18 fiches pour explorer l’économie

Neuvième fiche : de la plus-value au profit


Jeudi 8 septembre 2005, Erik Rydberg, 7785 signes.
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Gresea asbl (Groupe de recherche pour une stratégie économique alternative)

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De AMA au CVP, ou comment le travail se transforme en plus-value Plus-value En langage marxiste, il s’agit du travail non payé aux salariés par rapport à la valeur que ceux-ci produisent ; cela forme l’exploitation capitaliste ; dans le langage comptable et boursier, c’est la différence obtenue entre l’achat et la vente d’un titre ou d’un immeuble ; si la différence est négative, on parlera de moins-value.
(en anglais : surplus value).
et profit...

On a vu que le secret de la création des richesses dans les entreprises réside dans un processus qui confère à un capital avancé (A) une valeur supplémentaire qui permet, en bout de parcours, de vendre une marchandise (M) à un prix supérieur (A’). Et que l’élément agissant en est le travail. C’est elle qui fournit la mesure objective de la valeur ajoutée.

C’est, pour l’illustrer au ras des pâquerettes, une table qui a demandé deux jours de travail : sa valeur est deux fois plus grande qu’une chaise qui aura demandé un jour de travail, et s’échangera donc dans ce rapport : une table contre deux chaises.

Ou bien encore, il a fallu un jour pour fabriquer une automobile sur une chaîne de montage, et seulement deux heures pour faire une moto. (Les chiffres donnés ici sont purement fictifs et ne servent qu’à montrer la validité de la démonstration en cours.) La voiture s’échangera donc dans ce rapport contre 4 motos. Et cette notion d’échange aurait pu s’appliquer à toutes les époques, puisque le troc existe dans les sociétés humaines depuis la nuit des temps. Le grand paléontologue français Yves Coppens, qui a étudié la façon dont les sociétés humaines fonctionnaient depuis la découverte de notre ancêtre "Lucy" en Afrique aurait pu confirmer ce fait.

On a aussi vu que le discours économique dominant (des patrons) a une sainte horreur de toute analyse qui fait intervenir la valeur travail comme facteur explicatif dans la formation des prix dans le système capitaliste, bien que tous les grands économistes classiques l’aient mise en évidence.

Cette aversion n’est pas neuve et cela s’explique. Déjà en 1832, un certain Cazenove s’en prenait à la valeur travail comme étant "socialement dangereuse".

Ce brave homme notait, avec une candeur qu’on ne rencontre plus guère, ceci : "que le travail soit la seule source de richesse, voilà qui semble une doctrine aussi dangereuse que fausse, puisqu’elle fournit malheureusement un levier à ceux qui cherchent à représenter toute propriété comme appartenant aux classes laborieuses, et la part reçue par d’autres comme du vol ou une fraude à l’égard des ouvriers [1]."

On peut en sourire. Et aussi se rendre compte que Cazenove ne fait en fait qu’appliquer la méthode décrite avec une verve iconoclaste par le grand économiste américain Galbraith, à savoir "décomplexer" les riches et les déresponsabiliser complètement. Galbraith, qui n’a pas été un révolutionnaire mais bien un réformiste, a, dans les différents ouvrages qu’il a écrits, fait preuve d’une très grande critique vis-à-vis du système capitaliste classique. Pour en revenir à Cazenove, l’affirmation qu’il fait pointe cependant deux faits cruciaux.

Primo, que la valeur travail est perçue comme une menace parce qu’elle offre un levier aux classes laborieuses pour, en tant que producteurs des richesses, revendiquer un droit sur celles-ci. Bon ben oui, c’est évident. Et, vous y êtes là ? Il y a plus d’un siècle et demi, un jeune philosophe allemand, admirateur de Hegel, a écrit son manifeste du parti communiste. Et il avait déjà intégré dans sa théorie ce que Cazenove entendait par "levier". (Ajoutons aussitôt que devant ce genre de discours alarmiste, on fera toujours intervenir l’esprit critique : une menace ? Ah ! et pour qui ?!)

Et puis secundo, parce que Cazenove, qui est d’une grande candeur, on l’a souligné, précise ensuite que cette menace met en péril "la part reçue par d’autres". La part reçue ! On pourrait croire à une boulette involontaire. Car cela signifie, à bien y regarder, qu’une part des richesses, "reçue" (par d’autres que ceux qui les produisent) leur est donc donnée. Là, Cazenove n’est pas loin de la vérité. Ce qui prouve pour le moins que notre homme avait pas mal de bon sens.

Mais c’est une vérité, on n’y insistera jamais assez, qui est cachée par les multiples écrans de ce que Marx appelait, pour qualifier le discours économique dominant de son époque, la "science vulgaire".

La vérité scientifique, disait-il, "est toujours paradoxale au jugement de l’expérience journalière qui ne saisit que l’apparence trompeuse des choses." [2] Karl Marx, ajoutons-le en passant, était un grand admirateur de Charles Darwin. La preuve en est qu’il a dédié à l’auteur de "L’origine des espèces" son ouvrage central "Das Kapital". Il savait donc de quoi il parlait quand il évoquait "la vérité scientifique".

Pour y voir clair, passons de AMA’ aux éléments constitutifs de la valeur d’échange des marchandises sur le marché.

La formule est, cette fois :
M = C + V + Pl

C’est une formule assez facile à retenir. Et il ne faut pas être un surdoué en mathématiques ni connaître la célèbre formule d’Einstein pour la comprendre. La valeur d’échange des marchandises, c’est CVP. Avec un petit "l" au bout.

Mais, décomposons.

Nous avons d’abord le capital avancé. Il va permettre le processus de production. En fournissant deux choses.

D’une part, les matières premières, bâtiments, outillages et autres moyens de production nécessaires à la production : c’est le capital dit constant (C) parce que sa valeur n’est pas modifiée dans le processus, il y est incorporé, transféré. (Remarquons que ce concept est également utilisé dans le domaine de la comptabilité analytique, comptabilité dont le but premier est d’analyser la comptabilité des entreprises afin de savoir « d’où vient le problème »).

Et puis, d’autre part, ce sont les salaires, le temps de travail fourni par les travailleurs, qu’on appelle le capital variable (V). Chacun se rendra compte qu’il y a un problème. Si on arrêtait l’analyse là, les marchandises ne rapporteraient rien, cela équivaudrait à les vendre à leur prix de revient. Or, on le sait, les entreprises font, dans l’affaire, un profit. D’où vient-il ? Voilà bien ici, en effet, la question essentielle à se poser.

Il vient de la plus-value (Pl). La plus-value n’est pas un "montant" arbitraire que les patrons ajoutent au gré de leurs caprices. Si les choses fonctionnaient ainsi, la machine économique s’écroulerait rapidement. Les prix n’auraient plus aucun rapport avec les valeurs qu’ils représentent s’ils étaient fixés de façon arbitraire.

La plus-value (dont le profit est l’expression monétaire) fait en réalité partie intégrante du "juste prix" que les travailleurs ajoutent à la marchandise produite.

La plus-value est cette partie du prix du travail qui n’est pas payée aux travailleurs, c’est du surtravail.

Enfonçons le clou :

"La plus value est le fondement du mode de production capitaliste et elle n’a nulle autre source qu’un surtravail du prolétaire, qui ne lui est pas payé." [3]

Certains ont tenté de la calculer. Selon Jacques Gouverneur, en 1992, le travailleur belge "donnait" (la part reçue...) en moyenne 2 heures par jour de travail gratuit aux patrons [4]...

 


Pour citer cet article :
Erik Rydberg, "18 fiches pour explorer l’économie. Neuvième fiche : de la plus-value au profit", Gresea, septembre 2005. Texte disponible à l’adresse :
http://www.gresea.be/spip.php?article1701







[1Cité par Ernest Mandel, "La formation de la pensée économique de Karl Marx", 1967, p. 39.

[2"Salaires, prix et plus-value", 1865, in Œuvres, vol. 1, Edition Pléiade, 1965, p. 508.

[3"L’exploitation capitaliste", Pierre Jalée, Maspero, 1974, p. 29.

[4"Les fondements de l’économie capitaliste", Contradictions, 2005, p. 93.