et loin des grandes villes où, dit-elle, " la qualité est identique et les prix bien meilleur marché " [4].
La position d’un pays comme la Chine risquerait en effet de se trouver menacée en cas de disparition de son avantage comparatif. Afin d’éviter que les flux Flux Notion économique qui consiste à comptabiliser tout ce qui entre et ce qui sort durant une période donnée (un an par exemple) pour une catégorie économique. Pour une personne, c’est par exemple ses revenus moins ses dépenses et éventuellement ce qu’il a vendu comme avoir et ce qu’il a acquis. Le flux s’oppose au stock.
(en anglais : flow)
de capitaux ne tarissent, les autorités chinoises sont donc amenées à éviter coûte que coûte que cet avantage ne disparaisse. Tandis que le nombre de chômeurs augmente, le gouvernement chinois aspire à ce que des sociétés étrangères s’installent sur son territoire et créent des emplois. Pour ce faire, il est prêt à fermer les yeux sur les infractions à sa propre législation du travail, les encourage même en limitant notamment le droit de syndicalisation. Les multinationales entretiennent le maintien d’une main-d’œuvre bon marché.

 Les migrations

Un autre impact qui concerne la main-d’œuvre est celui des migrations.
La recherche d’un emploi provoque des flux Flux Notion économique qui consiste à comptabiliser tout ce qui entre et ce qui sort durant une période donnée (un an par exemple) pour une catégorie économique. Pour une personne, c’est par exemple ses revenus moins ses dépenses et éventuellement ce qu’il a vendu comme avoir et ce qu’il a acquis. Le flux s’oppose au stock.
(en anglais : flow)
massifs d’émigration des provinces de l’intérieur vers les provinces côtières avec les éventuels risques socio-économiques que peut entraîner une telle migration. On estime à 60 millions le nombre de travailleurs journaliers passant d’une ville à une autre [5]. Et ce, malgré le système des permis de résidence (hukou [6]) qui limite la mobilité géographique des travailleurs migrants et permet de réguler les déplacements des travailleurs au gré des besoins : on les fait venir lorsqu’on a besoin d’eux et on les renvoie vers les campagnes lorsqu’ils sont en surnombre ou qu’on ne peut plus les accueillir [7]. Ce sont donc les entreprises, les principales bénéficiaires de cette migration, car, en l’absence de Hukou urbain, les migrants ne disposent d’aucune marge de négociation. Ils sont prêts à accepter des salaires très faibles sans aucune couverture sociale.

 En ce qui concerne une potentielle concurrence entre entreprises

Le développement d’un secteur extraverti a eu peu d’effets d’entraînement direct sur le reste de l’économie chinoise, " que ce soit en amont puisqu’il fait essentiellement appel à des produits importés ou en aval puisqu’il exerce peu de pression concurrentielle sur les producteurs desservant le marché intérieur ".
S’il existe toutefois une compétition entre entreprises, c’est bien celle qui existe entre les multiples petites entreprises asiatiques, le plus souvent sous-traitantes des multinationales, qui exercent une pression excessivement forte sur les prix et les entreprises artisanales de pays comme le Mexique, où l’on trouve la plus grande variété et quantité de jouets fabriqués à la main. " Le plastique est sur le point de faire disparaître cette tradition. Il est moins cher et plus attrayant. Barbie est la grande ennemie de Lupe [8]. Un artisan mexicain créateur de poupées se plaignait de la concurrence déloyale que font les Chinois.

 Le rapatriement des profits

Le fait que les investissements soient étrangers se traduit par des transferts de revenus sous la forme soit de rapatriements des profits soit encore sous la forme de rapatriement d’une partie des rémunérations de leurs cadres expatriés. Ce transfert d’une partie de l’excédent échappe donc au processus d’accumulation Accumulation Processus consistant à réinvestir les profits réalisés dans l’année dans l’agrandissement des capacités de production, de sorte à engendrer des bénéfices plus importants à l’avenir.
(en anglais : accumulation)
du capital Capital Ensemble d’actifs et de richesses pouvant être utilisés pour produire de nouveaux biens ou services.
(en anglais : capital, mais aussi fund ou wealth)
au sein du système, freine l’élargissement de la base industrielle et, à terme, dépasse les apports en investissements initiaux des investisseurs étrangers.
Un économiste souligne que " l’investissement Investissement Transaction consistant à acquérir des actifs fixes, des avoirs financiers ou des biens immatériels (une marque, un logo, des brevets…).
(en anglais : investment)
direct à l’étranger a presque toujours un effet négatif sur la balance des paiements Balance des paiements Relevé des entrées et des sorties d’argent d’un pays durant une période déterminée (généralement un an). La balance des paiements se compose de la balance courante (balance commerciale, des services et des intérêts, dividendes, loyers, etc.) et de la balance en capital. Le solde est ce qui entre ou qui sort comme réserves dans les caisses de la banque centrale. Lorsque celles-ci sont vides, le pays est virtuellement en faillite ; il doit dévaluer (souvent fortement) sa propre monnaie.
(en anglais : balance of payments).
du pays d’accueil, à long terme, du simple fait des flux financiers qu’il suppose entre les sociétés mères et leurs filiales " [9].
En termes d’apports locaux, ceux-ci semblent très faibles dans le secteur du jouet, ce qui freine les effets d’entraînement sur le reste de l’économie. Ce qui est encore renforcé par les mesures prises dans le cadre de l’OMC OMC Organisation mondiale du Commerce : Institution créée le 1er janvier 1995 pour favoriser le libre-échange et y ériger les règles fondamentales, en se substituant au GATT. Par rapport au GATT, elle élargit les accords de liberté à des domaines non traités à ce niveau jusqu’alors comme l’agriculture, les services, la propriété intellectuelle, les investissements liés au commerce… En outre, elle établit un tribunal, l’organe des règlements des différends, permettant à un pays qui se sent lésé par les pratiques commerciales d’un autre de déposer plainte contre celui-ci, puis de prendre des sanctions de représailles si son cas est reconnu valable. Il y a actuellement 157 membres (en comptant l’Union européenne) et 26 États observateurs susceptibles d’entrer dans l’association dans les prochaines années.
(En anglais : World Trade Organization, WTO)
nous y reviendrons.

 Le développement scientifique et technique

L’industrie du jouet ne participe pas au développement scientifique et technique de la Chine, la fabrication étant standardisée. La société mère conservant de toute façon la complète maîtrise de la technologie qui est aussi peu transférable à d’autres domaines.
La technologie est conçue et mise au point dans le pays d’origine de la firme et seules les procédures de fabrication sont transmises aux filiales de production. Les compétences de conception, et donc la capacité à produire de nouvelles connaissances, ne sont pas transférées et restent ainsi hors d’atteinte du pays d’implantation de peur notamment de renforcer des concurrents potentiels à long terme.

Nous avons déjà abordé le thème de l’emploi en termes de coûts, qu’en est-il au niveau de la création ou de la suppression d’emplois.

Les délocalisations ont des conséquences négatives sur l’emploi dans les pays développés qui délocalisent au sens strict. Des licenciements se sont produits dans des secteurs d’activité à fort taux de main-d’œuvre comme le jouet.

En Chine, le secteur du jouet emploierait 1,2 million de personnes [10].
1998 et 3 millions en 1999.

S’il est peu contestable que les industries de produits destinés à l’exportation et notamment celles du secteur du jouet ont créé des emplois, les salaires sont considérés comme trop faibles pour compenser les pertes d’emploi dans le secteur des industries à plus haute valeur ajoutée Valeur ajoutée Différence entre le chiffre d’affaires d’une entreprise et les coûts des biens et des services qui ont été nécessaires pour réaliser ce chiffre d’affaires (et qui forment le chiffre d’affaires d’une autre firme) ; la somme des valeurs ajoutées de toutes les sociétés, administrations et organisations constitue le produit intérieur brut.
(en anglais : added value)
.
D’après les estimations de Dupuy et Savary, pour chaque emploi créé par un investisseur étranger, 1,6 emploi supplémentaire est créé dans le reste de l’économie [11].
En situation de chômage, les entreprises étrangères contribuent de la sorte à absorber une partie du réservoir de main-d’œuvre, mais ne compensent pas pour autant la totalité des pertes d’emplois dans l’industrie locale.
Sur les millions d’emplois créés dans les pays en développement par les investissements étrangers directs, nombreux sont ceux qui consistent simplement en des déplacements de travailleurs d’entreprises nationales.

Les entreprises ne sont évidemment pas incitées à améliorer la qualité de la main-d’œuvre étant donné que le prix de celle-ci augmenterait en cas de plus grande qualification et que la principale raison de son implantation dans la région est la faible rémunération de sa main-d’œuvre. Une augmentation du pouvoir d’achat ne pouvant être, dans le cadre de l’entreprise du jouet, prise en considération puisque les produits fabriqués sont destinés à l’exportation.

Un autre point concerne l’influence que peuvent exercer les multinationales sur les réglementations de l’Organisation mondiale du commerce Organisation mondiale du Commerce Ou OMC : Institution créée le 1er janvier 1995 pour favoriser le libre-échange et y ériger les règles fondamentales, en se substituant au GATT. Par rapport au GATT, elle élargit les accords de liberté à des domaines non traités à ce niveau jusqu’alors comme l’agriculture, les services, la propriété intellectuelle, les investissements liés au commerce… En outre, elle établit un tribunal, l’organe des règlements des différends, permettant à un pays qui se sent lésé par les pratiques commerciales d’un autre de déposer plainte contre celui-ci, puis de prendre des sanctions de représailles si son cas est reconnu valable. Il y a actuellement 157 membres (en comptant l’Union européenne) et 26 États observateurs susceptibles d’entrer dans l’association dans les prochaines années.
(En anglais : World Trade Organization, WTO)
. Celle-ci est composée d’Etats mais des représentants de grandes multinationales font souvent partie des délégations officielles.
L’Accord sur les aspects des droits de la propriété intellectuelle Propriété intellectuelle Ensemble des droits exclusifs accordés sur les créations intellectuelles liées à un auteur, dont un acteur économique (souvent une entreprise) se fait le représentant.
(en anglais : intellectual property)
qui touchent au commerce (ADPIC) a été en grande partie rédigé sous l’autorité d’un consortium Consortium Collaboration temporaire entre plusieurs entreprises à un projet ou programme dans le but d’obtenir un résultat.
(en anglais : consortium)
de multinationales.

Walden bello, directeur de l’Ong Focus on the global south, explique l’importance de cette législation auprès des multinationales du jouet : " le développement de méga-marques constitue d’abord un mouvement défensif de l’industrie du Nord. Cette dernière s’est repliée sur un culte du logo après avoir vu ses marchés envahis par des produits made in Asia à des prix défiant toute concurrence, mais d’excellente qualité. Pour sortir de cette impasse, les multinationales ont choisi une défense originale : sous-traiter leur production à des entreprises asiatiques brutalement compétitives, tout en les maintenant dans leur poigne de fer grâce au renforcement des législations nationales et internationales régissant la propriété intellectuelle Propriété intellectuelle Ensemble des droits exclusifs accordés sur les créations intellectuelles liées à un auteur, dont un acteur économique (souvent une entreprise) se fait le représentant.
(en anglais : intellectual property)
" [12].

Cela explique aussi la volonté des industriels du jouet, qui constituent un important lobby Lobby Groupement créé dans le but de pouvoir influencer des décisions prises habituellement par les pouvoirs publics au profit d’intérêts particuliers et généralement privés. La plupart des lobbies sont mis en place à l’initiative des grandes firmes et des secteurs industriels.
(en anglais : lobby)
, de voir la Chine adhérer à l’OMC OMC Organisation mondiale du Commerce : Institution créée le 1er janvier 1995 pour favoriser le libre-échange et y ériger les règles fondamentales, en se substituant au GATT. Par rapport au GATT, elle élargit les accords de liberté à des domaines non traités à ce niveau jusqu’alors comme l’agriculture, les services, la propriété intellectuelle, les investissements liés au commerce… En outre, elle établit un tribunal, l’organe des règlements des différends, permettant à un pays qui se sent lésé par les pratiques commerciales d’un autre de déposer plainte contre celui-ci, puis de prendre des sanctions de représailles si son cas est reconnu valable. Il y a actuellement 157 membres (en comptant l’Union européenne) et 26 États observateurs susceptibles d’entrer dans l’association dans les prochaines années.
(En anglais : World Trade Organization, WTO)
. Ce qui est le cas depuis décembre 2001.

Les tribunaux de HongKong se sont dans l’ensemble plutôt montrés favorables aux acheteurs internationaux qui portaient plainte pour violation de brevets. Ainsi, lorsque Mattel, en 1991, poursuit la Tonka Corporation devant le tribunal de première instance de HongKong alléguant que celle-ci copiait pour sa poupée Miss América la forme de la tête de la poupée Barbie et que l’emballage violait la marque déposée en spécifiant que les habits de la poupée miss América convenaient également à la poupée Barbie, le tribunal lui donne gain de cause. Même chose pour Lego qui, en 1995, entame une action Action Part de capital d’une entreprise. Le revenu en est le dividende. Pour les sociétés cotées en Bourse, l’action a également un cours qui dépend de l’offre et de la demande de cette action à ce moment-là et qui peut être différent de la valeur nominale au moment où l’action a été émise.
(en anglais : share ou equity)
contre une petite société de HongKong qui utilise le terme " lego " dans sa revue de divertissements.

Un autre accord conclu dans l’enceinte de l’OMC influence positivement les multinationales du jouet.
L’Accord sur les mesures concernant les investissements liés au commerce (TRIMs) prévoit qu’un gouvernement qui offre une aide ou un traitement particulier aux entreprises de son pays doit offrir des avantages identiques aux multinationales. " Cet Accord place donc la politique commerciale au-dessus de la politique de développement et empêche l’épanouissement de secteurs nationaux " [13].
D’après ces Accords, les Trade Related Investment measures (TRIMs), la Chine doit notamment abandonner une exigence traditionnellement adressée aux firmes étrangères : un certain pourcentage de contenu local dans leur production.

 L’enjeu est aussi culturel

D’une manière générale, les entreprises peuvent influer sur les systèmes éducatifs des pays où elles interviennent par le mode de recrutement qu’elles opèrent ou à la valeur qu’elles attachent aux diplômes. Si nous étudions le cas de l’industrie du jouet, il est peu probable que le problème se situe à ce niveau, car elle fait essentiellement appel à une main-d’œuvre non qualifiée et les rares postes d’encadrement sont occupés par des expatriés. La structure d’emploi n’est donc pas suffisamment contrastée pour estimer que l’entreprise joue un effet direct sur la filière de l’enseignement. Toutefois, ce type d’industrie exerce une influence non négligeable sur le taux d’analphabétisme de la population. En effet, on constate en Chine que ces chiffres sont influencés par la demande de main-d’œuvre très jeune et sans qualification.

Une enquête en Chine révèle que durant l’année scolaire 1989-1990, près de 20% des enfants âgés de 6 à 14 ans sont non scolarisés. L’explication tient, d’une part, au coût croissant de l’éducation en termes de droit d’inscription et de dépenses en fournitures scolaires, et d’autre part, en particulier dans les provinces côtières, à l’augmentation rapide de la demande de travail non qualifié. Les entreprises du jouet ont, dans ce contexte une responsabilité non négligeable puisqu’à plus d’une reprise, elles ont été dénoncées pour leur utilisation de la main d’œuvre enfantine.

 Et environnemental…

Une étude de l’OCDE OCDE Organisation de Coopération et de Développement Économiques : Association créée en 1960 pour continuer l’œuvre de l’Organisation européenne de coopération économique (OECE) chargée de suivre l’évolution du plan Marshall à partir de 1948, en élargissant le nombre de ses membres. A l’origine, l’OECE comprenait les pays européens de l’Ouest, les États-Unis et le Canada. On a voulu étendre ce groupe au Japon, à l’Australie, à la Nouvelle-Zélande. Aujourd’hui, l’OCDE compte 34 membres, considérés comme les pays les plus riches de la planète. Elle fonctionne comme un think tank d’obédience libérale, réalisant des études et analyses bien documentées en vue de promouvoir les idées du libre marché et de la libre concurrence.
(En anglais : Organisation for Economic Co-operation and Development, OECD)
 [14] cite l’exemple d’une entreprise de HongKong qui a investi 16 millions de US$ dans un établissement de fabrication de jouets en plastique à Shenzen. Celui-ci a eu recours à un procédé impliquant l’usage de grandes quantités de plastifiants comme le phtalate de dibutyle et le chlorure de polyvinyle (PVC). Des gaz malodorants et toxiques -produits par les opérations de chauffage et de façonnage du PVC- ont été rejetés en quantités considérables, entraînant une forte pollution dans les environs de l’usine. En outre, le niveau de bruit de l’usine atteignait 60 décibels, soit nettement plus que le seuil fixé par la norme nationale. La justice a été saisie de l’affaire et l’entreprise a été condamnée à verser une amende de 20 000 HK$ [15] et à payer les frais d’enquête et de justice.
L’étude ne dit pas ce qu’il est advenu de la santé des travailleurs…

 En guise de conclusion

Si l’on ne peut contester les impacts positifs que les investissements étrangers ont apportés en termes de croissance Croissance Augmentation du produit intérieur brut (PIB) et de la production.
(en anglais : growth)
ou de commerce extérieur, il va sans dire que ces mêmes investissements ont engendré des dualismes géographiques et technologiques.
Géographiquement, les investissements se concentrent sur la côte. L’intérieur du pays restant à l’écart si ce n’est pour fournir une main-d’œuvre migrante très bon marché. Il n’y a pas une seule Chine mais plusieurs. Selon les statistiques officielles, le fossé qui s’est creusé entre les plus riches et les plus pauvres est devenu l’un des plus vaste du monde. Les richesses du pays sont de plus en plus inégalement réparties : les 20% de Chinois les plus aisés détiennent 51% des richesses, et les 20% des plus pauvres n’en possèdent que 4% [16].
La connaissance de l’impact de la politique menée par l’industrie du jouet sur la Chine est néanmoins encore très imparfaite.

 


Pour citer cet article :

Natacha Wilbeaux, "L’impact des multinationales du jouet", Gresea, novembre 2004. Texte disponible à l’adresse :
http://www.gresea.be/spip.php?article1636







[1Gilles Brougère (sous la direction de) "Le jouet : valeurs et paradoxes d’un petit objet secret", collection Autrement, série Mutations, n°133, Paris,

[21992. Philippe Moati "l’économie du jouet : 20 ans de bouleversement" in Gilles Brougère Op cit.

[3" China in the world economy, the domestic policy challenges ", OCDE, Paris, 2002

[4Anita Chen " Les effets de la mondialisation sur les conditions de travail ", in Problèmes économiques n°2819, juillet 2003.

[5Jean-Jacques Boillot et Nicolas Michelon " Le triangle de la Chine du Sud et de Taïwan. D’une zone de maquiladoras à un pôle économique intégré ", in Perspectives chinoises, n°59, mai-juin 2000.

[6Passeport intérieur introduit à l’époque maoïste qui forçait les immigrants à rester dans leur lieu d’origine.

[7Anita Chen " Les effets de la mondialisation sur les conditions de travail ", in Problèmes économiques n°2819, juillet 2003.

[8Archétype du jouet traditionnel mexicain.

[9Descamps E et Descamps B. " Les sociétés multinationales. Pouvoirs et contre-pouvoirs ", Chronique sociale, Lyon, 1985.

[10Rydberg E. et Wilbeaux N. " La face cachée du jouet ", Gresea, 2002.

[11Cité in " Investissement direct étranger et développement économique. L’expérience de six économies émergentes ", OCDE, Paris, 1998.

[12Crabbé, Op cit.

[13Madeley J. " Les multinationales et les pays en développement : puissance commerciale et pauvreté ", in Le Courrier ACP-UE, n°196, janvier-février 2003.

[14" China in the world economy. The domestic policy challenges", OCDE, Paris, 2002

[151 euros = 9,92 HK$

[16Claude Pottier " Les multinationales et la mise en concurrence des salariés ", Collection Travail et mondialisation, l’Harmattan, Paris, 2003.

P.-S.

Ce texte a servi de base à une intervention à la FUCID, le 9 décembre 2004.