Parcours de discours


Jeudi 2 septembre 2004, Guillaume Van Parys, 9106 signes.
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Gresea asbl (Groupe de recherche pour une stratégie économique alternative)

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La lutte contre la pauvreté est aujourd’hui le leitmotiv bien connu des organisations internationales de développement, il n’en a pourtant pas toujours été ainsi. En 1990, le problème de la pauvreté s’érige soudainement en priorité des principales organisations internationales, se substituant progressivement aux politiques de développement promues jusqu’alors. Quel est le véritable sens de l’émergence de cette problématisation internationale de la pauvreté ? Quel est son rôle dans la reproduction des sociétés ? En décapant le discours et les analyses scientifiques, les stratégies politiques de ces organisations internationales s’éclaircissent.

Premières critiques de l’UNICEF

La littérature scientifique abonde en tout sens en réponse à ces interrogations. Une première explication de l’émergence de la lutte contre la pauvreté dans les objectifs des organisations internationales de développement tient dans les critiques de l’UNICEF sur les politiques de ces organisations. Ainsi, la palme revient à l’UNICEF d’avoir, le premier, critiqué et dénoncé, au milieu des années 80, les conséquences sociales désastreuses des politiques d’ajustement structurel des institutions financières internationales. Ces politiques furent lancées par le Fonds Fonds (de placement, d’investissement, d’épargne…) : société financière qui récolte l’épargne de ménages pour l’investir ou le placer dans des produits financiers plus ou moins précis, parfois définis à l’avance. Il existe des fonds de pension, des fonds de placement, des fonds de fonds qui sont proposés à tout un chacun. En revanche, les hedge funds (fonds spéculatifs) et les private equity funds sont réservés à une riche clientèle.
(en anglais : fund)
Monétaire International (FMI FMI Fonds Monétaire International : Institution intergouvernementale, créée en 1944 à la conférence de Bretton Woods et chargée initialement de surveiller l’évolution des comptes extérieurs des pays pour éviter qu’ils ne dévaluent (dans un système de taux de change fixes). Avec le changement de système (taux de change flexibles) et la crise économique, le FMI s’est petit à petit changé en prêteur en dernier ressort des États endettés et en sauveur des réserves des banques centrales. Il a commencé à intervenir essentiellement dans les pays du Tiers-monde pour leur imposer des plans d’ajustement structurel extrêmement sévères, impliquant généralement une dévaluation drastique de la monnaie, une réduction des dépenses publiques notamment dans les domaines de l’enseignement et de la santé, des baisses de salaire et d’allocations en tous genres. Le FMI compte 188 États membres. Mais chaque gouvernement a un droit de vote selon son apport de capital, comme dans une société par actions. Les décisions sont prises à une majorité de 85% et Washington dispose d’une part d’environ 17%, ce qui lui donne de facto un droit de veto. Selon un accord datant de l’après-guerre, le secrétaire général du FMI est automatiquement un Européen.
(En anglais : International Monetary Fund, IMF)
) et la Banque Mondiale Banque mondiale Institution intergouvernementale créée à la conférence de Bretton Woods (1944) pour aider à la reconstruction des pays dévastés par la deuxième guerre mondiale. Forte du capital souscrit par ses membres, la Banque mondiale a désormais pour objectif de financer des projets de développement au sein des pays moins avancés en jouant le rôle d’intermédiaire entre ceux-ci et les pays détenteurs de capitaux. Elle se compose de trois institutions : la Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD), l’Association internationale pour le développement (AID) et la Société financière internationale (SFI). La Banque mondiale n’agit que lorsque le FMI est parvenu à imposer ses orientations politiques et économiques aux pays demandeurs.
(En anglais : World Bank)
suite à la crise de la dette des pays en développement, au début de la décennie 80. L’UNICEF prôna donc un "ajustement à visage humain"(1) . Pour certains auteurs, ces critiques amenèrent les institutions internationales de développement à prendre en compte la pauvreté dans leurs objectifs.

De fait, les critiques de l’UNICEF contribuèrent à problématiser la pauvreté dans le monde. Ainsi par exemple, Michel Chossudovsky, soutient que "la Banque Mondiale Banque mondiale Institution intergouvernementale créée à la conférence de Bretton Woods (1944) pour aider à la reconstruction des pays dévastés par la deuxième guerre mondiale. Forte du capital souscrit par ses membres, la Banque mondiale a désormais pour objectif de financer des projets de développement au sein des pays moins avancés en jouant le rôle d’intermédiaire entre ceux-ci et les pays détenteurs de capitaux. Elle se compose de trois institutions : la Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD), l’Association internationale pour le développement (AID) et la Société financière internationale (SFI). La Banque mondiale n’agit que lorsque le FMI est parvenu à imposer ses orientations politiques et économiques aux pays demandeurs.
(En anglais : World Bank)
récupéra en quelque sorte le discours humaniste de l’UNICEF, et plusieurs équipes affectées à l’analyse de la pauvreté et des "dimensions sociales de l’ajustement" furent créées" (2). En effet, la Banque Mondiale publia en 1990 un rapport sur le développement dans le monde entièrement consacré à la pauvreté (3). Mais ces critiques n’expliquent pas la priorité qui y fut soudainement donnée dans les années 90. Cette première explication n’est donc que peu satisfaisante.

Notons que, bien vite, à la suite de la Banque Mondiale, l’Organisation Mondiale du Commerce Organisation mondiale du Commerce Ou OMC : Institution créée le 1er janvier 1995 pour favoriser le libre-échange et y ériger les règles fondamentales, en se substituant au GATT. Par rapport au GATT, elle élargit les accords de liberté à des domaines non traités à ce niveau jusqu’alors comme l’agriculture, les services, la propriété intellectuelle, les investissements liés au commerce… En outre, elle établit un tribunal, l’organe des règlements des différends, permettant à un pays qui se sent lésé par les pratiques commerciales d’un autre de déposer plainte contre celui-ci, puis de prendre des sanctions de représailles si son cas est reconnu valable. Il y a actuellement 157 membres (en comptant l’Union européenne) et 26 États observateurs susceptibles d’entrer dans l’association dans les prochaines années.
(En anglais : World Trade Organization, WTO)
(OMC OMC Organisation mondiale du Commerce : Institution créée le 1er janvier 1995 pour favoriser le libre-échange et y ériger les règles fondamentales, en se substituant au GATT. Par rapport au GATT, elle élargit les accords de liberté à des domaines non traités à ce niveau jusqu’alors comme l’agriculture, les services, la propriété intellectuelle, les investissements liés au commerce… En outre, elle établit un tribunal, l’organe des règlements des différends, permettant à un pays qui se sent lésé par les pratiques commerciales d’un autre de déposer plainte contre celui-ci, puis de prendre des sanctions de représailles si son cas est reconnu valable. Il y a actuellement 157 membres (en comptant l’Union européenne) et 26 États observateurs susceptibles d’entrer dans l’association dans les prochaines années.
(En anglais : World Trade Organization, WTO)
), le Programme des Nations Unies pour le Développement Programme des Nations Unies pour le Développement Ou PNUD : Organisation de l’ONU spécialisée dans le développement. Elle se distingue des autres organisations des Nations unies par la publication annuelle d’un rapport mondial sur le développement se basant sur des indicateurs humains.
(En anglais : United Nations Development Programme, UNDP)
(PNUD PNUD Programme des Nations Unies pour le Développement : Organisation de l’ONU spécialisée dans le développement. Elle se distingue des autres organisations des Nations unies par la publication annuelle d’un rapport mondial sur le développement se basant sur des indicateurs humains.
(En anglais : United Nations Development Programme, UNDP)
), le FMI FMI Fonds Monétaire International : Institution intergouvernementale, créée en 1944 à la conférence de Bretton Woods et chargée initialement de surveiller l’évolution des comptes extérieurs des pays pour éviter qu’ils ne dévaluent (dans un système de taux de change fixes). Avec le changement de système (taux de change flexibles) et la crise économique, le FMI s’est petit à petit changé en prêteur en dernier ressort des États endettés et en sauveur des réserves des banques centrales. Il a commencé à intervenir essentiellement dans les pays du Tiers-monde pour leur imposer des plans d’ajustement structurel extrêmement sévères, impliquant généralement une dévaluation drastique de la monnaie, une réduction des dépenses publiques notamment dans les domaines de l’enseignement et de la santé, des baisses de salaire et d’allocations en tous genres. Le FMI compte 188 États membres. Mais chaque gouvernement a un droit de vote selon son apport de capital, comme dans une société par actions. Les décisions sont prises à une majorité de 85% et Washington dispose d’une part d’environ 17%, ce qui lui donne de facto un droit de veto. Selon un accord datant de l’après-guerre, le secrétaire général du FMI est automatiquement un Européen.
(En anglais : International Monetary Fund, IMF)
, l’OCDE OCDE Organisation de Coopération et de Développement Économiques : Association créée en 1960 pour continuer l’œuvre de l’Organisation européenne de coopération économique (OECE) chargée de suivre l’évolution du plan Marshall à partir de 1948, en élargissant le nombre de ses membres. A l’origine, l’OECE comprenait les pays européens de l’Ouest, les États-Unis et le Canada. On a voulu étendre ce groupe au Japon, à l’Australie, à la Nouvelle-Zélande. Aujourd’hui, l’OCDE compte 34 membres, considérés comme les pays les plus riches de la planète. Elle fonctionne comme un think tank d’obédience libérale, réalisant des études et analyses bien documentées en vue de promouvoir les idées du libre marché et de la libre concurrence.
(En anglais : Organisation for Economic Co-operation and Development, OECD)
, l’Union européenne Union Européenne Ou UE : Organisation politique régionale issue du traité de Maastricht (Pays-Bas) en février 1992 et entré en vigueur en novembre 1993. Elle repose sur trois piliers : les fondements socio-économiques instituant les Communautés européennes et existant depuis 1957 ; les nouveaux dispositifs relatifs à la politique étrangère et de sécurité commune ; la coopération dans les domaines de la justice et des affaires intérieures. L’Union compte actuellement 27 membres : Allemagne, Belgique, France, Italie, Luxembourg, Pays-Bas (1957), Danemark, Irlande, Royaume-Uni (1973), Grèce (1981), Espagne, Portugal (1986), Autriche, Finlande, Suède (1995), Chypre, Estonie, Hongrie, Lettonie, Lituanie, Malte, Pologne, Slovaquie, Slovénie, Tchéquie (2004), Bulgarie, Roumanie (2007).
(En anglais : European Union)
et le G7 adoptèrent la lutte contre la pauvreté comme priorité officielle. En réalité, ce n’est qu’en 1995, qu’un consensus s’est établi au niveau mondial pour accorder, dans la coopération au développement, la priorité à la lutte contre la pauvreté, leitmotiv actuel. Avant cela, les discours de lutte contre la pauvreté des organisations internationales de développement semblaient prendre des chemins divergents malgré les fortes connivences.

Un étrange paradoxe

Une seconde explication de l’émergence du discours de lutte contre la pauvreté fut présentée par Bruno Lautier et Pierre Salama. Ils proposaient en 1995 une explication du phénomène : "Signe que la société toute entière échoue dans son projet, la pauvreté ne revient au centre du discours politique que dans des moments de crise intense, quand il est avéré que le progrès social non seulement a ses laissés pour compte, mais engendre la pauvreté"(4) . Mais une telle vision ne convainc pas entièrement, car, d’une part, comme le reconnaissent ces auteurs, "la pauvreté dans les pays en développement ne peut être réduite à une conséquence de l’ajustement" (5), d’autre part, ce n’est pas la recrudescence du problème de la pauvreté dans les années 80 qui a poussé les organisations internationales à faire de la pauvreté une priorité. En effet, force est de constater qu’à l’époque, elles ne disposaient pas de données fiables sur la pauvreté monétaire dans le monde. De plus, alors donc que les organisations internationales s’accordent pour ériger la lutte contre la pauvreté en grande priorité, elles dressent, par ailleurs, un bilan positif de trois décennies de développement, tant sur le plan économique que social (6). Pourquoi donc accorder cette priorité si le bilan du développement est positif ?

Notons que ce constat des organisations internationales est loin d’être partagé par tous, aux dires, par exemple, d’un auteur du sud (Cuba) : "En 1990, il y avait 76 millions de pauvres en plus qu’en 1970. le capitalisme Capitalisme Système économique et sociétal fondé sur la possession des entreprises, des bureaux et des usines par des détenteurs de capitaux auxquels des salariés, ne possédant pas les moyens de subsistance, doivent vendre leur force de travail contre un salaire.
(en anglais : capitalism)
néolibéral a accentué le problème. La fragilité des gouvernements facilite la dépendance économique extérieure. Les formules démocratiques sont vidées de leur contenu. Le système parvient même à faire coïncider un progrès de la gauche avec un processus de régression sociale" (7).

Une troisième explication par la pression des mouvements sociaux de l’époque peut être rejetée à nouveau. En effet, "il est peu probable que les mouvements sociaux des années 80 aient pu exercer une pression suffisante pour imposer une réorientation des politiques des organisations internationales" (8) . Le mouvement mondial qu’on connaît aujourd’hui naquit à cette époque mais n’avait alors pas la même influence qu’il possède actuellement.

Une fonction politique

Il est plus probable de parler d’une fonction politique de la priorité donnée à la lutte contre la pauvreté pour expliquer son émergence dans le discours international ; hypothèse soutenue par Francine Mestrum dans son ouvrage sur la mondialisation et la pauvreté. Cette hypothèse répond à une des trois questions sur la pauvreté de Bruno Lautier et de Pierre Salama : "…la pensée de la pauvreté s’organise autour de trois questions, interdépendantes, qui sont les préalables à toute politique de lutte contre la pauvreté : A quoi servent les pauvres ? À quoi sert la pauvreté ? Que faire des pauvres ?"(9) . Pour Francine Mestrum, les politiques de lutte contre la pauvreté des organisations internationales contribueraient à promouvoir le néolibéralisme Néolibéralisme Doctrine économique consistant à remettre au goût du jour les théories libérales « pures ». Elle consiste surtout à réduire le rôle de l’État dans l’économie, à diminuer la fiscalité surtout pour les plus riches, à ouvrir les secteurs à la « libre concurrence », à laisser le marché s’autoréguler, donc à déréglementer, à baisser les dépenses sociales. Elle a été impulsée par Friedrich von Hayek et Milton Friedman. Mais elle a pris de l’ampleur au moment des gouvernements de Thatcher en Grande-Bretagne et de Reagan aux États-Unis.
(en anglais : neoliberalism)
.

Ainsi, les organisations internationales plaçaient, en 1990, la pauvreté à l’ordre du jour pour des raisons autres que le bien-être d’un milliard d’individus vivant dans la misère. En fait, ce serait le discours sur la mondialisation qui rendrait possible, voire nécessaire le discours sur la pauvreté. "Le discours sur la pauvreté fonctionne comme un parapluie à l’abri duquel se cachent les réformes dont la mondialisation néolibérale à besoin" (10).

Les politiques de lutte contre la pauvreté remplacent depuis 1990 les politiques de développement promues jusqu’alors, avec la volonté de faire table rase avec les dogmes du passé. La fin de la guerre froide offre une occasion historique pour entamer une nouvelle ère de coopération internationale, pour lutter contre le problème de la pauvreté. Selon la Banque Mondiale, "la lutte contre la pauvreté est une tâche essentielle, car elle touche à l’intérêt commun de l’humanité tout entière". Mais en réalité, les politiques de la Banque Mondiale n’ont pas changé, il s’agit toujours de pousser à la croissance Croissance Augmentation du produit intérieur brut (PIB) et de la production.
(en anglais : growth)
économique et aux libéralisations. Simplement, les organisations internationales disposent aujourd’hui, avec la pauvreté, d’un alibi pour promouvoir la mondialisation néolibérale. Ainsi, la lutte contre la pauvreté devient la légitimation ultime de la mondialisation économique.

Amartya Sen écrivait dans les années 80, "Much about poverty is obvious enough". L’examen de l’émergence de la priorité de lutte contre la pauvreté dans les objectifs des organisations internationales éclaire quant à lui une réalité au-delà du discours qui permet de comprendre leurs stratégies politiques aujourd’hui.

Notes

1. CORNIA, G.A., JOLLY, R., STEWART, F. (ed.), Adjustment with a Human Face. Protecting the Vulnerable and Promoting Growth. A study by UNICEF, Oxford University Press, New York, 1987
2. CHOSSUDOVSKY, Michel, La Mondialisation de la pauvreté, Ed. Ecosociété, Montréal, 1998, p. 58
3. BANQUE MONDIALE, Rapport sur le développement dans le monde 1990, La pauvreté, Banque mondiale, Washington DC., 1990
4. LAUTIER, Bruno et SALAMA, Pierre (sous la dir. de), Pauvretés, Revue Tiers-Monde Tome XXXVI, n°142, Institut d’Etude du Développement Economique et Social, PUF, Avril-Juin 1995, p.245
5. Ibidem
6. "Les années 80 - dont on a souvent dit qu’elles ont été pour les pauvres une "décennie perdue " - n’ont pas, en réalité, démenti la tendance globale au progrès ". BANQUE MONDIALE, op.cit., 1990, p. 2
7. Aurelio Alonso Tejada, in CETRI, Alternative sud, Comment se construit la pauvreté ?, Cahiers trimestriels, vol. VI-(1999) 4, L’Harmattan, Paris, 2000, p.81
8. MESTRUM, Francine, Mondialisation et pauvreté, De l’utilité de la pauvreté dans le nouvel ordre mondial, L’Harmattan, Paris, 2002, p 14
9. LAUTIER, Bruno,…op. cit. p 246
10. MESTRUM, Francine, op.cit. p.23