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Onzième fiche : mondialisation égale désindustrialisation ?


Jeudi 8 septembre 2005, Erik Rydberg, 9334 signes.
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Gresea asbl (Groupe de recherche pour une stratégie économique alternative)

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Question ontologique : le travailleur devant les "bienfaits" du capital Capital Ensemble d’actifs et de richesses pouvant être utilisés pour produire de nouveaux biens ou services.
(en anglais : capital, mais aussi fund ou wealth)
mondialisé : vive la désindustrialisation ?

La mutation du tissu économique des pays industrialisés est une tendance lourde.

Bel exemple que celui de l’industrie métallurgique, qui a subi un bouleversement à l’échelon mondial dont on n’a pas encore fini ici de mesurer l’impact sur les économies européennes. Et ce ne sont pas les travailleurs de la région du Centre et de Liège qui démentiront.

Le textile est un autre exemple classique et frappant. Le secteur compte 40 millions de travailleurs mais, de moins en moins, en Europe, aux Etats-Unis et... en Afrique, concurrence asiatique oblige [1]. Chaque jour apporte son lot d’informations sur l’exode. Voir [2] par exemple Electrolux, numéro un mondial des articles ménagers : un tiers de ses 44 usines est en partance vers des pays à bas salaires.

Le phénomène est en général salué, non seulement comme inéluctable, mais comme bienvenu et positif. La mondialisation, dit-on, est une très bonne chose pour tous. Fable des temps modernes.

C’est une fable riche en points de controverse, de préjugés et de défis posés à la conscience syndicale et ouvrière. Prenons cela dans l’ordre.

La controverse porte sur la capacité des nations de mener une politique industrielle. Elle a rejailli, en France, avec des appels au "patriotisme économique" et, plus concrètement, par des initiatives législatives visant à protéger les "secteurs considérés comme sensibles par l’Etat" [3].

Même souci dans d’autres grands pays, comme la Russie, l’Inde ou... le tiers-monde. On notera au passage que, dès qu’une nation montre le moindre signe de protéger son patrimoine économique, elle est immédiatement accusée par les nouveaux gourous de la pensée unique de tous les pêchés de la terre.

Rappelons tout de même que ce "patriotisme économique" prend racine dans l’idée que, pour préserver sa souveraineté et sa capacité de faire des choix démocratiques, un pays ne doit pas trop dépendre de l’étranger, surtout du point de vue économique.

Qu’un pays comme l’Inde, par exemple, soit fort attaché à cette idée est tout sauf étonnant. En effet, puisqu’un personnage aussi emblématique et important que le Mahatma Gandhi l’avait compris (ainsi d’ailleurs que Nehru, père du socialisme indien) dans le combat qu’il devait livrer avec d’autres citoyens indiens pour obtenir l’indépendance de son pays vis-à-vis de l’empire britannique. Celui qui fut surnommé par Churchill "cet espèce de fakir à demi nu" mais qui n’en fut pas moins comparé par d’autres à Bouddha ou à Jésus Christ, lança différentes croisades économiques dans son pays. Ainsi, parce que l’Inde était inondée de textiles en provenance de la Grande-Bretagne, Gandhi persuada les Indiens d’allumer de grands feux avec les vêtements importés de la perfide Albion, en demandant à ses concitoyens que les feux soient visibles de Delhi à Londres, et en implorant dans le même temps ses compatriotes de revenir aux vêtements traditionnels indiens. L’homme qui, quand il évoquait son pays parlait d’abord de "l’Inde des cinq cent mille villages" se remit lui-même à la machine à tisser artisanale.

On retrouve l’idée du patriotisme économique chez le grand économiste Keynes, un penseur, pour mémoire, que les propagandistes de l’économie ultralibérale abhorrent : il ne rejetait pas le capitalisme, que du contraire, mais il croyait en un "autre capitalisme", humanisé, qui s’épanouirait notamment grâce à d’importants programmes de dépenses publiques.

Dans les années trente, Keynes s’exprimait ainsi : "Je sympathise avec ceux qui préfèrent réduire au minimum l’interpénétration économique des nations plutôt qu’avec ceux qui souhaitent l’étendre au maximum. Veillons à ce que les marchandises soient produites sur le sol national à chaque fois que c’est raisonnable et facilement possible, et avant tout, veillons à ce que la finance reste essentiellement nationale." [4]

→ Cette manière de voir met en évidence un fait essentiel. La mondialisation et son interpénétration des économies n’ont rien de "naturel".

Elle résulte de choix politiques.

C’est tellement vrai qu’un économiste comme Joseph Stiglitz, ancien conseiller du président Clinton et ancien vice-président de la Banque mondiale, a lui-même soutenu ce point de vue, dans de nombreux articles et livres qu’il a consacrés à la mondialisation. Il a, dans l’un de ses livres "La grande désillusion", accusé le FMI d’avoir souvent été à l’origine de politiques économiques désastreuses, notamment dans le tiers-monde. Voyons à cet égard quelques-unes de ses réflexions concernant le refus du FMI d’accorder à l’Ethiopie des prêts en 1997, alors que ce pays était sur la voie de la reconstruction et qu’il avait à sa tête, Meles, un homme politique très pragmatique : « L’affrontement à propos des prêts à l’Ethiopie m’a beaucoup appris sur la façon dont fonctionne le FMI. On pouvait démontrer clairement qu’il avait tort sur la libéralisation des marchés financiers et sur la position macroéconomique de ce pays, mais ses économistes se devaient de suivre leur propre chemin".

Les économistes qui appuient, par leur discours soi-disant scientifique, le choix de la mondialisation en l’"expliquant" comme étant naturelle ou inéluctable se trouvent, en réalité, contredits par d’autres économistes dont les analyses sont tout aussi valables, sinon plus. La preuve ? Keynes, tout simplement.

Il n’y a pas que Keynes. Voici peu, on a entendu Thomas Leysen, patron d’Umicore, plaider pour le maintien d’une base industrielle forte bénéficiant du soutien éclairé du monde politique.

Il a dit ceci : "Il faut assurer que l’on garde une base industrielle maximale en Belgique. On peut rêver d’une économie de pur service, mais il faut savoir qu’aujourd’hui, plus de 80% de la recherche sont financés par l’industrie. Ce ne sont pas les supermarchés ni les banques qui font qu’on a une base de recherche scientifique dans ce pays." [5] La "richesse des nations" – lire : richesse culturelle, sociale et politique – ne saurait, d’évidence, reposer sur une économie anémiée.

L’économie "de pur service" dont parle avec dérision Leysen – certains auront fait le rapprochement – fait écho aux illusions véhiculées par les discours sur "l’économie de la connaissance" : chacun gagnera sa vie derrière un ordinateur. C’est oublier, comme le rappelle le même Leysen dans une tribune cosignée avec Paul Soete (Agoria) pour critiquer le "rapport Prospero" de McKinsey (qui affirmait que le salut, en matière de création d’emplois, viendra des services) : que "plus de 80% de nos exportations et de la recherche dans le secteur privé [sont] effectués dans l’industrie" [6]. Dit autrement, les supermarchés ne créent aucune valeur. Internet non plus. Il y a, ici, une leçon. Sur certains points, les patrons peuvent être les alliés objectifs des travailleurs. Sur certains points, ils voient clair, beaucoup plus clair que les cuisiniers de la "soupe populaire médiatique" attachés au culte du capital mondialisé.

Ce culte comporte d’autres contrevérités. Il masque, en effet, le fait que la mondialisation du capital n’est pas neutre et n’évacue pas les rapports de forces, qui restent éminemment interétatiques. L’actionnariat des grosses entreprises (un bon indice du degré de mondialisation) tend à se "dénationaliser", certes, mais ô combien inégalement : la part des non résidents dans les entreprises belges cotées [7] oscille entre 50 et 80% et, en France, elle est passée de 10%, en 1985 à 44%, en 2003 – aux Etats-Unis, à l’inverse, elle n’est que de 10%. [8]

→ En clair, l’économie américaine reste faiblement mondialisée et il serait plus juste de dire, étant donné son hégémonie politico-militaire [9], que c’est elle, en réalité, qui "mondialise" le monde. Dit autrement, mondialisation égale américanisation mondiale. Lorsqu’il y a concentration des pouvoirs de décision, mieux vaut connaître son adversaire.

La "mondialisation", c’est comme le terrorisme : une notion creuse à laquelle manque un visage, un nom, une identité.

 


Pour citer cet article :
Erik Rydberg, "18 fiches pour explorer l’économie. Onzième fiche : mondialisation égale désindustrialisation ?", Gresea, septembre 2005. Texte disponible à l’adresse :
http://www.gresea.be/spip.php?article1703







[1Rapport OIT cité par le Financial Times, 25 octobre 2005.

[2Financial Times, 26 octobre 2005.

[3Le Figaro, 30 août 2005.

[4Cité dans le Guardian Weekly, 26 octobre 1997.

[5L’Echo, 18 août 2005.

[6La Libre Belgique, 2 juillet 2004.

[7Financial Times, 18 mai 2005.

[8"Désindustrialisation, délocalisations et marchés financiers : l’économie réelle sous influence", D. Namur et J.-L. Truel, reproduit dans Problèmes économiques, n°2.877, 8 juin 2005.

[9Ce qui explique que 95% des exportations des USA sont libellées en dollars, là où l’Union européenne et son euro n’arrivent qu’à 40-50% pour les siennes. Le Figaro, 5 mars 2005.