Les cartes d’identité de nos concepts courants

Le développement


Jeudi 22 mai 2008, Brahim Lahouel, Erik Rydberg, 7643 signes.
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Gresea asbl (Groupe de recherche pour une stratégie économique alternative)

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 Le mot

Le terme est présent dans quantité d’institutions qui se donnent pour mission de promouvoir les rapports entre pays riches et pays pauvres. Ce sont ici les ministères de la Coopération au Développement et, là, les agences internationales, telle la Conférence des Nations unies pour le commerce et le développement (Cnuced). Et puis il y a myriade d’ONGD, les organisations non gouvernementales de développement.

La popularité du terme n’est pas à démontrer. Sur Google, le mot "développement" ne donne pas moins de 79 millions de références (803 millions en anglais). Sans doute est-ce parce que le terme est sympathique et gratifiant. Se développer est positif ; dépérir est bien triste. Personne n’est contre le développement, tout le monde est pour. C’est un concept éminemment consensuel. Qui le critique s’expose à être mal vu.

 Que dit le dictionnaire ?

A l’origine, le verbe développer s’oppose banalement à celui d’envelopper et renvoie, simplement, à l’action de "dérouler", de "déployer". Déjà chez Littré (XIXe), cependant, le substantif est utilisé au figuré dans des expressions telles que "développement de l’humanité", "développement d’une maladie", etc. Il ne sera sacré slogan que bien plus tard (voir plus loin).

 Synonymes

Croissance, progrès, expansion, évolution. Antonymes : stagnation, régression, récession, recul, avec la connotation idéologique, en arrière-plan, d’une opposition entre progrès et réaction, entre progressistes et réactionnaires.

 Concepts dérivés

Développement durable, humain, soutenable, harmonieux, etc., contextuellement rapportés à une division du monde en pays "en développement" (précédemment : sous-développés : le Sud, le Tiers-monde) et des pays ou économies dits développés (ou avancés, d’où, également, pour épingler qu’il y a processus de rattrapage, les notions d’économies de transition, de pays émergents et, las !, de PMA, pour : pays les moins avancés).

Ce raisonnement a notamment donné lieu, aux Nations unies, à des statistiques comparatives mondiales sur l’Indice de développement humain ainsi qu’à des Objectifs du millénaire pour le développement. Mentionnons en passant que la tradition marxiste n’est pas en reste, puisqu’elle fait dépendre le progrès social et la marche vers le socialisme du développement des forces productives (la Chine en offre une bonne illustration aujourd’hui).

 Analyse génétique et fonction idéologique

En termes de marketing politique, le concept entame sa percée au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale. Les grandes puissances occidentales font alors face à un double défi. Primo, préserver la domination impériale sur leurs colonies, en passe de devenir indépendantes. Et, secundo, immuniser leur système économique contre toute contagion du modèle soviétique, fort populaire à ce moment.
Vis-à-vis des colonies, l’ancienne "mission civilisatrice" se verra rebaptisée (nouveau flacon, même contenu) "ère du développement" : c’est la fameuse clause IV du discours sur "L’état de l’Union" du président américain Harry Truman en 1949.

Vis-à-vis de l’Europe, en 1947, guerre froide oblige, ce sera la création, outre l’Organisation du traité de l’Atlantique nord (Otan), du Plan Marshall et de la Banque internationale pour la reconstruction et le développement, mieux connue sous le nom de Banque mondiale.

On a donc, à même source, la Banque mondiale, deux formes d’aide au "développement". L’une et l’autre viennent sceller la stabilité et la continuité des rapports de forces entre dominants et dominés au plan mondial.
Selon l’expression de Ziegler (2002), cela donnera un discours enfanté par la Banque mondiale où domine l’équation "croissance = progrès = développement = bonheur pour tous" et dont le principal agent, et les élèves désignés, seront les Etats du Sud (et de l’Est après la chute du Mur, 1989).

Ces derniers – les pays du Sud, les nations "sous-développées" – ne pourront qu’embrayer dans la logique du "rattrapage" que, pour leur édification, l’économiste américain Rostow va théoriser en 1960. Toute économie, édicte-t-il, passe par cinq étapes, de la plus fruste à la plus développée, il suffit donc de se mettre à "bonne école", suivre l’exemple de l’Occident.
La philosophie imprégnera les politiques économiques des États du Tiers-monde, y compris dans ses versions contestataires, telle l’école de la "déconnexion" qui prône le développement autocentré, dégagé (non aligné) des intérêts des superpuissances.

Cela ne durera qu’un temps, le temps pour les États de perdre leur utilité dans l’intégration forcée des peuples et des territoires dans l’économie mondiale, dont ils apparaîtront tantôt comme les auxiliaires malhabiles et peu qualifiés, tantôt comme des obstacles, l’ennemi à abattre.

Cela conduira, dès les années 1980, à un autre, un nouveau discours de développement qui, cette fois, mettra l’accent sur les impératifs salutaires de la "mondialisation" des marchés. Elle sera accompagnée d’une cohorte de recettes (bonne gouvernance, participation d’une "société civile" agréée), toutes destinées à en huiler l’horlogerie et, donc déposséder les États de toute autonomie démocratique en matière économique et politique.

Dans cette "doctrine globaliste" visant à "refonder l’État autour des critères de fonctionnement du marché", la Banque mondiale referme la boucle (Peemans, 2008). Elle a, une fois encore, joué un rôle central dans la promotion du nouveau discours de développement. C’est à partir de là que l’analyse et le débat public doivent aujourd’hui chercher les voies d’une émancipation, critique et citoyenne.

 Décryptage express

Firouzeh Nahavandi a sans doute offert le meilleur condensé de la fonction idéologique du concept de développement. Elle dit ceci :
"En tant que tel, le développement doit être considéré comme une construction historique qui élabore un espace, une catégorie dans laquelle les pays sont placés et sur lesquels on intervient." (Navahandi, 2001, voir ci-après).

Dit autrement, le développement est un artifice (une "case mentale") qui crée et justifie un champ d’intervention à l’intérieur duquel on aura des sujets agissants (ceux qui ont le pouvoir, et notamment celui de déterminer ce que développer signifie) et, en face, des pays, des peuples dont on dira qu’ils en sont les bénéficiaires (plus ou moins consentants). Voilà qui peut sembler un peu déprimant. Quoi ! faut-il rejeter le développement comme un concept infréquentable ? Certes non, mais avec lucidité en connaître la forte teneur en propagande.

 Le nécessaire de voyage

  • Firouzeh Nahavandi, "Stigmate. Introduction à l’étude des pays dits en voie de développement" (Bruylant, 2001).
  • Jean-Philippe Peemans, "Territoires et mondialisation : enjeux du développement" (Alternatives Sud, mars 2008).
  • Gresea, "Nous, les peuples des nations surexploitées – Une introduction à l’idée d’un droit au développement" (Cahiers des Alternatives, n °4, août 2004).
  • Jean Ziegler, "Les nouveaux maîtres du monde" (Fayard, 2002)

 


Pour citer cet article :

Brahim Lahouel et Erik Rydberg, "Les cartes d’identité de nos concepts courants : Le développement", Gresea, mai 2008. Texte disponible à l’adresse :
http://www.gresea.be/spip.php?article1659