Tout privatiser SVP


Mercredi 25 février 2004, Denis Horman, 14852 signes.
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Gresea asbl (Groupe de recherche pour une stratégie économique alternative)

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Makhtar Diouf est enseignant-chercheur en sciences économiques à l’Institut Fondamental d’Afrique Noire (IFAN), Université Cheikh Anta Diop de Dakar, au Sénégal. Il est également collaborateur du Forum du Tiers Monde, animé par Samir Amin et dont le siège est à Dakar.
Makhtar Diouf a publié deux ouvrages : "L’Afrique dans la mondialisation" et "L’endettement, puis l’ajustement, l’Afrique des Institutions Bretton Woods Bretton Woods Ville du New Hampshire près de la côte Est des États-Unis. En juillet 1944, s’est tenue, au Mount Washington Hotel, une conférence internationale pour bâtir un système financier solide pour l’après-guerre. La délégation américaine était menée par Harry Dexter White, la britannique par l’économiste John Maynard Keynes. Ce sommet a reconfiguré le système monétaire international jusqu’en 1971. Selon les accords, toutes les devises étaient échangeables en dollars à taux fixe. Seul le dollar était convertible en or au taux fixe de 35 dollars l’once. Et un organisme est créé pour aider les pays qui ont des problèmes avec leur balance des paiements : le Fonds monétaire international (FMI).
(en anglais : Bretton Woods system)
" . Interview.

Dans la conclusion de votre livre "l’Afrique dans la mondialisation", vous écrivez : "Pour le continent, la mondialisation actuelle a toutes les allures d’un scénario de recolonisation clandestine et collective, mais cette fois, sans conquête territoriale ; ceci pour assurer son intégration plus complète à l’économie mondiale". Qu’est-ce à dire ?

Je suis consterné par la passivité des gouvernements et des élites intellectuelles d’Afrique, dont l’attitude est de considérer la mondialisation comme un phénomène tout à fait naturel, auquel il faut simplement chercher à s’adapter. La mondialisation, née avec le capitalisme, a véritablement commencé avec le colonialisme. Et, une forme nouvelle de celle-ci a surgi, début des années 80, pour s’amplifier dans les années 90. C’est en 1979 que le FMI et la Banque mondiale, renforçant leur collaboration, vont se livrer à une véritable division du travail autour de deux commandements : "libéralisez, privatisez" et "moins d’Etat, mieux d’Etat" ! Les politiques économiques que ces deux institutions implantent en Afrique, qu’on appelle "programmes d’ajustement structurel", vont marquer le continent sur les vingt années qui suivent.

Dans les années 80, avec les premiers programmes d’ajustement, il n’était question de privatisation que pour les entreprises publiques déficitaires. Avec la relance de la mondialisation dans les années 90, un nouveau pas est franchi. C’est l’ensemble des services publics qui est visé : l’eau, l’électricité, les télécommunications…
C’est ainsi que la société française de télécommunications, France Télécom, fait son entrée comme actionnaire principal dans le capital de la Société Nationale de Télécommunications (Sonatel). La Société Nationale des Eaux du Sénégal (Sonees) passe sous le contrôle de la Saur, société commune à Bouygues et Electricité de France (EDF). La Société Nationale d’Electricité (Senelec) est rachetée par Hydro-Québec (Canada) et Elyo (France).
Je n’ai pas d’opposition de principe aux privatisations. Encore faut-il que la privatisation présente un avantage sur l’entreprise publique. Or, ce ne fut pas le cas. Bien au contraire. La qualité du service ne s’est pas améliorée. C’est la fréquence des coupures pour les fournitures d’eau et d’électricité, avec des tarifs régulièrement à la hausse. Depuis la privatisation de l’eau, il y a une dizaine d’années, il est stipulé que son prix au m3 doit augmenter de 3%, chaque année. Les privatisations ont entraîné également beaucoup de compression de personnel.

Dans l’agriculture, il y eut ce qu’on a appelé "la nouvelle politique agricole", cherchant à "responsabiliser les paysans, en les dégageant de la tutelle des sociétés rurales d’encadrement". En fait, elle consacre le désengagement de l’Etat, la suppression des subventions aux engrais, entraînant, pour les paysans, une augmentation sensible et insupportable des charges d’exploitation.

Finalement, la mondialisation néo-libérale, c’est quoi pour vous ?

C’est du totalitarisme politique, économique et culturel. Il y a un modèle unique occidental que tout le monde doit suivre. C’est incroyable, ça ! Il y a quand même des spécificités locales, régionales qu’il faut respecter. Si l’on prétend poursuivre l’objectif du développement, il faut alors accepter que chaque pays puisse y aller, à partir de ses conceptions, ses réalités. Une des caractéristiques essentielles du néo-libéralisme, c’est la liquidation de l’Etat : "moins d’Etat, mieux d’Etat". Certes, l’Etat, en Afrique, n’a pas été performant dans sa politique économique. Mais, dans les pays développés, l’Etat ne s’est jamais tenu à l’écart du développement. Aux Etats-Unis, en plein libéralisme, on voit le gouvernement défendre les groupes sidérurgistes contre les Européens et les Asiatiques. Aux Etats-Unis, comme en Europe, l’Etat intervient également pour défendre les agriculteurs, avec ses subventions. Et, en même temps, on nous dit, en Afrique, qu’il ne faut pas que l’Etat intervienne, alors qu’il a un rôle essentiel à jouer. Ca fait bien deux poids, deux mesures.

La Banque mondiale est bien présente au Sénégal, même en liaison avec la société civile. On la voit plutôt d’un bon œil. Elle fait son auto-critique et parle de "bonne gouvernance".

La Banque mondiale a tendance, depuis quelques années, à se présenter sous un visage plus sympathique. Elle réalise son autocritique, ce que le FMI ne fait pas. Dans un document, elle a même remis en cause ce qu’elle a accompli au Sénégal. Elle devient plus fréquentable auprès de certains secteurs, parmi les ONG.
Mais, cela reste la même institution que le FMI. Elles travaillent ensemble de manière concertée. L’initiative de compléter l’ajustement économique par l’ajustement politique vient de la Banque mondiale. Mais ses statuts ne lui permettent pas d’introduire des clauses politiques dans ses interventions. Pour contourner la difficulté, la conditionnalité politique est introduite sous le terme "bonne gouvernance" : le respect de la loi et des droits de l’homme, le pluralisme politique, la liberté de presse, etc.
Là aussi, on est dans le deux poids deux mesures.
Voyez ce qui vient de se passer au Zimbabwe. Ce n’est quand même pas un pays d’Afrique où les droits de l’homme sont les plus bafoués. Le président a été élu avec 58% des voix, c’est quand même acceptable. Dans la même semaine, en Tunisie, Ben Ali était réélu avec 90% des voix. Pour quelqu’un qui est élu avec 58% des voix, on parle de fraude. En fait, ce qu’on lui reproche, c’est de proposer la nationalisation des terres. Vous avez les Zimbabwéens blancs, qui représentent à peine 1% de la population, mais qui occupent 70% des terres. Le président plaide pour une réforme agraire, qui aurait dû être réalisée depuis 20 ans. C’est le branle-bas. Les Britanniques défendent les fermiers, ressortissants britanniques. Et ils passent à l’offensive, en accusant le Zimbabwe de ne pas respecter les droits de l’homme.
En fait, dans le cadre de nouveaux partenariats avec un pays africain, les conditions à remplir sont plutôt : le respect du droit de propriété, contre l’expropriation, la réduction des taxes à l’importation et de l’impôt sur les sociétés, la mise en place de mesures d’attraction de l’investissement extérieur, l’adhésion à l’OMC et la poursuite des programmes d’ajustement, avec un certificat de bonne conduite délivré par le FMI et la Banque mondiale.
Une des dernières initiatives africaines, très éclairante à ce propos, se trouve dans le NEPAD, le Nouveau Partenariat pour le Développement de l’Afrique. On a laissé entendre que cette initiative avait été prise par quatre présidents de pays africains, dont le Sénégal, qu’elle venait des Africains eux-mêmes, et cela pour dédouaner la Banque mondiale. En fait, c’est un document du G8, appuyé bien évidemment par le FMI et la BM. On y retrouve la conditionnalité politique, la bonne gouvernance. Toutes les mesures, qui se trouvent dans les programmes d’ajustement structurel, se retrouvent dans le NEPAD.

Vous parlez également de l’OMC et des nouvelles exigences de la mondialisation. Quelles en sont les conséquences pour l’Afrique ?

Un exemple ! En juin 2000, un accord de partenariat entre les 15 pays de l’Union européenne et les 77 pays ACP (Afrique Caraïbes, Pacifique) est signé à Cotonou. "L’accord de Cotonou" porte en tous points la marque de l’OMC. Il est stipulé que "la coopération économique et commerciale vise à promouvoir l’intégration progressive et harmonieuse des Etats ACP dans l’économie mondiale". En fait, cet accord concrétise la libéralisation du commerce mondial à la sauce OMC, l’ouverture sans restriction de marchés des ACP aux pays de l’UE, avec la perte de recettes douanières, les mains libres aux entreprises privées, l’affaiblissement de l’Etat africain. Des études d’impact, effectuées par l’UE en 1999, montrent que les nouveaux accords vont faire subir aux ACP des pertes de recettes publiques de 16% à 37%. Après 2007, plus question de préférences commerciales unilatérales pour ces pays, de libre accès des produits ACP sur le marché européen.

Dans votre deuxième livre "L’endettement, puis l’ajustement", vous consacrez un long chapitre au "problème de la dette" de l’Afrique. Ce n’est pas un hasard !

La dette extérieure de l’Afrique est une pierre au cou de notre continent. En 2002, cette dette s’élevait à 204 milliards de dollars. Les pays d’Afrique subsaharienne, dont la presque totalité de la dette est détenue par les institutions financières internationales et les Etats du Nord, remboursent plus, en service de la dette, que ce qu’ils reçoivent en prêts et c’est plus que l’addition des budgets de santé et d’éducation de toute la région. Ces pays ne comptent, pour amortir leur dette, que sur les recettes d’exportation de produits primaires, alors que les termes d’échange leur sont constamment défavorables. Selon la CNUCED 2000, pour la période 1996-1997, l’Afrique subsaharienne a exporté, en quantité, 25% de plus qu’en 1980-1981, alors que la valeur relative de ces exportations avait baissé de 35%.
Je suis pour l’annulation pure et simple de cette dette africaine. Une telle position peut paraître outrancière, et pourtant, elle n’est pas sans fondement. Les dettes ont été contractées par des dirigeants sans aucune légitimité populaire, gérant leur pays pour leurs propres intérêts ou pour le compte d’intérêts extérieurs. Le service de la dette correspond, pour plus de la moitié, à des sommes qui n’ont pas été perçues, étant de type usuraire, avec des intérêts élevés et des commissions. Les capitaux effectivement perçus sont retournés dans les pays prêteurs, en payement d’importations et de service souvent surfacturés. Une grande partie de ces capitaux empruntés a été réexportée sous forme de fuite de capitaux. L’annulation pure et simple de la dette africaine ne coûterait rien aux créanciers. Dans les dernières années, les banques privées se sont fait rembourser leurs créances par les pays endettés, et le FMI, la BM comme les gouvernements du Nord ont déjà reçu bien plus que ce qu’ils ont prêté. Le problème, c’est que la dette est utilisée comme moyen de pression pour obliger les pays africains et les autres à ajuster leur politique aux intérêts des grandes puissances économiques et politiques. C’est pour cela que les campagnes internationales pour l’annulation de la dette du Tiers Monde, si importantes soient-elles, entament un travail colossal.

Vous concluez votre livre "l’Afrique dans la mondialisation" par cette phrase : "C’est dans sa forme d’impérialisme économique et culturel et ses retombées néfastes que le mondialisme est inacceptable pour l’Afrique et le tiers monde. Le problème est de savoir s’il est possible de faire du mondialisme autrement". Que voulez-vous dire ?

Je dois bien avouer que je ne suis pas optimiste sur l’évolution des choses. D’abord, on s’attaque à de faux problèmes. Tenez par exemple, ce sommet international sur l’informatique, sur la fracture numérique qui se tient actuellement à Genève et où notre président intervient. On veut nous faire croire qu’internet va régler une grande partie de nos problèmes. Mais, le problème, pour les Africains, ce n’est pas internet, ce n’est pas l’ordinateur. Avant la fracture numérique, il y a la fracture alimentaire, sanitaire, éducationnelle.
Autre exemple : dans les années 1970, le débat entre les économistes portait sur les termes de l’échange, l’échange inégal. Depuis les programmes d’ajustement structurel, cette question est tombée dans les oubliettes. Or, tant que le problème des matières premières, de la dégradation des termes d’échange, de l’effondrement du cours du café et d’autres produits ne sera pas résolu, les pays africains ne pourront pas s’en sortir.
Dans les instances internationales, comme l’OMC, les petits pays du tiers monde ne sont pas écoutés, à fortiori quand ils se présentent chacun de leur côté. La moindre des choses, c’est que l’Union africaine y aille et parle d’une seule voix, appuyée préalablement par des réunions, des concertations et des propositions au niveau des organisations sous-régionales et régionales.

Il y a une quarantaine d’années, le Sénégal était autosuffisant sur le plan alimentaire. Aujourd’hui, il importe plus de 80% des produits alimentaires dont une grande partie vient du Nord. Qu’en est-il de la possibilité d’un marché commun régional en Afrique de l’Ouest ?

Ici, à la Faculté, j’enseigne, depuis plus de 30 ans, une matière qui s’appelle "intégration des économies africaines". Combien d’études n’avons-nous pas réalisées, combien de recommandations qui dorment dans les tiroirs. Il existe un certain commerce entre pays limitrophes, et cela, depuis la période pré-coloniale. Il s’agit de produits locaux, comme les dattes, d’autres fruits, l’encens, bref, des produits typiquement africains et qui n’intéressent pas spécialement les pays et consommateurs du Nord. Il y aurait certainement des possibilités pour des échanges plus grands entre pays voisins. Mais cela implique de grands bouleversements. La libéralisation du commerce et la baisse de mesures tarifaires ont ouvert largement les vannes aux produits du nord à des prix de dumping, laminant au passage nos cultures vivrières, démantelant notre sécurité et notre souveraineté alimentaires.

Où en sont chez vous les capacités de mobilisation de la société civile ?

Les mobilisations sont ponctuelles, assez dispersées et sur des problèmes bien délimités. Les syndicats s’occupent de revendications localisées. Dernièrement, les centrales syndicales ont mobilisé contre les prix trop élevés des produits alimentaires, pour la diminution de la fiscalité indirecte, la TVA, qui est passée de 10% à 18% sur la consommation, mesure imposée par le FMI aux pays africains. Mobilisation également contre la discrimination au niveau des impôts directs, qui touchent surtout les salariés. Les professions libérales, les commerçants déclarent, eux, ce qu’ils veulent. Mais ces mobilisations restent dispersées, limitées. Il y a également à Dakar une filiale du mouvement international ATTAC. Mais, je n’ai pas encore vu de mobilisation concrète de cette coordination.

 


Pour citer cet article :

Denis Horman, "Tout privatiser SVP", Gresea, février 2004. Texte disponible à l’adresse :
http://www.gresea.be/spip.php?article1653