18 fiches pour explorer l’économie

Première fiche : compétitivité et "coûts" du travail


Jeudi 8 septembre 2005, Erik Rydberg, 9124 signes.
Cet article a été visité 12 fois

Gresea asbl (Groupe de recherche pour une stratégie économique alternative)

Version imprimable de cet article Version imprimable

Dans le manuel de vocabulaire patronal, nota bene, le coût du travail est une entrave à la compétitivité

L’argument selon lequel les travailleurs seraient la cause du manque de compétitivité d’une entreprise est assez classique, comme nous allons le voir. Il comporte presque toujours le même arsenal de mesures censées apporter "la" solution au problème. Qu’on la nomme "dégraissage", "restructuration" ou encore "délestage", ces mots désignent toujours pour les personnes concernées la même réalité intangible : à savoir qu’elles vont perdre leur travail. Au nom de la compétitivité. Mais prenons les choses dans l’ordre.

Prenons le cas de la SONACA. Son plan stratégique 2005-2009 prévoit de réduire, sur cette période, les coûts d’exploitation de 63 millions d’euros par an (par un "délestage" d’environ 300 travailleurs). Et voici comment la chose est commentée dans La Libre Belgique. Le journal laisse la parole à un spécialiste, sans doute pour donner plus d’autorité à la sentence : "Il faut absolument, dit ce monsieur, que les entreprises se mettent en situation de compétitivité [1]." Ce qui veut dire, traduit en français, que les entreprises devront procéder à des licenciements massifs pour être compétitives. Rideau ! Rien à dire.

L’argument pour justifier tous ces licenciements est classique et aussi mélodieux qu’un vieux disque rayé. Surtout dans le discours patronal anglo-saxon. Lors de négociations salariales récentes avec les syndicats, les trois grands constructeurs d’automobiles américains Ford, Chrysler et General Motors tenaient un même langage. Que voici : "les coûts salariaux élevés représentent un facteur majeur dans la perte de compétitivité" par rapport aux concurrents [2]. A cette rengaine mal placée, posons-nous ici la seule question qui vaille :

→ Est-ce bien sérieux ?
Mais non ce n’est pas très sérieux.

Ce n’est pas très sérieux et pourtant, on le sait, la notion de compétitivité est devenue un élément central dans les discours, non seulement patronaux, mais politiques. Ainsi, dans les hauts cercles européens, on se réfère au Sommet des chefs d’Etat de Lisbonne (2000) et à son programme qui vise – sans rire – à faire du Vieux Continent l’économie la plus compétitive du monde. Comme si, parce que l’Europe était un "vieux" continent, celui-ci devait nécessairement se plier aux sirènes de la "jeune" pensée néolibérale. N’a-t-on pas appris à l’école qu’Adam Smith, l’économiste de référence des "libéraux" (utilisé ici au sens strictement économique du terme) était né au 18e siècle, et que Keynes, "vieux" penseur "étatiste" peut-être, pour ces partisans du laisser-faire à tous crins, est né au pays de Shakespeare à la fin du 19e siècle, à la même époque que Virginia Woolf. Devinette : Qui de ces deux brillants esprits est le plus "archéo" ?

Le postulat sur la compétitivité est une profession de foi qui laisse la plupart des économistes perplexes. Pour une très bonne raison. Comme le relève Simon Driscoe, qui dirige le département des statistiques du Financial Times, "Il n’existe aucun accord général sur ce que seraient les éléments constitutifs de la compétitivité ni sur la manière de la mesurer." Pour, aussitôt, ajouter : "Le terme n’a jamais fait grande impression sur les économistes [3]." Qui a dit que les économistes manquaient de bon sens ?

Pour illustrer son propos, (1) Drisco s’est livré à une petite recherche assez éclairante. En effet, il a décidé de consulter les organismes qui, chaque année, publient des classements internationaux relatifs à la compétitivité des entreprises. Eh bien, Drisco a constaté quelque chose d’essentiel, de tout à fait probant. A la lecture de ces classements, on peut en effet constater que... chacun d’eux s’appuie sur des critères différents et… arrivent tous à des résultats différents.

Se repose alors la fameuse question : Sérieux ? Euh, pas vraiment...

Pour la petite histoire : Driscoe distinguent soigneusement les classements d’entreprises des classements qui portent sur la compétitivité des pays, qui eux aussi manient encore d’autres critères (différents) et aboutissent eux à encore d’autres résultats (divergents). (2) Bien que peu scientifiques, ces chiffres ont ceci d’intéressant qu’il mettent à mal un axiome que les adeptes néolibéraux des théories de Milton Friedman ont toujours professé, à savoir l’axiome de l’Etat "nuisible", de l’Etat "gaspilleur", voire du "trop d’Etat".

Idée reçue : le "trop d’Etat" nuirait à la compétitivité. Que montrent pourtant ces hit-parades ? Ils montrent que la Finlande, le Danemark et le Luxembourg, trois des dix pays réputés les plus compétitifs du monde, ont une fiscalité très élevée, supérieure à 40% du PIB, ce qui prouve qu’une politique de fortes dépenses publiques "peut stimuler la compétitivité et non l’endommager" [4].

On notera au passage que deux au moins de ces trois pays (on pourrait y ajouter les deux autres pays scandinaves, la Norvège et la Suède) sont dotés de systèmes sociaux particulièrement "généreux", ne lésinant pas sur les dépenses quant il s’agit par exemple des soins de santé ou des "coûts" liés à l’éducation.

A ceux qui prônent toujours le "moins d’Etat", rappelons tout de même qu’un illustre président américain a décidé au début des années trente que l’Etat pouvait jouer un rôle déterminant pour sortir d’une grave crise économique. Roosevelt, puisqu’il s’agit de lui et pour donner un "contre-exemple" anglo-saxon, décida d’utiliser l’Etat non comme un "poids mort" mais bien comme un levier. A l’époque, cela s’appelait le "New-Deal" (la Nouvelle Donne), un programme d’inspiration keynésienne, tout le contraire de la politique de laisser-aller que l’on voit le plus souvent à l’œuvre à l’heure actuelle.

En Belgique, pour revenir à la sacro-sainte règle de la compétitivité, il existe même une loi, datée du 6 janvier 1989 et dite "de sauvegarde de la compétitivité". Elle donne lieu à des rapports annuels dont la FGTB conteste régulièrement le caractère idéologique, et notamment en 1994 : "les données de base devant servir à juger des critères légaux de compétitivité sont syndicalement inacceptables, parce que scientifiquement douteux et politiquement dépourvus de tout sens [5]."

Dans la mesure où cette loi est couplée avec une politique de modération salariale, elle a néanmoins le mérite de mettre les points sur les i. Etre compétitif, pour une entreprise, c’est avoir des travailleurs qui ne coûtent pas cher.

Il faut donc, si l’on veut être logique avec ce "postulat", prendre toutes les mesures qui s’imposent pour que le travailleur "coûte moins cher", donc rogner sur toutes les dépenses sociales. On aura donc par exemple des travailleurs moins bien formés et soumis à des règles de sécurité moins strictes.

C’est tout à fait clair dans le discours de la FEB où il est rarement question de compétitivité sans qu’il n’y ait, dans la même phrase, une mise en garde contre "le dérapage des coûts salariaux". Et qu’est-ce que cela veut dire réellement, un "dérapage des coûts salariaux" ?

A nouveau, cela n’a naturellement rien de scientifique. Et d’abord parce qu’il faudrait se mettre d’accord sur ce qu’on entend par coût salarial et sur sa mesure.

Dans une de ses critiques du discours patronal, la FGTB a rappelé qu’il y a deux manières tout à fait différentes de mesurer le coût salarial [6]. On peut soit le faire en calculant ce que chaque travailleur coûte à une entreprise. Soit on le fait en calculant ce que coûte à l’entreprise chaque unité produite. La première méthode, qui a la préférence du patronat, ne tient pas compte de la productivité. La seconde, bien.

On retiendra ici, provisoirement, qu’à chaque fois qu’il est question de compétitivité dans les discours dominants, ce qui est visé, ce n’est jamais le caractère éventuellement compétitif des patrons, ni le caractère éventuellement compétitif des investissements ou des dividendes ou des actionnaires ou des aides publiques, etc. Ce qui est visé, ce sont les travailleurs, ce sont toujours leurs salaires et leurs acquis sociaux qui "entravent" la compétitivité.

Dit autrement, le discours sur la compétitivité vise en réalité soit à réduire le coût salarial, soit à détricoter le droit social de protection des travailleurs – ou, comme c’est le cas le plus souvent, les deux.

 


Pour citer cet article :
Erik Rydberg, "18 fiches pour explorer l’économie. Première fiche : compétitivité et "coûts" du travail", Gresea, septembre 2005. Texte disponible à l’adresse :
http://www.gresea.be/spip.php?article1693







[1La Libre Belgique, 6 septembre 2005.

[2Financial Times, 27 mai 2005.

[3Financial Times, 25 avril 2005.

[4Financial Times, 14 mai 2005.

[5Echo-FGTB n°7, septembre 1994.

[6Echo-FGTB n°8, octobre 1995.