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Treizième fiche : l’entreprise-réseau


Jeudi 8 septembre 2005, Erik Rydberg, 7766 signes.
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Gresea asbl (Groupe de recherche pour une stratégie économique alternative)

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Comptine : Le capital Capital Ensemble d’actifs et de richesses pouvant être utilisés pour produire de nouveaux biens ou services.
(en anglais : capital, mais aussi fund ou wealth)
mondialisé a trouvé le truc pour reléguer les patrons aux abonnés absents.
Le truc porte un nom : l’entreprise-réseau.

Classiquement, le travailleur a, en face de lui, un patron. C’est une mythologie que l’économie patronale persiste à répandre. Elle persiste à utiliser le schéma de l’entreprise-papa qui, agent autonome dans une économie de marché où règne la concurrence, évolue avec plus ou moins de bonheur dans un aquarium rempli d’autres entreprises papa, chacune ayant sa propre ligne de production, ses propres travailleurs, ses propres problèmes de viabilité.

La théorie économique patronale continue à raisonner comme s’il en était ainsi. Elle repose sur l’idée que les rouages actifs de l’économie sont constitués d’agents qu’on peut isoler, qui font des choix rationnels, qui peuvent être analysés. Parmi ces agents, il y a l’entreprise. L’entreprise papa.

Dans un nombre croissant d’entreprises, cela ne fonctionne plus comme cela. L’entreprise papa n’existe plus, elle est en voie de disparition. Elle a été remplacée par des coquilles vides.

Agnelli, le patron de Fiat, l’a bien décrit en 1974 : "En dehors de la conception de la recherche, d’une part, et de la commercialisation, d’autre part, qui constituent les ‘deux bouts de la chaîne’ et ne doivent jamais être lâchés, tout le reste peut et doit être progressivement sous-traité, c’est-à-dire transféré à l’extérieur, y compris des sous-ensembles tels que moteurs, boîtes de vitesse et transmissions" [1].

L’idée s’est répandue. Le "fabricant" de jeans américain Levi Strauss a fermé 29 usines et jeté à la porte 18.000 travailleurs pour passer "du statut de producteur à celui de concepteur concentré sur la stratégie de marketing de ses produits" [2] Le "fabricant" de meubles suédois IKEA se développe en ayant de plus en plus recours "à des fournisseurs capables d’offrir des prix compétitifs", notamment en Chine (19% des fournitures) et en Pologne (12%) [3]. En Belgique, le géant de la distribution Carrefour (ex-GB) a "externalisé" ses entrepôts en les confiant à des sociétés spécialisées, l’objectif étant de se défaire de toutes les "activités logistiques", auparavant exploitées en gestion propre [4]. Citons enfin le cas d’Airbus, le fleuron de l’aviation européenne qui, avec Boeing, domine aujourd’hui le marché mondial. D’aucuns ont relevé que, alors que Boeing compte encore quelque 7.400 travailleurs en propre, Airbus fonctionne avec seulement 300 salariés [5]... La comparaison est éclairante. Boeing reste encore, largement, une entreprise papa. Airbus, par contre, est une coquille creuse.

Ces coquilles creuses reçoivent souvent le nom d’entreprise-réseau.

L’entreprise-réseau, comme Agnelli l’a bien définie, est une entreprise qui ne produit plus rien. Au mieux, elle assemble. Mais, souvent, elle ne fait que gérer la marque, le logo : un centre de décision qui donne, à des sous-traitants, des ordres de production, de transport, de stockage, de distribution et de vente. Elle donne des ordres et elle empoche. Car le pouvoir qu’elle garde, de loin, sur la chaîne de production et de commercialisation, lui donne tous les droits sur les profits de l’activité. Naturellement.

Cette mutation de l’entreprise a des conséquences importantes pour les travailleurs. L’entreprise-réseau est, en effet, un outil sans pareil pour casser les salaires, démolir les acquis, désintégrer la solidarité.

Il ne faut pas être grand clerc pour percevoir le côté diabolique du système. Lorsque l’entreprise papa cherchait à diminuer les salaires ou, ce qui revient au même, augmenter les cadences, elle trouvait devant elle un front uni : bras de fer avec l’organisation syndicale. L’entreprise-réseau, elle, n’a pas ces problèmes. Elle fixe un prix calculé au plus serré, elle met en concurrence ses sous-traitants pour obtenir ce prix bon marché et puis... qu’ils se débrouillent ! Plus de front uni, plus d’organisation syndicale structurée pour gêner la manœuvre.

On voit cela tous les jours. Voir le cas de Splintex (ex-Glaverbel), "sous-traitant" en pare-brise pour l’industrie automobile, qui s’est trouvé confronté à des commanditaires qui sous-traitent toutes les pièces et "ce faisant, pratiquent une pression énorme sur les sous-traitants pour faire baisser les prix" tout en exigeant d’eux "de respecter des règles de plus en plus strictes de productivité, de qualité et de flexibilité" [6].

Un autre exemple – on peut les multiplier –, est l’annonce faite en juillet 2005 par le groupe néerlandais Vendex KBB, propriétaire d’une douzaine d’enseignes de distribution (dont Brico et Hema) exigeant de tous ses distributeurs une réduction de 5% sur toutes leurs livraisons. L’ordre lancé par le centre de décision concerne quelque 10.000 entreprises : qu’elles se débrouillent ! Qu’elles expliquent cela à leurs travailleurs, qu’elles leur demandent, n’est-ce pas, de faire un effort. Leur expliquer quoi ? Que Vendex a besoin, pour reprendre sa propre argumentation, de "dynamiser son chiffre d’affaires" [7] ?

Il n’est pas facile, dans ces conditions, d’organiser une riposte syndicale. Pas facile mais pas impossible. Dans certaines entreprises, dans certains pays, un mouvement se dessine pour opérer un lien entre la représentation syndicale de l’entreprise-réseau et celle de ses sous-traitants, en exigeant que des délégués de la seconde puissent siéger au conseil d’entreprise de la première. Ce sont encore des cas isolés. Les conquêtes syndicales commencent toujours par des cas isolés, des avant-gardes...

Ainsi, et à titre d’exemple intéressant, il est utile de rappeler ici ce qui s’est passé dans le cadre de l’usine Spectrum. Spectrum, pour rappel, était une entreprise du secteur textile qui s’est effondrée au Bengladesh, début 2005, causant la mort de 64 travailleurs bengalis. Or, Spectrum travaillait en réalité pour de nombreuses entreprises installées en Europe, notamment dans le secteur de la grande distribution. Et on a reproché à juste titre à de nombreuses entreprises occidentales de n’avoir rien fait pour empêcher la catastrophe, qui fut causée essentiellement par une absence totale de respect des règles élémentaires de sécurité, spécialement concernant la façon dont le bâtiment avait été construit. Eh bien, fin 2005, des délégués syndicaux du secteur de la distribution (notamment de la chaîne française Carrefour) sont allés au Bengladesh pour se rendre compte des conditions de travail dans lesquelles évoluaient des travailleurs bengalis. Et les délégués qui sont revenus après cette expérience très enrichissante sur le plan syndical, en ont été transformés et sont maintenant plus à même de transmettre leur expérience en la matière à des travailleurs européens travaillant dans le même secteur.

→ Alors, travailleurs sous-traités du monde entier, unissez-vous ?

Finissons par une page publicitaire :

"Aucun gentleman anglais, en son âme secrète, n’a jamais regretté la mort d’un économiste." (Walter Bagehot, 1858)

 


Pour citer cet article :
Erik Rydberg, "18 fiches pour explorer l’économie. Treizième fiche : l’entreprise-réseau", Gresea, septembre 2005. Texte disponible à l’adresse :
http://www.gresea.be/spip.php?article1705







[1Cité dans le dossier de la revue Contradictions sur Le Capital financier, n°17, octobre 1978.

[2Trends Tendances, 15 mai 2003.

[3Trends Tendances, 15 mai 2003.

[4Syndicats, 24 juin 2005.

[5The Economist, 19 avril 2003.

[6L’Echo, 2 mars 2005.

[7L’Echo, 2 mars 2005.