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Douzième fiche : la dépréciation du travail


Jeudi 8 septembre 2005, Erik Rydberg, 9758 signes.
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Gresea asbl (Groupe de recherche pour une stratégie économique alternative)

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Suite des malheurs du travailleur devant les "bienfaits" du capital Capital Ensemble d’actifs et de richesses pouvant être utilisés pour produire de nouveaux biens ou services.
(en anglais : capital, mais aussi fund ou wealth)
mondialisé : déqualification et dépréciation du travail.

La désindustrialisation est une notion qu’il faut relativiser. Elle est trompeuse.

Pour rester aux Etats-Unis : destruction du tissu productif ? Que du contraire. La production de biens, mesurée en prix constants, n’a en rien ralenti, elle a même crû de 4% depuis 1991 et les Etats-Unis gardent, de ce point de vue, le 1er rang mondial.

Ce qui a radicalement changé, productivité des facteurs aidant, c’est la "disparition" de l’ouvrier, il ne représente plus que 10% de l’emploi total, l’écrasante majorité des travailleurs (80%) étant occupés dans les services [1].

D’où l’optimisme de certains acteurs de la vie publique, qu’ils soient sociologues, hommes politiques ou bien encore économistes pour dire que, à l’avenir, les différents secteurs des services allaient créer des gisements d’emploi nouveaux. Mais de quel type d’emplois parle-t-on ? S’agit-il d’emplois réels avec des contrats stables(CDI), ou bien parle-t-on au contraire de fonctions très dévalorisées utilisées de façon ponctuelle. D’une certaine manière, ici en Belgique, on est déjà en plein dedans avec la généralisation des Agences locales pour l’emploi (ALE). Puisque ce type d’agences "permet" à des sans-emploi de percevoir un (petit bout de) salaire par heure de travail presté qui vient en sus de leurs allocations. Ce type d’initiative qui peut sembler louable à première vue se révèle aussi être un bon moyen de maintenir une "manne" de citoyens dans une situation de précarité, sans compter que les ALE constituent maintenant une concurrence sérieuse par rapport, justement, aux entreprises de service susceptibles d’offrir des emplois "réels".

Faut-il pour autant en conclure à la "fin du travail" (productif), pour reprendre un "tube" savant ?
Faut-il parler de l’extinction du prolétariat, à la manière des espèces menacées ?

On entend cela régulièrement. C’est sans fondement.

Comme Louis Chauvel l’a justement fait observer [2], les employés sont aujourd’hui "d’un point de vue structurel des ouvriers des services", constat qui en entraîne un autre : "les classes populaires forment une part majoritaire, étonnamment stable, de la population française". C’est vrai en France, ce l’est tout autant en Belgique et ailleurs dans les "anciens" pays industrialisés.

On produit autant et plus mais avec des "ouvriers des services". Là, on arrive à la deuxième approximation trompeuse, qui est en même temps défi pour les luttes syndicales. Qu’est-ce qu’on entend, en effet ? Ceci : peu importent les fermetures d’usines, ce n’est qu’une affaire de mutation du marché du travail et tout le monde retrouvera du travail – dans les services. A qualité, à salaire égal ?

C’est une fadaise que Marx avait déjà combattue en 1849 : "Croit-on qu’il leur [les ouvriers] sera payé autant que [le travail] qu’ils ont perdu ? Ce serait contraire à toutes les lois de l’économie. Nous avons vu que l’industrie moderne tend sans cesse à substituer aux tâches complexes et supérieures des besognes simplifiées et subalternes." [3] On a, en clair, un processus de déqualification où la répartition de la valeur ajoutée entre travail et capital se fait de plus en plus au profit du second.

C’est ce que Marx exprime en rappelant que "Toute nouvelle invention qui permet de produire en une heure ce qui a été produit jusqu’ici en deux heures déprécie tous les produits similaires qui se trouvent sur le marché." En ce compris les travailleurs : "Le temps de travail servant de mesure à la valeur vénale devient ainsi la loi d’une dépréciation continuelle du travail." [4] Ou encore, de manière plus concentrée : "Le capital a donc un penchant incessant et une tendance constante à augmenter la force productive du travail pour baisser le prix des marchandises et, par suite, celui du travailleur." [5]

On produit plus avec moins et le "déchet" (les travailleurs jetés à la rue), s’il retrouve du travail, aura un "prix" très inférieur. Voir le cas de l’industrie automobile européenne et sa restructuration dans les années 1986-1997 : 13 usines seront fermées et 16 ouvertes. Avec quelle conséquence ? "Les ouvriers embauchés ont des salaires inférieurs et plus variables, des contrats de travail moins favorables et des conditions de travail plus flexibles." [6]

Un exemple plus récent. Les 5.000 ouvriers de Rover, jetés à la porte en Grande-Bretagne. Le dossier a été épinglé par le gouvernement d’Anthony Blair qui, statistiques à l’appui, s’est réjoui de voir que, grâce à ses efforts, la plupart des travailleurs ont été recasés ou sont en voie de l’être. Quel en a été, pourtant, le verdict sans appel : la plupart "se sont résignés à gagner moins dans leur nouveau travail" [7]. Combien moins ? En moyenne, le salaire des travailleurs qui ont réussi à retrouver du travail est passé de 22.000 à 18.000 livres. Soit une réduction salariale d’environ 20%. No comment...

En réalité, nous vivons aujourd’hui dans un monde en pleine mutation. Ecoutons ce que dit à ce propos Paul Samuelson, ancien conseiller économique du président Kennedy : « Auparavant, le travailleur quand il changeait de fonction avait un travail meilleur, et ses revenus augmentaient jusqu’à ce qu’il atteigne l’âge de la retraite. Aujourd’hui, pareil schéma ne fonctionne plus. Personne ne peut plus prévoir comment sa carrière va se dérouler. Nous vivons maintenant dans un monde instable » [8].

Récapitulons. Sans minimiser les effets dévastateurs de la désindustrialisation, il faut savoir qu’elle masque un phénomène de déqualification des travailleurs.

Primo, par leur transformation en "ouvriers des services". Michel Drancourt a noté que le recul de l’emploi industriel s’est largement traduit par un transfert, vers le tertiaire, de fonctions que les entreprises assuraient avant elles-mêmes, mais aussi par "un recours massif à l’intérim", celui-ci ayant doublé, en France, dans les années 1990 [9]. Faut-il rappeler qu’un rapport européen [10] de 1998 indique que le travail à temps partiel "est devenu, depuis 5 ans, la seule source de nouveaux emplois dans l’Union européenne" ?

A cet égard, il est significatif qu’en Belgique, le travail intérimaire ait pris comme en France une telle ampleur. De plus en plus d’entreprises font appel aux agences d’Intérim pour répondre à leurs besoins de main-d’œuvre. Est-ce un bien, est-ce un mal ? Nous nous permettrons ici d’émettre l’une ou l’autre critique concernant la généralisation de semblables systèmes. On conseille maintenant aux jeunes (et aux moins jeunes d’ailleurs) de s’inscrire le plus rapidement possible dans ce type d’agences, afin de rester disponible sur le marché de l’emploi. Fort bien. Mais pareil conseil (il s’agit d’ailleurs bien plus souvent d’une injonction prononcée à mi-mots que d’un réel conseil) cache en réalité la volonté d’introduire une précarité généralisée sur le marché de l’emploi. La preuve en est que de nombreuses offres d’emploi sont maintenant rédigées directement par le secteur de l’Intérim. Avec même un nombre d’annonces important débouchant à la clé sur des CDI. (La promesse d’un CDI est utilisée comme "carotte" par ces mêmes agences, à l’instar des entraîneuses qui prêtent leurs services comme "appât" dans les agences matrimoniales). Tout cela peut paraître positif au premier abord car après tout, cela permet à pas mal de personnes de travailler, au moins de façon occasionnelle. Peut-être, mais de plus en plus de syndicalistes soulignent le fait que les travailleurs intérimaires ne bénéficient pas des mêmes mesures de sécurité que les travailleurs "permanents".

Secundo, il y a déqualification du travail, comme Chauvel l’a mis en évidence, car on fait croire à la classe ouvrière qu’elle appartient au passé alors que, pourtant, les "ouvriers des services" accomplissent un "travail routinier aussi peu valorisé" que celui de l’ouvrier – et ne sont pas mieux payés.

Tertio, la déqualification des travailleurs se trouve parachevée par la multiplication des emplois précaires et "atypiques", les conditions de travail plus oppressantes. Bref, en renforçant le rapport de forces du capital vis-à-vis du travail.

→ Le processus de fragmentation et la déqualification de la classe ouvrière sont un des défis majeurs posés aux organisations des travailleurs.

 


Pour citer cet article :
Erik Rydberg, "18 fiches pour explorer l’économie. Douzième fiche : la dépréciation du travail", Gresea, septembre 2005. Texte disponible à l’adresse :
http://www.gresea.be/spip.php?article1704







[1The Economist, 1 octobre 2005.

[2"Le retour des classes sociales ?", reproduit dans Problèmes économiques, n° 2.771, 31 juillet 2002.

[3Travail salarié et capital, in Œuvres, la Pléiade, volume 1, p. 227.

[4Misère de la philosophie, in Œuvres, la Pléiade, volume 1, p. 39.

[5Le Capital, in Œuvres, la Pléiade, volume 1, p. 857.

[6L’Usine nouvelle, 6 mars 1997, cité par Claude Pottier, "Les multinationales et la mise en concurrence des salariés", L’Harmattan, 2003, p. 25.

[7Financial Times, 22 juin 2005.

[8Spiegel Special 07/2005 "Globalisierung Die Neue Welt".

[9"Industrialisation : la destruction créatrice", Futuribles, mai 2004, reproduit dans Problèmes économiques, n°2.859, 28 septembre 2004.

[10Cité par Hedva Sarfati, 1999, article reproduit dans Problèmes économiques, n°2.688-89, 15 nov. 2000.