Choc et contre-choc pétrolier. Matériaux pour une étude du concept


Vendredi 27 juin 2008, Bruno Bauraind, 13479 signes.
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Gresea asbl (Groupe de recherche pour une stratégie économique alternative)

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Définition

En économie, un choc désigne une hausse brutale du prix d’un produit due par exemple à la modification de la demande ou de l’offre pour ce dernier. Elle (Cette hausse) peut avoir des répercussions différentes sur l’économie selon le niveau de rareté du produit et la place qu’il tient dans le cœur des consommateurs, notamment. En d’autres termes, l’ampleur du choc sur les prix dépendra de l’élasticité de la demande ou de l’offre. L’ampleur d’un choc sur l’offre dépendra de la capacité (de la volonté aussi) des producteurs d’augmenter leur production et celui sur la demande de la capacité des consommateurs à pouvoir s’en passer, plus ou moins rapidement, ou de disposer d’alternatives.

Avec un choc sur l’offre de pétrole, c’est toute l’économie des pays consommateurs qui toussent. Le pétrole reste aujourd’hui la principale source énergétique aux quatre coins de la planète. Outre le fait d’être le principal carburant, le pétrole entre dans le processus de production de l’ensemble des biens de consommation soit comme composant essentiel (pour les plastiques ou les pneus par exemple), soit pour faire tourner les usines et transporter les marchandises vers nos supermarchés. Le problème est là. Le pétrole est un élément fondamental de la croissance Croissance Augmentation du produit intérieur brut (PIB) et de la production.
(en anglais : growth)
du PIB PIB Produit intérieur brut : richesse marchande créée durant une période déterminée (souvent un an) sur un territoire précisé (généralement un pays ; mais, en additionnant le PIB de tous les pays, on obtient le PIB mondial).
(en anglais : Gross Domestic Product ou GDP)
pour lequel il n’existe pas encore d’alternatives compétitives. A court terme, sa demande est donc inélastique. Un choc pétrolier est alors synonyme d’inflation Inflation Terme devenu synonyme d’une augmentation globale de prix des biens et des services de consommation. Elle est poussée par une création monétaire qui dépasse ce que la production réelle est capable d’absorber.
(en anglais : inflation)
et peut conduire nos économies "pétrodépendantes" vers la dépression Dépression Période de crise qui perdure, avec une croissance économique lente et un chômage important. C’est l’équivalent d’une crise structurelle.
(en anglais : depression).
(baisse de la production, des prix et augmentation du chômage). A plus long terme, sur le marché Marché Lieu parfois fictif où se rencontrent une offre (pour vendre) et une demande (pour acheter) pour un bien, un service, un actif, un titre, une monnaie, etc. ; un marché financier porte sur l’achat et la vente de titres ou d’actifs financiers.
(en anglais : market)
mondial, la demande de pétrole s’ajuste. On assiste alors à un contre-choc qui grève les revenus pétroliers des pays exportateurs.

Histoire d’un concept

Une hausse de près de 300% en 3 ans. Le baril de pétrole a flirté avec le seuil des 150 dollars (147,16 dollars) à la mi-juillet 2008 alors qu’il coûtait 47 dollars en mai 2005 [1]. Le scénario est connu. L’économie mondiale fait face à ce que le Premier ministre britannique, Gordon Brown, inquiet, qualifie de "troisième choc pétrolier" [2], une catastrophe pour l’économie de la majorité des pays industrialisés. Sept (7) mois plus tard, en novembre 2008, le brut redescend sous les 50 dollars… Un contre-choc pétrolier pour les pays producteurs. Mais là, Gordon Brown s’en inquiète moins. Choc et contre-choc pétrolier, les deux faces d’une même vague sur un marché Marché Lieu parfois fictif où se rencontrent une offre (pour vendre) et une demande (pour acheter) pour un bien, un service, un actif, un titre, une monnaie, etc. ; un marché financier porte sur l’achat et la vente de titres ou d’actifs financiers.
(en anglais : market)
de l’or noir très volatile.

L’expression choc pétrolier est apparue pour la première fois en octobre 1973 lorsqu’en plein conflit israélo-arabe, les pays producteurs arabes membres de l’Organisation des pays producteurs de pétrole (OPEP OPEP Organisation des Pays Exportateurs de Pétrole : Association créée en 1960 pour regrouper une série d’États dont les revenus des exportations pétrolières en vue d’obtenir de meilleures conditions de vente. L’OPEP est devenu un acteur au centre de l’économie mondiale lorsqu’elle va décider en 1973 suite à la guerre du Kippour entre Israël et ses voisins et l’aide accordée par l’Occident à Tel Aviv de quadrupler les prix du baril brut en représailles. Cela va occasionner un transfert de revenus vers ces pays, ce qu’on va appeler les pétrodollars. L’association n’est pas stable, plusieurs pays y entrant, d’autres y sortant (parfois y rentrant de nouveau). Actuellement, elle compte douze membres : Algérie, Angola, Arabie Saoudite, Émirats arabes unis, Équateur, Irak, Iran, Koweït, Libye, Nigeria, Qatar et Venezuela. (En anglais : Organization of the Petroleum Exporting Countries, OPEC) ), réunis à Koweït les 16 et 17 octobre, décident d’un embargo sur les livraisons de pétroles vers les pays occidentaux soutenant la contre-offensive israélienne dans le Sinaï et sur le plateau du Golan. Dans ce contexte, l’embargo partiel imposé par les pays arabes et leur décision de rehausser unilatéralement les prix à deux reprises (à 5,11 dollars le baril le 16 octobre 1973, à 11,65 dollars le baril le 23 décembre 1973 [3]) font éclater un marché pétrolier déséquilibré par une soif d’or noir toujours grandissante au Nord. Les effets de ce premier choc auront d’ailleurs des répercussions sur la croissance Croissance Augmentation du produit intérieur brut (PIB) et de la production.
(en anglais : growth)
économique des pays consommateurs jusqu’en 1978. Le second choc (avril-octobre 1979) prend ses racines dans la révolution islamique iranienne et la guerre Iran-Irak qui suivra. L’Iran met alors un terme à ses livraisons de pétrole vers les pays occidentaux et la politique de l’OPEP OPEP Organisation des Pays Exportateurs de Pétrole : Association créée en 1960 pour regrouper une série d’États dont les revenus des exportations pétrolières en vue d’obtenir de meilleures conditions de vente. L’OPEP est devenu un acteur au centre de l’économie mondiale lorsqu’elle va décider en 1973 suite à la guerre du Kippour entre Israël et ses voisins et l’aide accordée par l’Occident à Tel Aviv de quadrupler les prix du baril brut en représailles. Cela va occasionner un transfert de revenus vers ces pays, ce qu’on va appeler les pétrodollars. L’association n’est pas stable, plusieurs pays y entrant, d’autres y sortant (parfois y rentrant de nouveau). Actuellement, elle compte douze membres : Algérie, Angola, Arabie Saoudite, Émirats arabes unis, Équateur, Irak, Iran, Koweït, Libye, Nigeria, Qatar et Venezuela. (En anglais : Organization of the Petroleum Exporting Countries, OPEC) se fait plus agressive. Entre 1979 et 1980, le prix du pétrole connaît huit hausses successives [4].

Enfin, après près de deux décennies de prix pétroliers très bas (20 à 25 dollars en moyenne entre 1986 et 2003 [5]), certains analystes [6] estiment que l’économie mondiale fait face en 2008 à son troisième choc pétrolier. Néanmoins, si les deux premiers chocs ont rapidement été attribués par les médias occidentaux, sans le moindre recul historique, à la tyrannie pétrolière des pays producteurs, l’explication de ce troisième choc pose plus de problèmes. Tout d’abord quant à son évolution. Il s’agit d’un choc "long", l’or noir s’apprécie dès 2003 et graduellement jusqu’en 2008 où, durant le premier semestre, les prix du pétrole connaîtront une explosion historique. Ensuite, quant à ses responsables : qui incriminer cette fois ? L’OPEP, les eaux anti-impérialistes de l’Orénoque, celles plus troubles du Delta du Niger, les "hedge funds" et leurs pratiques spéculatives ou le gaspillage énergétique en œuvre dans les pays industrialisés ? Il y a derrières ces interrogations une question lancinante, reflet d’une opposition entre pays producteurs et pays consommateurs, entre le Nord et le Sud : à qui la faute ?

Analyse génétique et fonction idéologique

Lors des deux premiers chocs pétroliers, la sentence tombe sans procès. Ce sont les pays producteurs, réunis pour la plupart au sein de l’OPEP, qui sont accusés de jouer de l’arme pétrolière et de faire exploser les prix. Cette stigmatisation qui donnera naissance à un abus de langage, la "tyrannie pétrolière", est vieille d’un demi siècle. Elle naît avec la transposition erronée en Occident du terme cartel Cartel Association de plusieurs entreprises d’un secteur en vue de réglementer la production de celui-ci : maintenir un même prix de vente sur le marché, se répartir des quotas de production, etc.
(en anglais : cartel, mais souvent coalition, syndicate ou trust)
vers l’OPEP. Un terme qui décrivait à l’origine l’entente entre les "sept soeurs", les sept multinationales du pétrole américaine et européenne [7] qui durant 50 ans eurent la mainmise sur toute la filière d’approvisionnement. Dans les faits, l’OPEP fut créée pour éviter l’effondrement constant des prix pétrolier. Les nationalisations des années 70 ont ainsi permis aux pays producteurs de réintégrer les puits dans leur souveraineté nationale [8]. Les compagnies privées du Nord conservant néanmoins le contrôle sur la recherche, l’extraction, le transport, la distribution et le raffinage. Outre ses difficultés à parler d’une seule voix, l’OPEP n’a donc jamais eu le pouvoir de décider seule des prix de l’or noir. Historiquement, chaque fois que l’OPEP décide de brandir l’arme du pétrole lors de crises géopolitiques, l’un ou l’autre Etat membre jouera cavalier seul et rehaussera le niveau de sa production. Ainsi, l’embargo imposé par les producteurs arabes en octobre 1973 ne pouvait être la cause de graves et durables ruptures d’approvisionnement pour les pays occidentaux. La raison ? Le double jeu géopolitique de l’Arabie saoudite, pilier central de l’OPEP. Si durant l’embargo, la production saoudienne a bien diminué de 19,5%, l’Arabie saoudite avait augmenté cette même production de 36% entre janvier et septembre de la même année… [9] De quoi amortir préventivement la violence du choc. Peut-on considérer dès lors que les quelques dimanches sans voitures en Occident étaient dus à la seule contraction de l’offre ? Les intérêts Intérêts Revenus d’une obligation ou d’un crédit. Ils peuvent être fixes ou variables, mais toujours déterminés à l’avance.
(en anglais : interest)
convergents du cow-boy et du prince furent souvent plus forts que la cacophonie qui présidait à la définition des stratégies de l’OPEP. Dans ce contexte d’ailleurs, la récente dégringolade des prix pétroliers montre encore une fois que cette organisation n’est pas le seul maître à bord. Quoi qu’il en soit, le discours sur la tyrannie pétrolière va longtemps permettre aux gouvernements occidentaux de détourner l’opinion de sa gestion irrationnelle d’un bien frappé de rareté. Le gaspillage énergétique ? Hors sujet. Les bénéfices exorbitants des majors du pétrole ? Hors sujet. Le développement du marché "papier" à partir des années 80 [10] et le rôle des spéculateurs dans le gonflement des bulles ? On s’y intéressera en… 2008. La faiblesse de l’investissement Investissement Transaction consistant à acquérir des actifs fixes, des avoirs financiers ou des biens immatériels (une marque, un logo, des brevets…).
(en anglais : investment)
des compagnies pétrolières dans les capacités de raffinage au Nord ? Quelques lignes dans la presse spécialisée. Pourtant, leurs installations de raffinage fonctionnaient déjà à 97% de leur capacité en 2004 ! [11]

En 2008, lorsque le prix du baril commence sa course vers les sommets, les vieux réflexes réapparaissent. Pendant que les délégations américaines se succèdent dans les palais saoudiens, l’Agence internationale à l’Energie (AIE) accuse l’OPEP de pousser les prix, alors aux alentours de 100 dollars le baril, par "sa politique trop restrictive" [12]. Les experts de l’agence oublient qu’en 25 ans, la marge de manœuvre à court terme de l’organisation s’est réduite. Hormis l’Arabie saoudite, les pays producteurs de pétrole n’ont plus les capacités d’augmenter rapidement le volume de barils disponibles sur le marché. Selon Nicolas Sarkis, directeur du centre arabe d’études pétrolières à Paris : "il suffit que les exportations d’un pays soient, pour une raison ou une autre, amputées d’un ou de deux millions de barils par jour pour que l’offre mondiale connaisse de graves problèmes". Cette fois, le choc est moins politique que physique.

Choc au Nord, contre-choc au Sud

On en fait rarement cas dans la presse occidentale. Les effets désastreux des contre-chocs pétroliers sur les économies de rente des pays exportateurs ont moins de résonance médiatique que les hausses de prix de l’or noir. Pourtant, l’analyse de l’impact des chocs pétroliers sur les pays importateurs ne peut être complète qu’en la mettant en parallèle avec celle des contre-chocs qui touchent les pays exportateurs. En effet, la hausse des prix entraîne sur le long terme une augmentation de la production et des investissements dans le secteur ainsi qu’une diminution de la consommation. Résultat, davantage de pétrole disponible sur le marché et donc des prix qui retombent. Ces contre-chocs ont eu des effets bien plus important sur les économies des pays pétroliers que les chocs sur les économies industrialisées. En effet, la rente pétrolière constitue souvent pour les pays producteurs la majeure partie des ressources de l’Etat. Ainsi, après le second choc pétrolier, devant les pressions du gouvernement des Etats-Unis, l’Arabie saoudite acceptera d’augmenter sa production. Cette augmentation aboutira à une chute des prix du brut de 30 dollars à 10 dollars le baril en 1986. Pour la seule année 1986, la chute des recettes d’exportation a représenté une perte en revenus réels de plus de 15% du PIB PIB Produit intérieur brut : richesse marchande créée durant une période déterminée (souvent un an) sur un territoire précisé (généralement un pays ; mais, en additionnant le PIB de tous les pays, on obtient le PIB mondial).
(en anglais : Gross Domestic Product ou GDP)
pour les pays producteurs en faveur des pays consommateurs. Ce chiffre relativise les pertes de revenus des pays industrialisés lors des chocs pétroliers de 1973 et 1979 qui n’ont jamais dépassé 4% du PIB [13]… De plus, entre 1986 et 2003, le pétrole est bradé sur le marché mondial. Outre le manque à gagner pour les pays producteurs qui paradoxalement garnissent les tréfonds du classement IDH (indice de développement humain) du PNUD PNUD Programme des Nations Unies pour le Développement : Organisation de l’ONU spécialisée dans le développement. Elle se distingue des autres organisations des Nations unies par la publication annuelle d’un rapport mondial sur le développement se basant sur des indicateurs humains.
(En anglais : United Nations Development Programme, UNDP)
(Programme des Nations unies pour le Développement Programme des Nations Unies pour le Développement Ou PNUD : Organisation de l’ONU spécialisée dans le développement. Elle se distingue des autres organisations des Nations unies par la publication annuelle d’un rapport mondial sur le développement se basant sur des indicateurs humains.
(En anglais : United Nations Development Programme, UNDP)
), ces prix "cassés" n’ont pas incité les pays industrialisés à investir dans la recherche d’alternatives au pétrole. En 2009, alors que le mur du réchauffement climatique se rapproche à toute vitesse, la dégringolade des prix du pétrole risque à nouveau de détourner l’investissement Investissement Transaction consistant à acquérir des actifs fixes, des avoirs financiers ou des biens immatériels (une marque, un logo, des brevets…).
(en anglais : investment)
financier et humain nécessaire à cet objectif.

Le nécessaire de voyage

Pour une déconstruction critique de la tyrannie pétrolière lors des deux premiers chocs pétrolier voir  : Georges Corm, Le Proche-Orient éclaté 1956-2003, Paris, Gallimard, 2003.

Pour une analyse indépendante de la géoéconomie pétrolière à partir du monde arabe voir le bimensuel "Le pétrole et le gaz arabe" du centre arabe d’études pétrolières dirigé par Nicolas Sarkis. Les sommaires sont disponibles en ligne à l’adresse : http://www.arab-oil-gas.com/index5.htm

Pour une vue d’ensemble des enjeux pétroliers dans un contexte Nord-Sud voir Bruno Carton et Pascale Lamontagne, Le pétrole en Afrique : la violence faite aux peuples, Bruxelles, Gresea, 2000.





[1Shahidul Islam, The Third Oil Shock : The Path Forward for Bangladesh, Singapour, Isas Brief, le 10 juin 2008.

[2The Guardian, article mis en ligne le 28 mai 2008, http://www.guardian.co.uk/commentisfree/2008/may/28/gordonbrown.oil.

[3Georges, Corm, Le Proche-Orient éclaté (1956-2003), Paris, Gallimard, 2003.

[4Le Monde Diplomatique de mai 2006. à l’adresse http://www.monde-diplomatique.fr/2006/05/A/13414

[7Standard Oil of New Jersey, Royal Dutch-Shell, British Petroleum, Gulf, Texas, Standard Oil of California et Socony Mobil Oil.

[8Georges, Corm, Idem.

[9Georges, Corm, Ibidem.

[10Philippe, Lauwers, Crise du Golfe : une fois de plus, l’enjeu pétrolier, Bruxelles, Gresea, 1991.

[11Interview de Nicolas Sarkis pour le Quotidien d’Oran, le 26 août 2004, disponible sur le site Afrik.com à l’adresse http://www.afrik.com/article7587.html

[12Les Echos du 4 janvier 2008

[13Bruno, Carton, in La guerre du pétrole, Bruxelles, EPO, 1991.