18 fiches pour explorer l’économie

Cinquième fiche : économie et propagande


Jeudi 8 septembre 2005, Erik Rydberg, 9367 signes.
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Gresea asbl (Groupe de recherche pour une stratégie économique alternative)

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Dicton : Les bulldozers de la pensée unique utilisent tous le même klaxon
Le discours de la compétitivité, toujours orienté vers une plus grande flexibilité du facteur travail, n’est pas tombé du ciel. Il revient à la charge avec la régularité d’une horloge au gré des aléas de la conjoncture Conjoncture Période de temps économique relativement courte (quelques mois). La conjoncture s’oppose à la structure qui dure plusieurs années. Le conjoncturel est volatil, le structurel fondamental.
(en anglais : current trend)
économique.

Comme toute idéologie qui se veut dominante, le discours de la compétitivité se pare d’un scientisme qui vise à le rendre objectif et, donc, indiscutable.

Un élément important dans cette stratégie est l’argument d’autorité. Il faut que ce discours paraisse sérieux. Il doit sortir de la bouche de gens très cultivés, d’institutions qui inspirent le respect. En face de ces forts en math bardés de diplômes, le travailleur doit se sentir impuissant, pas outillé intellectuellement pour critiquer ce qu’on lui présente comme des vérités.

Si on y pense, c’est un petit peu comme si, à l’époque de l’esclavage aux Etats-Unis, des intellectuels américains (ayant sans doute des intérêts financiers dans les plantations de tabac ou de coton) s’étaient mis à justifier dans la presse la condition d’esclave, en tablant sur le fait que, l’esclave ne sachant en général ni lire ni écrire, il serait incapable de comprendre la réalité sociale de sa condition. Bien sûr, comparaison n’est pas raison et on objectera que les travailleurs actuels ne sont pas des esclaves et qu’ils ont fréquenté l’école. C’est vrai. On objectera aussi contre cette comparaison que les Etats-Unis, c’est loin et que les conditions de travail des ouvriers actuels ne peuvent pas être comparées aux conditions dans lesquelles vivaient les protagonistes de la "case de l’Oncle Tom". Il n’empêche que le discours actuel des "technocrates" est révélateur d’un état d’esprit condescendant, n’acceptant qu’avec mauvaise grâce la contradiction.

Marquons donc une pause pour regarder le langage tenu par les bulldozers de la pensée unique.

Que dit ainsi, par exemple, le Fonds monétaire international (FMI), un des principaux gendarmes de l’économie mondiale. Bien connu pour ses thérapies de choc infligées aux pays du tiers-monde, le FMI se penche aussi souvent sur la politique économique des pays dits industrialisés.

En août 2004, il s’adresse aux dirigeants de l’Union européenne en leur recommandant de "libérer les marchés du travail et d’encourager l’allongement de la durée du travail dans la zone euro" [1]. Quelques années plus tôt, en 1996, le FMI s’était attaqué aux "rigidités" du marché du travail belge, estimant que "dans le long terme, le système actuel d’indexation réduit l’étendue pour les négociations et la différenciation salariale, et apparaît en effet incohérent avec l’Union monétaire" [2].

A l’époque, la FGTB avait condamné cette forme d’ingérence en la qualifiant de "plaidoyer idéologique pour développer les inégalités salariales". La mise au point était bienvenue. Il n’est pas sûr cependant qu’elle ait été entendue.

Notons au passage qu’un économiste réputé comme Joseph Stiglitz se montre très critique vis-à-vis des politiques prônées par le FMI. Ancien conseiller de Bill Clinton, et ex-vice-président de la Banque mondiale (qu’il a quittée en claquant la porte au début des années 2000), Stiglitz connaît son sujet. Dans son ouvrage « La grande désillusion », il rappelle qu’après la crise asiatique de 1997, « la politique du FMI a exacerbé les difficultés en Indonésie et en Thaïlande. » Sans compter sa responsabilité concernant la situation désastreuse de certains pays d’Amérique Latine, telle que l’Argentine par exemple.

Mais le FMI et les autres bulldozers disposent de moyens gigantesques pour faire passer leur message.

Même chose avec la Banque centrale européenne (BCE), le machin auquel les Etats membres ont abandonné leur principale prérogative économique, celle de "battre monnaie" et d’en fixer le cours légal.

La BCE, qui n’a aucune légitimité démocratique, a été conçue conformément à l’idéologie économique ultralibérale de l’Union européenne et, donc, comme une chose tout à fait indépendante du pouvoir politique. Les Etats – leurs gouvernements et parlements – n’ont rien à dire à la BCE. L’inverse n’est pas vrai.

La BCE ne se prive pas de tancer les Etats. Voir Jean-Claude Trichet, président de la BCE, qui, voici peu [3], recommandait aux Etats de prêter une plus grande attention à la compétitivité en leur rappelant que, s’ils ne peuvent plus jouer sur les taux de change et d’intérêt, il leur reste un volant décisif : peser sur le coût salarial. Sans commentaire...

Même chose, encore, pour l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), le "club des pays riches" qui fonctionne comme le "bureau d’études" du marketing idéologique des thèses économiques ultralibérales. Dans les années 1980, l’OCDE a prôné la flexibilité globale des salaires, l’assouplissement des législations du travail, le démantèlement des négociations collectives et des politiques d’activation des chômeurs [4].

Concernant cette idéologie ultralibérale, John Kay, économiste comme Stiglitz, et qui, comme ce dernier, n’a pas peur de rompre une lance avec la pensée unique et d’apporter un regard iconoclaste observe, en évoquant le cas édifiant de la Nouvelle-Zélande : "S’il y a jamais eu un pays qui a été dirigé par des économistes, ce fut bien le cas de la Nouvelle-Zélande.
De 1984 à 1999, la Nouvelle-Zélande a suivi des politiques de privatisation et de dérégulation, et a poursuivi une politique de flexibilité du marché de l’emploi ainsi qu’une politique de réduction des avantages sociaux.
Durant cette période, le pays a connu les pires performances économiques des pays riches. Son déclin fut symbolisé en janvier 1998 quand l’approvisionnement en câbles électriques du marché dérégulé de l’énergie a « faillit » (sic), plongeant dans le noir le quartier central des affaires (Central Business District) d’Auckland.
Sept semaines s’écoulèrent avant que les approvisionnements en électricité ne soient finalement rétablis avec l’aide de l’armée." (re-sic)
Encore une fois, cette critique acerbe ne provient pas d’un économiste « gauchisant », puisque John Kay, chroniqueur bien connu du Financial Times se définit lui-même comme un…néolibéral.

L’OCDE lance également aux Etats des messages que la presse reproduit en général avec empressement. En juin 2005, l’OCDE s’inquiétait du faible intérêt marqué pour l’Europe par les investisseurs, soulignant qu’il est préoccupant de voir "que le manque de flexibilité du travail (..) fait fuir les investisseurs" [5]. Voilà qui n’est pas difficile à décoder. Si l’économie va mal en Europe, ce sera la faute des travailleurs "inflexisables".

Sur ce dernier point, notons au passage que la Belgique est condamnée régulièrement par les grandes institutions internationales comme faisant preuve de beaucoup trop de générosité concernant la durée des allocations accordées aux sans emplois.
Sous-entendu : "Chômeurs, si vous n’avez pas d’emploi, c’est de votre faute. C’est à vous qu’il appartient de prouver que vous n’êtes pas coupables de paresse en matière de démarches pour trouver un travail."
Ces injonctions dogmatiques, qui n’ont pas varié d’un iota depuis des années, avaient déjà été démolies avec brio par un certain nombre d’intellectuels, parmi lesquels on trouve par exemple la française Vivianne Forester qui, dans son remarquable ouvrage "L’horreur économique" a démontré l’absurdité de semblables discours.
Cet ouvrage éblouissant de lucidité féroce date de…1995.

Il n’est jusqu’au Bureau du plan qui, appelé à commenter sa dernière étude sur le phénomène des délocalisations (réalisée à la demande du Conseil central de l’économie et Agoria), nous offre cette perle . L’étude épingle le coût du travail comme étant le premier facteur de délocalisation. Et voici, dans un journal, comment un conseiller du Bureau du plan "explique" (sic) cela : c’est dû, dit ce monsieur, au fait que "La Belgique est un pays où les coûts salariaux sont très élevés." La preuve ? Les charges salariales, "explique" alors ce monsieur, sont nettement inférieures en Pologne, en République tchèque, en Hongrie et en Slovaquie...

Tout y est. Un expert (argument d’autorité) "explique" (le choix de ce verbe n’est pas innocent, c’est la fausse neutralité du discours soi-disant scientifique) qu’il y a lieu de comparer des pommes (la Belgique) et des poires (les pays de l’Est).

→ Morale : Lorsqu’on entend braire les bulldozers du patronat, aussitôt sortir le revolver de l’esprit d’analyse critique.

 


Pour citer cet article :
Erik Rydberg, "18 fiches pour explorer l’économie. Cinquième fiche : économie et propagande", Gresea, septembre 2005. Texte disponible à l’adresse :
http://www.gresea.be/spip.php?article1697







[1Financial Times, 4 août 2004.

[2Echo FGTB, n° 10, décembre 1996.

[3Financial Times, 20 juin 2005.

[4‘Face au chômage persistant en Europe – Quel rôle pour la flexibilité du marché du travail et le dialogue social ?’, Hedva Sarfati (BIT), décembre 1999, reproduit dans Problèmes économiques n° 2.688-2.689, 15 novembre 2000.

[5Financial Times, 24 juin 2005.