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Septième fiche : coût salarial (fantasmé)


Jeudi 8 septembre 2005, Erik Rydberg, 8974 signes.
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Gresea asbl (Groupe de recherche pour une stratégie économique alternative)

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Le coût salarial Coût salarial Montant de la rémunération réelle et totale versée par le patron ou l’entreprise aux travailleurs actifs. Le terme « coût » est en fait impropre et est considéré uniquement du point de vue de la firme. Il comprend deux éléments : le salaire direct ou salaire poche et le salaire indirect ou différé. Le premier est ce que le travailleur reçoit en propre, sur son compte ou en liquide. Le second comprend les cotisations à la Sécurité sociale (ouvrières et patronales) et le précompte professionnel (voir ce terme). C’est ce que le travailleur reçoit lorsqu’il est en période, momentanée ou non, d’inactivité. En réalité, cet argent sert à payer les inactifs du moment. Mais si le travailleur tombe lui-même dans cette situation, il sera financé par ceux qui restent en activité à cet instant. C’est le principe de solidarité. Le salaire différé fait donc bien partie de la rémunération totale du travailleur.
(en anglais : total labour cost ou, de façon globale, compensation of employees)
est une obsession patronale qui fait sourire les économistes : pas vraiment de quoi en faire un plat...

La notion de coût salarial fait sourire les économistes. Et pourquoi ? Voyons cela d’abord du point de vue "anecdotique".

Contrairement à une idée reçue, beaucoup d’économistes savent rire, et notamment lorsqu’il s’agit de faire montre de dérision vis-à-vis d’eux-mêmes. En dehors des iconoclastes habituels Galbraith, John Kay ou encore Bernard Maris, collaborateur impertinent du Canard Enchaîné, rappelons que Stephen Leacock, humoriste canadien du XIXe siècle toujours très populaire dans le monde anglo-saxon mais malheureusement tombé un peu en désuétude chez nous, avait commencé sa carrière d’écrivain en rédigeant de ardus traités consacrés à l’économie politique de son temps.
Venons-en à la question du salaire. Que trouve-t-on à cette rubrique dans le "dictionnaire du XXIe siècle" écrit par l’essayiste et ancien secrétaire de l’Élysée au temps de Mitterrand, Jacques Attali. Eh bien, on ne trouve rien. Quand on vous disait que les économistes ont de l’humour...

Moins anecdotique : le coût salarial est le bouc émissaire numéro un du patronat. Et, comme tout bouc émissaire qui se respecte, il est affublé de maux pas vraiment rationnels.

Il est ainsi pointé du doigt comme entrave à la compétitivité, comme cause des résultats insuffisants des entreprises (pour les actionnaires, pour les investisseurs) et il est agité à la manière d’un épouvantail pour justifier des délocalisations : cela coûterait moins cher de produire là-bas. En Chine, dans les anciens pays du bloc soviétique, etc.

A ce sujet, on citera volontiers un bon mot d’un patron un peu moins imbécile que les autres. (Contrairement à ce que l’on pourrait croire, il y en a plus qu’on croit.) Il s’agit de Sidney Harman, dirigeant d’une boîte qui fournit des accessoires automobiles et dont les activités sont toutes situées dans des pays à hauts salaires (USA, Allemagne, France, Grande-Bretagne et Suisse). Autant dire que dans ces pays, l’argument des délocalisations forcées n’est pas qu’une menace en l’air.

Et voilà ce qu’il dit pour expliquer pourquoi, lui, il ne voit pas de raison de déménager ses activités vers un pays où le coût salarial sera plus "compétitif". Il dit ceci : "La masse salariale ne représentait, voici quelques années, que 15% des coûts globaux. Aujourd’hui, on est à moins de 5% et cela va encore baisser [1]."

C’est bien vu. Même si toutes les entreprises ne connaissent pas un taux aussi faible, le coût salarial est, comparé à l’ensemble des coûts de production d’une marchandise (son "prix de revient"), relativement dérisoire. Et il ne cesse de décroître avec les progrès techniques. Précisons que ce fait est corroboré d’une part par de nombreuses recherches et d’autre part, par de nombreux intellectuels travaillant ou ayant travaillé dans le domaine économique. Ainsi, Raymond Aaron, sociologue français bien connu, disparu en 1983, ancien chroniqueur politique du Figaro et qu’on ne peut pas vraiment cataloguer comme un penseur "subversif", l’avait déjà remarqué au lendemain de la seconde guerre mondiale dans son petit essai de vulgarisation économique intitulé "20 leçons sur la société industrielle".

Cela ressort également d’une étude que Sophie Lefebvre a faite du secteur manufacturier canadien [2]. Cette recherche, qui reflète assez bien la situation dans la plupart des pays dits "développés", montre que les coûts salariaux, rapportés aux coûts de production, ne représentent plus que 11% en 1995 (12,5% en 1985, dix ans plus tôt). Un dixième ! Et c’est là-dessus que s’excitent les patrons...

Maintenant, il y a lieu de relativiser un peu. Sophie Lefebvre distingue en effet d’une part le coût des salaires, qui reviennent aux travailleurs directement affectés à la production (grosso modo : les ouvriers) et, d’autre part, le coût des "traitements", qui reviennent au personnel "administratif" (grosso modo : les employés). Rapportés aux coûts de production, ceux-ci représentent respectivement, en 1995

  • 11% pour les salaires, on l’a vu, contre 12,5% dix ans plus tôt et
  • 5,2% pour les traitements (contre 6,1% en 1985).

La réunion de ces deux parts (11 + 6,1 = 17,1%), formant la masse salariale, ne modifie guère le constat. Le coût salarial reste, proportionnellement, un facteur assez modeste par rapport au coût total : moins d’un cinquième. Modeste et, on l’a dit, décroissant : sur cette période de dix ans 1985-1995, la part des salaires (ouvriers) a baissé de 11,7% et celle des traitements (employés) de 13,7%.

La modicité du coût salarial est un fait irréfutable. Comme l’indique en 1999 une autre source, "Le coût salarial ne représente plus que 5-10% des coûts de production dans les pays de l’OCDE, contre 25% dans les années septante [3]."

(Ce coût atteint naturellement un niveau scandaleux, générateur de superprofits, lorsque des entreprises exploitent la main-d’œuvre du tiers-monde : un tee-shirt de la marque Gap vendu en 2001 à 12,99 dollars n’a rapporté à la Salvadorienne qui l’a cousu que 11,6 cents, soit moins d’1% du prix de vente [4]. Evidemment, ce type de zones, créées au Salvador ou ailleurs dans le tiers-monde, sont des zones absolues de non droit pour les travailleurs. Tout y est fait pour attirer les entreprises à coup d’exemptions fiscales et d’absence totale de législation sociale. Ne demandez surtout pas à y appliquer de quelconques contrôles, circulez, y a rien à voir. Et retirez-moi donc ce vilain petit syndicat qui fait tache dans notre paysage de "dégagement social". A l’image de la chaîne de distribution Wal-Mart, on ne tolère quasi pas de présence syndicale dans les zones franches. Les raisons de délocaliser, comme on peut le voir par cet exemple (on aurait pu en prendre bien d’autres) ne reposent pas sur des châteaux de sable.

Mais revenons à Sophie Lefebvre et à son travail statistique de décomposition des coûts de fabrication dans le secteur manufacturier. Elle en distingue quatre grands postes :

  • les salaires avec 11%
  • les traitements, 5,2%
  • l’énergie, 2,4% et
  • les matières premières qui représentent 57,1%.

C’est intéressant. Un dixième pour les ouvriers, six dixièmes pour les matières premières.

→ C’est intéressant car il va de soi et il est logique (mais pas pour le patronat), d’avoir une vue d’ensemble. Lorsqu’un coût de production – comme par hasard ce sont toujours les salaires – est remis en question, la riposte sera donc de les remettre en question tous. En se posant la question : est-ce qu’ils gèrent bien leurs affaires, les patrons, en sont-ils capables ?

Il est assez d’exemples pour en douter.

Nous aurions pu nous servir des scandales qui ont émaillé les colonnes de la presse financière ces dernières années (scandales qui continuent d’ailleurs d’apparaître au fil du temps) et, chiffres à l’appui, prouver que, bien que souvent au fait des dernières nouvelles de la bourse, les dirigeants de nombreuses grandes entreprises commettent souvent de lourdes erreurs de gestion.

Nous avons décidé plutôt d’opter pour la sobriété et d’aborder le cas de la Logan (Renault), cas symptomatique s’il en est. Dès sa sortie, cette bagnole à 7.500 euros sans frime ni gadget est en rupture de stock. C’est "la voiture que la France d’en bas attendait" [5] et les patrons n’avaient pas anticipé, ils avaient eu tout faux, rien compris aux besoins profonds de "leur" marché.

Et pourquoi se sont-ils laissé avoir ? Sans doute à cause d’une vieille croyance qui prédomine dans le monde du management où l’on estime que le client est imbécile qui, de toute manière, se pliera à l’offre, quelle qu’elle soit. Pour de nombreux "experts" en marketing, le prix de la Logan était trop bon marché, vu le type de voiture proposé, et elle n’aurait dû donc être achetée que par une "minorité", les autres clients estimant qu’à ce prix-là, la voiture devait être de "mauvaise qualité". He bien erreur, dans ce cas-ci, les experts et les patrons ont eu tout faux et la Logan est un succès.

 


Pour citer cet article :
Erik Rydberg, "18 fiches pour explorer l’économie. Septième fiche : coût salarial (fantasmé)", Gresea, septembre 2005. Texte disponible à l’adresse :
http://www.gresea.be/spip.php?article1699







[1International Herald Tribune, 12 juin 2004.

[2"Evolution des coûts de production du secteur manufacturier", 28 novembre 2002.

[3"Economics – Making Sense of the Modern Economy", The Economist, 1999, page 41.

[4Chiffre établi par le National Labor Committee (USA), cité par Serge Halimi, "Le grand bond en arrière", Fayard, 2004, page 554.

[5Canard Enchaîné, 6 juillet 2005.