Investir, c’est s’immiscer ? Entretien avec Walter Coscia


Mardi 10 février 2004, Coscia Walter, 9588 signes.
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Gresea asbl (Groupe de recherche pour une stratégie économique alternative)

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Entretien avec Walter Coscia, expert en coopération industrielle, assistant en économie du développement (ULB)

Peut-on considérer les Investissements directs à l’étranger (IDE) comme de l’ingérence ?

Si on se réfère à la signification littérale du terme "ingérence", il est difficile de considérer que les IDE constituent des opérations financières effectuées sans l’autorisation du pays hôte ou en violation des règles du droit international. Bien au contraire, les accords internationaux en matière de commerce et d’investissement, l’ensemble du processus de libéralisation, de déréglementation, de privatisation…qu’on a enregistré au cours de ces dernières décennies, ont élargi considérablement le champ d’activité de ces entités et la légalité de leurs actes.
Aujourd’hui, il existe une adéquation entre la capacité, la liberté effective des groupes transnationaux (STN) de déployer leurs activités internationales et les règles qui régissent le fonctionnement de l’économie mondiale. C’est à l’aune de ce constat qu’on peut mesurer l’ampleur du pouvoir que désormais exerce le réseau de forces transnationales promotrices du processus de mondialisation du capitalisme.

État du monde, faut-il le rappeler, qui n’est pas le produit de décisions démocratiques prises par les États participants au concert international, ni le fruit de l’évolution naturelle de l’ordre des choses, mais qui est bien la résultante d’une dramatique confrontation à l’échelle de la planète entre groupes sociaux et d’États aux intérêts divergents, si pas contradictoires, et qui portait sur des visions différentes de la logique et des règles de fonctionnement de l’économie mondiale, des rapports économiques internationaux et donc de la participation et de la place effective des différents acteurs aux affaires internationales.

La politique de restructuration globale de l’ensemble des rapports sociaux mise en œuvre par les pays capitalistes hégémoniques à partir de la fin des années ’70 s’est traduit pour les États du Sud, confrontés à la crise de la dette, par leur subordination et leur dépendance à l’égard des institutions financières et du marché international. La gestion de la dette a consenti le bradage de pans entiers de l’économie de ces pays au profit des sociétés transnationales. Toutefois, l’ajustement structurel ne peut être réduit à une simple imposition de politiques favorisant les intérêts des groupes transnationaux. Il a été et est également un processus de recomposition des rapports sociaux internes aux divers États qui y étaient soumis.

N’oublions pas que la nouvelle orientation a été rendue possible par l’échec des politiques nationales de développement (issues du projet de Bandoeng). L’ajustement était tout autant un ajustement des intérêts des groupes hégémoniques des pays du Sud à la nouvelle configuration des rapports mondiaux qu’un ajustement des rapports à l’intérieur même de ces groupes. A titre d’exemple, la cession-bradage des entreprises publiques déficitaires d’un certain nombre de pays du Sud était d’un côté l’expression de cette faillite et de la défaite des forces qui soutenaient ce projet et en même temps l’expression de la réorientation des stratégies d’accumulation et de reproduction des intérêts des groupes adhérents et promoteurs de la restructuration.

En conclusion, c’est ce rapport de forces totalement défavorable aux États et aux groupes sociaux porteurs de projets démocratiques de développement, c’est l’affaiblissement et la dépossession de leur capacité de gouverner et d’exercer leur souveraineté, c’est l’inexistence d’instances internationales de gouvernement démocratique de la société (et donc de l’économie) mondiale, qui pose problème. La question du pouvoir des transnationales doit selon moi être abordée en fonction de cet éclairage.

Considérez-vous que les investissements directs étrangers (IDE) soient en mesure de répondre aux attentes des pays du Sud en termes de développement ?

Parmi les arguments qui militent en faveur d’un rôle positif des IDE nous trouvons la contribution de ces investissements : à l’augmentation du taux d’investissement et à l’expansion du stock de capital dans le pays d’accueil, à la création et au maintien d’emplois productifs, au transfert de technologie et de compétence de gestion, au développement et à la promotion d’activités de sous-traitance et de synergies avec des opérateurs locaux, etc. On constate également que ces investissements ont des effets d’entraînement limités sur l’économie du pays hôte, qu’ils peuvent être par leur maîtrise des circuits de distribution, par leur puissance financière et technologique, un vecteur de dépendance à l’égard des pays industrialisés, qu’ils peuvent conduire à une domination du marché local par quelques grandes firmes étrangères et nuire aux producteurs locaux, qu’ils exploitent une main-d’œuvre sous-payée. L’effet d’entraînement sur l’économie locale est d’autant moins évident que ces firmes ne réinvestissent pas sur place les profits réalisés.

Au-delà de cet argumentaire formel, on doit relever que ce sont ces sociétés qui ont joué le rôle moteur dans le processus de mondialisation de l’économie. Par leur stratégie d’expansion, elles ont déterminé la destination et la localisation des investissements directs et des flux commerciaux à l’échelle mondiale aggravant la polarisation et le largage des pays les moins développés, en particulier ceux du continent africain. Le caractère marginal des flux d’investissement étranger à destination de l’Afrique n’a pas empêché la prise de contrôle par ces groupes d’un certain nombre d’entreprises (les programmes d’ajustement par la privatisation ont favorisé cette appropriation) évoluant dans des secteurs stratégiques de ces pays.
Il est évident que le développement des économies du Sud, comme celles d’ailleurs du reste du monde, ne peut résulter de l’intervention résolutive des firmes transnationales. Au contraire, je suis convaincu que l’instauration d’un gouvernement démocratique mondial de l’économie, la réponse aux besoins actuels et à venir des populations mondiales passera par la démocratisation des choix en matière économique, technologique, financière qui, jusqu’à présent, restent confinés dans les conseils d’administration de ces grandes entités (sans parler de celles d’autres acteurs) et qui répondent à la finalité de valorisation optimale du capital.

Des mesures peuvent-elles être mises en place afin d’empêcher le rapatriement des profits ?

La question qui est posée comporte un paradoxe de fond qui rend irréaliste la matérialisation d’un tel scénario. En effet, elle suppose le maintien du caractère " privé étranger " de l’investissement opéré par la firme transnationale avec la " nationalisation " (même si la filiale de la STN garde la propriété de ces fonds) des bénéfices qui résulteraient de cet investissement. Je ne crois pas qu’il y ait beaucoup de firmes transnationales qui seraient disposées à jouer le jeu.

Une telle mesure, si appliquée par l’ensemble des pays, mettrait un terme à la transnationalisation des firmes et au processus de mondialisation. En effet, la mise en valeur différenciée du capital à l’échelle mondiale exige une centralisation de la planification de l’espace économique et de la gestion de la trésorerie des groupes transnationaux. Les techniques et moyens dont disposent les STN pour organiser les flux de circulation interne des moyens et des emplois financiers sont multiples. Ils ont été rendus d’autant plus utilisables, efficaces et opaques que les États et institutions internationales ont renoncé à opérer toute véritable surveillance des mouvements des capitaux.

Comme une déconnexion totale des pays du Sud du marché mondial et des flux d’investissements directs étrangers n’est nullement envisageable, ni souhaitable, ces pays doivent assurer une ouverture maîtrisée de leurs économies qui corresponde à leurs besoins et à leur stratégie autonome de développement. Cette réhabilitation des capacités de gouvernement, du rôle de l’État, doit aller de pair avec l’instauration d’un cadre institutionnel et d’un dispositif légal et réglementaire au niveau international permettant une régulation démocratique du fonctionnement de l’économie mondiale et qui assure l’insertion active des pays du Sud au sein de cette dernière.

Ce nouveau dispositif devra comporter inévitablement des mesures destinées à " civiliser " le fonctionnement des transnationales. C’est ce cadre qui rendra pertinentes et efficaces les diverses tentatives nationales tendant à maîtriser les flux d’investissements directs sur leurs territoires. En effet, des techniques de restriction du rapatriement des bénéfices existent et ont déjà été expérimentées par un certain nombre de pays en développement. Par exemple : l’établissement de plafonds des profits rapatriables vers la société-mère, la soumission des STN à une fiscalité spécifique finalisée à financer des programmes publics de Recherche et Développement, l’obligation pour ces firmes d’investir dans des projets locaux de recherche, l’obligation d’établir des sociétés conjointes comprenant une participation majoritaire de partenaires locaux, etc.

La question centrale reste donc bien la nécessité de modifier la logique actuelle qui anime le processus d’unification de l’économie mondiale.