18 fiches pour explorer l’économie

Huitième fiche : le coût de production, cela a une "valeur" ?


Jeudi 8 septembre 2005, Erik Rydberg, 9875 signes.
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Gresea asbl (Groupe de recherche pour une stratégie économique alternative)

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Petit jeu de cache-cache. Le coût salarial Coût salarial Montant de la rémunération réelle et totale versée par le patron ou l’entreprise aux travailleurs actifs. Le terme « coût » est en fait impropre et est considéré uniquement du point de vue de la firme. Il comprend deux éléments : le salaire direct ou salaire poche et le salaire indirect ou différé. Le premier est ce que le travailleur reçoit en propre, sur son compte ou en liquide. Le second comprend les cotisations à la Sécurité sociale (ouvrières et patronales) et le précompte professionnel (voir ce terme). C’est ce que le travailleur reçoit lorsqu’il est en période, momentanée ou non, d’inactivité. En réalité, cet argent sert à payer les inactifs du moment. Mais si le travailleur tombe lui-même dans cette situation, il sera financé par ceux qui restent en activité à cet instant. C’est le principe de solidarité. Le salaire différé fait donc bien partie de la rémunération totale du travailleur.
(en anglais : total labour cost ou, de façon globale, compensation of employees)
cache l’analyse du coût de production qui, à son tour, cache l’analyse de la valeur.

Une des difficultés majeures lorsqu’on cherche à comprendre le rapport social et économique entre le travailleur et le patronat (entre travail et capital) est que ce rapport est caché. Et, pour une grande partie, délibérément.

Ceci n’est pas dû au hasard, comme nous allons nous en rendre compte. Car il est évident que certains acteurs ont toujours eu intérêt à ce que "tout" ne se sache pas.

Depuis des années, depuis plus d’un siècle, les patrons et leurs faiseurs d’opinions (économistes, mercenaires de la pensée unique et autres "larbins diplômés") déploient des trésors de propagande pour empêcher les travailleurs de voir ce qui constitue le noyau économique central de leur condition humaine.

Ce noyau central, c’est le prix des choses. Dans le système capitaliste, c’est une de ses particularités, tout a un prix, tout est marchandise. Nous pouvons nous en rendre compte dans notre vie de tous les jours. Un des premiers à s’en être rendu compte a été bien entendu le philosophe et économiste Karl Marx.

Cette notion de prix est donc aussi valable pour le travail. Il a un prix. On parle ainsi, très justement, du "marché du travail". Les travailleurs, les hommes et les femmes, c’est un marché comme un autre.

La meilleure preuve en est à l’heure actuelle le développement particulièrement lucratif des agences d’intérim. Allons donc, là où le patron refuse parfois l’engagement d’un travailleur dans le cadre d’un CDI, justifiant ce non engagement par le soi-disant coût trop élevé de ce travailleur, il sera prêt, étrange paradoxe, à payer beaucoup plus cher pour obtenir de la main-d’œuvre auprès d’une agence d’intérim. Cherchez l’erreur… Mais comme nous l’avons déjà remarqué, toute chose a un prix. Et concernant le travail, justement, d’où vient-il ?

C’est à ce sujet, très précisément, qu’il y a eu mystification. (Les mystifications ont toujours existé dans l’histoire de l’humanité et, dans la théorie économique, la tromperie a toujours eu pour objectif principal d’aliéner les classes sociales défavorisées.) Dans le cas qui nous occupe, chacun conçoit intuitivement qu’une voiture coûte plus cher qu’un vélo parce que ses coûts de production sont plus élevés.

Dans la voiture, il y a plus de matières premières, plus d’outillage, plus de travail. De même, on peut facilement admettre que le prix d’un ordinateur sera supérieur au prix d’un réveil ou d’un GSM. Car comme dans le cas de la comparaison précédente, les mêmes paramètres pourront être utilisés pour comprendre que les coûts de production d’un ordinateur sont plus élevés que ceux d’un GSM. On a dans les deux exemples évoqués des ordres de grandeur différents : ils donnent une image de coûts relatifs, mais ils n’expliquent pas les prix eux-mêmes.

Pour comprendre les prix, écoutons l’avis éclairé d’un grand esprit libre de notre temps. Michel Beaud est professeur d’économie et il donne une indication essentielle dans un livre [1] édité dans une collection de grande diffusion abritant des ouvrages scientifiques de référence.

Ajoutons que Beaud n’est pas uniquement connu dans la sphère économique. Par exemple, il y a quelques années, on se souviendra qu’il fut l’invité de l’émission assez austère mais très bien réalisée "Nom de Dieux", animée par le présentateur bien connu de la RTBF Edmond Blatchen. C’était à l’occasion de la parution de son livre "Le basculement du monde", un ouvrage de vulgarisation consacré au développement de l’économie mondialisée.. Mais insistons : il ne s’agit donc pas d’un obscur opuscule d’origine douteuse. Il y explique, ici donnée sous forme abrégée, la formule de base du mode de production capitaliste. Elle s’écrit A – M – A’. A première vue, cela peut paraître compliqué. Ce ne l’est pas.

On a, là, la vérité économique toute simple que le parcours de la production, c’est de l’argent (A) qui se transforme, par l’achat de matières premières, d’outillages et de travail, en une marchandise (M) qui, vendue, rapportera plus d’argent (A’) que le capital initialement avancé. Quant on y réfléchit bien, c’est finalement assez simple.

A – M – A’, comme l’a souligné Pierre Jalée [2], est "la formule générale du capital" et on touche là, rappelle Ernest Mandel, à "l’anatomie de la société bourgeoise" [3].

C’est une image forte et elle demande de ralentir l’explication. Il faut se donner le temps de réfléchir.

L’idée que A – M – A’ donne la clé qui permet de comprendre l’anatomie de la société capitaliste s’appuie en effet sur une analyse qui est totalement opposée à celle que font les patrons et leurs alliés. Depuis plus d’un siècle, ils s’emploient à la détruire, à faire en sorte que les travailleurs n’en prennent pas conscience.

C’est dire que la science véritable de l’économie est, en réalité, subversive.

Il suffit, pour s’en convaincre, de se rappeler qu’un grand nombre de philosophes, de sociologues, de chercheurs de notre époque l’ont toujours considérée comme étant l’une des principales clés qui permettraient peut-être de changer le monde dans lequel nous évoluons. Or, à notre époque de désillusions généralisées où les occasions de s’atteler à un quelconque projet collectif exaltant ne sont pas légion, il est essentiel d’avoir à sa disposition des clés de lecture du monde dans lequel nous vivons. De Michel Foucaud à Pierre Bourdieux, en passant par Marcuse, Lukacs ou Althusser, on n’en finirait pas ici de dresser une liste de tous les brillants esprits qui ont compris que, décidément, l’économie politique ne pouvait pas demeurer l’apanage de quelques initiés, mais qu’elle se devait de sortir de son carcan traditionnel et avait comme principale priorité la conscientisation de nouveaux publics.

Ce qui fonde d’abord cette science, c’est la théorie de la valeur, c’est le constat que, dans le processus de production, entre A et A’, une valeur a été ajoutée et que cette valeur a été apportée par le travail, qui en donne la mesure.

Si on y songe, il n’y a rien de plus normal. Dans l’entreprise qui fabrique des automobiles, si on n’apporte que des matières premières, il n’est pas possible de sortir les voitures des chaînes de montage. Tout le monde peut facilement comprendre que, ce qui augmente le prix de vente du produit fini, c’est bien évidemment la part de main-d’œuvre qui aura été ajoutée à ce produit.

C’est logique, sans cette mesure objective (le temps de travail), on ne saurait fixer le prix des marchandises. Elles s’échangent entre elles dans un rapport de prix qui n’est pas arbitraire et qui dépend de la quantité de travail qu’elles contiennent.

C’est tellement évident qu’on peut, à bon droit, considérer comme faibles d’esprit ceux qui cherchent à le nier. C’est, pourtant, ce que fait le discours économique dominant. Ce discours ne veut pas entendre parler de la théorie de la valeur. Et ce, de manière assez comique.

On ne s’étendra pas, ici, sur les constructions totalement abstraites [4] faites de raisonnements circulaires et d’équations mathématiques aux apparences savantes (une économie "autiste" comme l’ont dénoncé des étudiants français) qui, dans le discours économique dominant, cherchent à expliquer les prix... [5].

C’est comique car l’identification du [6] (et des prix) ne remonte pas à Marx, mais à Adam Smith, le "pape" du discours dominant, ce qui prouve que ceux qui s’en réclament le plus ne l’ont parfois lu que de manière superficielle. : "C’est avec du travail que toutes les richesses du monde ont été achetées originairement, et leur valeur (…) est précisément égale à la quantité de travail qu’elles les mettent en état d’acheter" [7] dit-il dans la Richesse des nations (1776).

Or, "La Richesse des nations" est l’ouvrage phare de la pensée économique classique libérale. Et on pourrait y ajouter également la théorie expliquée par Ricardo, qui a développé, comme une explication de la doctrine de Smith, la théorie de la valeur travail (la valeur des biens est déterminée par leur coût de production).

Tous les grands économistes l’acceptent : "Chère à toute l’économie classique, Smith, Ricardo, Mill mais aussi – c’est très important – à Keynes. Dans sa Théorie générale, Keynes adopte la valeur travail [8]."

Sont-ce des vieilleries ? A ce sujet, on ne résistera pas de citer le bon mot de l’économiste ultralibéral Milton Friedman, Prix Nobel 1976. A la question, quoi de neuf en économie ? Sa réponse avait claqué comme un couperet : "Rien. Adam Smith [9]."

 


Pour citer cet article :
Erik Rydberg, "18 fiches pour explorer l’économie. Huitième fiche : le coût de production, cela a une "valeur" ?", Gresea, septembre 2005. Texte disponible à l’adresse :
http://www.gresea.be/spip.php?article1700







[1"Histoire du capitalisme de 1500 à 2000", Points Economie Seuil, 5e éd. mise à jour, 2000, p. 171.

[2"L’exploitation capitaliste", Petite collection Maspero, 1976, p. 22.

[3"La formation de la pensée économique de Karl Marx", Petite collection Maspero n°110, 1967, p. 22.

[4Voir, pour un démontage joyeux de ce magma sans queue ni tête, Pierre Salama, "Sur la valeur", Petite collection Maspero n°158, 1975.

[5sans faire intervenir le travail

[6travail comme source de la valeur

[7Cité par Mandel, déjà cité, p. 35.

[8"Antimanuel d’économie", B. Maris, 2003, p. 33.

[9Cité par Bernard Maris, ci-dessus, p. 35.