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Quatorzième fiche : l’entreprise yoyo


Jeudi 8 septembre 2005, Erik Rydberg, 9273 signes.
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Gresea asbl (Groupe de recherche pour une stratégie économique alternative)

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Deuxième refrain de la comptine :
l’autre truc pour reléguer les patrons aux abonnés absents porte aussi un nom : l’entreprise-yoyo (néologisme clandestin).

Le terme "économie casino" a fait florès. Il est en général utilisé pour indiquer que le capitalisme s’est emballé et qu’il est devenu fou à lier.

La presse économique spécialisée utilise un langage plus châtié mais, grosso modo, elle fait le même constat.

Cette folie peut prendre la forme d’une fringale d’achats. Des entreprises en mangent d’autres dans un accès de boulimie pathologique.

La presse économique spécialisée range ce phénomène à la rubrique "fusions et acquisitions".

Un exemple très connu chez nous, et pas vraiment heureux, est l’acquisition par Swissair de notre Sabena nationale. Or, il a été prouvé depuis fin 2001, époque de la faillite de cet ancien joyau de l’industrie aéronautique belge, que s’il y a eu des erreurs incontestables en matière de gestion, celles-ci étaient dues en partie à la compagnie helvétique, qui n’aurait pas hésité à grever de dettes la société belge. Ce qu’on a donc présenté à l’origine comme une opération juteuse qui allait être profitable pour toutes les parties s’est avérée in fine être un désastre pour le personnel de la Sabena.

Lorsque l’on chiffre ces "fusions et acquisitions", cela donne le tournis. Rien qu’en Europe, ces opérations ont, durant les huit premiers mois de 2005, porté sur plus de 600 milliards de dollars, une hausse, sur la même période en 2004, de 40% [1].

On pourrait penser que c’est bien. Les entreprises deviennent plus grosses et c’est un signe de vitalité.

Eh bien non : dans 80% des cas, il y a destruction de valeur. Un plus un égale à... moins que deux. Un des plus beaux exemples : la fusion Daimler-Chrysler, puisque, "en sept ans, la valeur du groupe a été divisée par deux" [2], leur valeur combinée "reste inférieure à celle qu’avait Daimler, seule, avant la fusion" [3].

Ce mouvement de consolidation est, régulièrement, suivi d’un mouvement en sens contraire. Saisies d’une fièvre de cure d’amaigrissement, les entreprises se défont de leurs filiales. Avec, souvent, le même résultat. Destruction de valeur.

Une étude récente analysant l’évolution sur trois ans de 48 entreprises revendues par leur maison-mère indique que seulement 23 d’entre elles sont bénéficiaires et... que les 25 autres, soit plus de la moitié des entreprises "affranchies", sont aujourd’hui dans le rouge [4].

Tout ceci suscite aussi pas mal de questions, notamment si l’on s’attarde dans le secteur si convoité de l’énergie : Que peut réglementer ce type de transactions à notre époque de globalisation et de politique européenne ? La Commission européenne a-t-elle le pouvoir de faire appliquer une réglementation en la matière ? Et qu’en est-il dans ce domaine des états souverains ? Nous reviendrons un peu plus tard sur ce point à l’aide d’un exemple "cocasse".
Il y a une logique à cette économie casino ? L’article [5] d’analyse économique qui rend compte de l’étude, dont question plus haut, exprime un certain scepticisme.

Il note qu’on paraît se trouver devant un "cycle de mode" où l’on voit les entreprises, tantôt se re-concentrer sur leurs "compétences de base", tantôt vanter les avantages de "l’intégration verticale ou horizontale". Tout est dit dans cette phrase, même si elle constitue une insulte à la langue française.

Un jour, les travailleurs sont invités à saluer des décisions patronales conduisant à revendre une partie de l’outil : ancrage autour des compétences de base et des métiers clés !

Et, le lendemain, ils sont invités à applaudir une argumentation totalement contradictoire à la première [6] : expansion et intégration verticalo-horizontale ! C’est rationnel ? Non, c’est aussi capricieux que la mode et la longueur des jupes.

Et attention : les conséquences de ces fusions et acquisitions peuvent être pour le moins surprenantes. Ainsi, et pour en revenir au domaine du marché de l’énergie, la fusion de Suez et de Gaz de France pourrait à moyen terme engendrer des réactions pas vraiment souhaitables pour le consommateur d’électricité. C’est ce que souligne Test Achats concernant ce marché en Flandre. De façon ironique, cet effet jouerait surtout dans le domaine de l’électricité. Gaz de France étant toujours, avec le fournisseur d’énergie britannique Centrica, propriétaire de 51 % de l’entreprise belge SPE. Or, si cette entreprise appartenait au même groupe qu’Electrabel (qui est propriétaire de presque 100 % de Suez), cela signifierait que trois fournisseurs d’électricité belges sont propriétaires du même groupe : Electrabel évidemment, mais aussi les filiales de SPE Luminus et Citypower. Ces 3 fournisseurs possèdent donc ensemble plus de 80 % de parts d’un marché qui a été libéralisé en Flandre depuis 2003. Que dit Test Achats là-dessus ? : "Si les plus importants acteurs dans ce secteur, aussi bien dans le domaine de la production que dans le domaine de la livraison, ressortent d’un seul groupe, la libéralisation devient lettre morte. Le consommateur ne peut plus choisir et un seul groupe a à nouveau le pourvoir de fixer les prix." [7]

Maintenant, il y a tout de même une certaine logique à ce mouvement de yoyo. C’est la quantité d’argent entre les mains des entreprises et des investisseurs, dont ils ne savent que faire.

Les entreprises ? "Jamais", note Le Figaro, "les entreprises françaises n’ont rendu autant d’argent à leurs actionnaires" [8]. C’est une manière de s’en défaire. Et jamais les investisseurs n’ont brassé des sommes aussi importantes : "un volume extraordinaire d’argent tournoie dans le système financier européen".

Un des signes en est que les transactions (le shopping) en Europe des fonds spéculatifs américains ont atteint, au cours des six premiers mois de 2005, le montant astronomique de 123 milliards de dollars (32 milliards, "seulement", en 1998) [9]. C’est une autre manière de s’en "défaire".

Comme l’a observé Simon Caulkin dans sa chronique financière : "Qu’on le veuille ou non, les entreprises vivent de plus en plus dans une économie de transactions." [10] C’est plus expressif en anglais : une "deal economy", une économie du shopping, de "l’argent fou", façon casino et yoyo.

Cette évolution a deux conséquences. La part croissante prise par les fonds spéculatifs dans le capital des entreprises soumet ces dernières à une insoutenable pression à la rentabilité sur le court terme. Le cas Splintex illustre bien cela. Commentant l’intransigeance de la direction devant les grévistes, Philippe Bodson (ex-patron de Glaverbel qui est l’ex-maison mère de Splintex) souligne que "L’actionnaire ne peut pas continuer à financer une activité qui ne rapporte pas d’argent" – affirmation que le journal commente à son tour : c’est une réalité "que, manifestement, le noyau dur syndical ne perçoit pas" [11]. Il la "perçoit" en réalité très bien : la vérité, que ce journal patronal préfère taire, est qu’il ne l’accepte pas. Ce n’est pas la même chose.

La deuxième conséquence est que les entreprises elles-mêmes n’ont plus de projet. Elles augmentent les dividendes, elles rachètent leurs propres actions, bref, comme l’a noté un analyste boursier éclairé (cela existe) : "Un dividende élevé égale une croissance faible." [12] Dit autrement, un boursicoteur a tout lieu de fuir une entreprise qui gâte ses actionnaires, car cela veut dire qu’elle n’investit pas et ne forme pas des projets (productifs) pour l’avenir.

Ces deux conséquences s’inscrivent dans ce qu’on appelle la financiarisation de l’économie, qui traduit un divorce entre économie réelle et... ses bulles spéculatives. Cette évolution, qui soumet les entreprises "à des règles du jeu qui s’écartent de la pure logique de production" [13], a été notée avec inquiétude déjà dans les années quatre-vingts. Elle donne lieu, aujourd’hui, sous la plume de Patrick Artus, à un véritable cri d’alarme : "Cette logique court-termiste à rentabilité élevée porte en elle-même sa propre fin, puisqu’elle suppose de sacrifier l’avenir." [14] Cela, les travailleurs ont non seulement le droit, mais le devoir de ne pas l’accepter.

 


Pour citer cet article :
Erik Rydberg, "18 fiches pour explorer l’économie. Quatorzième fiche : l’entreprise yoyo ", Gresea, septembre 2005. Texte disponible à l’adresse :
http://www.gresea.be/spip.php?article1706







[1The Economist, 3 septembre 2005.

[2Le Figaro, 17 août 2005.

[3Idem, The Economist, note 1.

[4International Herald Tribune, 27 août 2005.

[5Idem.

[6De Morgen, 6 février 2006.

[7De Morgen, 27 février 2006.

[8Le Figaro, 22 août 2005.

[9Financial Times, 16 août 2005.

[10Guardian Weekly, 5 août 2005.

[11L’Echo, 2 mars 2005.

[12Veckans affärer, 7 février 2005.

[13"Les possédés de Wall Street", Dominique Nora, Denoël, 1987, p. 300.

[14"Le capitalisme est en train de s’autodétruire", Editions La Découverte, cité dans La Tribune, 4 novembre 2005.