Total allume la conscience ouvrière


Lundi 18 février 2008, Erik Rydberg, 3275 signes.
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Gresea asbl (Groupe de recherche pour une stratégie économique alternative)

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L’ex-quotidien de gauche Libération a bien traduit, en l’incarnant de manière un peu schizophrénique, le grand écart entre élites économiques et travailleurs en titrant, en une, "Grève xénophobe en Grande-Bretagne", pour, ensuite, en pages intérieures, surmonter l’article en question d’une citation à contresens de Derek Simpson, leader du syndicat Unite : "Ce mouvement n’est pas un mouvement de race, mais de classe." En cause, la succession de grèves sauvages qui, tel un feu de prairies, a opposé pendant plus d’une semaine, début février, des milliers de travailleurs britanniques à des sous-traitants étrangers pratiquant le dumping social. Point de départ : le contrat passé entre la multinationale Multinationale Entreprise, généralement assez grande, qui opère et qui a des activités productives et commerciales dans plusieurs pays. Elle est composée habituellement d’une maison mère, où se trouve le siège social, et plusieurs filiales étrangères.
(en anglais : multinational)
française du pétrole Total avec la firme sicilienne Irem pour la construction d’une extension de sa raffinerie de Lindsey, contrat résultant lui-même... d’une sous-traitance Sous-traitance Segment amont de la filière de la production qui livre systématiquement à une même compagnie donneuse d’ordre et soumise à cette dernière en matière de détermination des prix, de la quantité et de la qualité fournie, ainsi que des délais de livraison.
(en anglais : subcontracting)
via une firme américaine. Sous-traitance Sous-traitance Segment amont de la filière de la production qui livre systématiquement à une même compagnie donneuse d’ordre et soumise à cette dernière en matière de détermination des prix, de la quantité et de la qualité fournie, ainsi que des délais de livraison.
(en anglais : subcontracting)
, donc : importation de main-d’œuvre à coûts réduits, parquée dans des baraquements improvisés – et mouvement populaire de grèves sauvages. En haut lieu, chez Mandelson (ministre britannique du Commerce) ou Frattini (ministre italien des Affaires étrangères), la révolte sera aussitôt qualifiée de "xénophobe", comme titrait Libération, et de "dérive protectionniste". C’est, comme le politologue Seamus Milne le soulignera dans le Guardian, ne rien comprendre à l’affaire. Car ces grèves expriment un refus "du modèle néolibéral de dérégulation Dérégulation Action gouvernementale consistant à supprimer des législations réglementaires, permettant aux pouvoirs publics d’exercer un contrôle, une surveillance des activités d’un secteur, d’un segment, voire de toute une économie.
(en anglais : deregulation).
et de nivellement par le bas", elles marquent un rejet des décisions de la Cour de justice européenne qui, en réinterprétant la directive de 1996 sur le détachement des travailleurs, "ont encore plus fait pencher la balance en faveur de la liberté des entreprises au détriment de la protection des travailleurs" (jusqu’à l’absurde, puisqu’elles "encouragent les entreprises à transbahuter des travailleurs d’un coin à l’autre du continent en les faisant vivre sur des péniches à des centaines de kilomètres de chez eux") et elles constituent la première manifestation, depuis le début de la crise, d’une volonté du public de "prendre eux-mêmes les choses en main." La Cour de justice européenne, pour mémoire, dans ses décisions "Laval" et "Viking", a consacré la "libre" circulation des travailleurs aux conditions prévalant dans leur pays d’origine moyennant respect du salaire minimum légal en vigueur dans le pays hôte (sans égard, donc, pour les barèmes – et la validité – des conventions collectives), en jugeant de surcroît illégale toute action collective venant s’opposer à cette forme de "dumping social" – l’expression est de Peter Hain, ancien ministre travailliste de l’Emploi britannique. Les syndicats font campagne pour renverser cette jurisprudence, jusqu’ici en vain. John Monks, secrétaire général de la Confédération européenne des syndicats a exigé la révision de la directive, le 12 février 2009 – la Commission européenne s’est contentée d’annoncer la réalisation d’une "série d’études" sur le phénomène…

Source : The Guardian des 3 et 5 février 2009, le Financial Times des 31 janvier, 5 et 13 février 2009 et Libération du 4 février 2009.