La crise actuelle et les moyens d’en sortir


Mardi 18 novembre 2008, Prabhat Patnaik, 17299 signes.
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Gresea asbl (Groupe de recherche pour une stratégie économique alternative)

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Exposé du Professeur Patnaik, membre du groupe d’étude interactif sur la crise financière mondiale de l’AG de l’ONU ONU Organisation des Nations Unies : Institution internationale créée en 1945 pour remplacer la Société des Nations et composée théoriquement de tous les pays reconnus internationalement (193 à ce jour). Officiellement, il faut signer la Charte de l’ONU pour en faire partie. L’institution représente en quelque sorte le gouvernement du monde où chaque État dispose d’une voix. Dans les faits, c’est le Conseil de sécurité qui dispose du véritable pouvoir. Il est composé de cinq membres permanents (États-Unis, Russie, Chine, France et Grande-Bretagne) qui détiennent un droit de veto sur toute décision et de dix membres élus pour une durée de deux ans. L’ONU est constituée par une série de départements ou de structures plus ou moins indépendantes pour traiter de matières spécifiques. Le FMI et la Banque mondiale, bien qu’associés à ce système, n’en font pas officiellement partie.
(En anglais : United Nations, UN)
, devant l’Assemblée générale des Nations Unies, 30 octobre 2008

Les discussions au sujet de la crise économique mondiale actuelle ont tendance à se focaliser exclusivement sur l’éclatement de la bulle du logement aux États-Unis. Cette dernière est indubitablement la cause immédiate de la crise, mais, à l’arrière-plan, reste le fait que dans le capitalisme Capitalisme Système économique et sociétal fondé sur la possession des entreprises, des bureaux et des usines par des détenteurs de capitaux auxquels des salariés, ne possédant pas les moyens de subsistance, doivent vendre leur force de travail contre un salaire.
(en anglais : capitalism)
contemporain, ce sont de telles bulles qui fournissent le stimulus pour les vagues d’expansion. Les Etats-Unis que leur taille et leur force ont imposés, dans le régime de libéralisation Libéralisation Action qui consiste à ouvrir un marché à la concurrence d’autres acteurs (étrangers ou autres) autrefois interdits d’accès à ce secteur. commerciale actuel, comme l’agent déterminant du rythme de croissance Croissance Augmentation du produit intérieur brut (PIB) et de la production.
(en anglais : growth)
de l’économie mondiale dans son ensemble, en sont arrivés à miser sur de telles bulles pour lancer et faire perdurer ces vagues d’expansion. La "bulle Internet", dont l’éclatement est à l’origine de la crise précédente, a été suivie de celle du logement qui a entamé une nouvelle vague de croissance Croissance Augmentation du produit intérieur brut (PIB) et de la production.
(en anglais : growth)
. Celle-ci est maintenant arrivée à sa fin, entraînant une crise financière majeure et engendrant ce qui apparaît comme une dépression Dépression Période de crise qui perdure, avec une croissance économique lente et un chômage important. C’est l’équivalent d’une crise structurelle.
(en anglais : depression).
dont l’importance nous rappelle celle des années 1930.

John Maynard Keynes, qui écrivait à l’époque même de la Grande dépression Dépression Période de crise qui perdure, avec une croissance économique lente et un chômage important. C’est l’équivalent d’une crise structurelle.
(en anglais : depression).
, avait identifié la faille principale du système de libre marché Marché Lieu parfois fictif où se rencontrent une offre (pour vendre) et une demande (pour acheter) pour un bien, un service, un actif, un titre, une monnaie, etc. ; un marché financier porte sur l’achat et la vente de titres ou d’actifs financiers.
(en anglais : market)
 : son incapacité à distinguer entre « entreprise » et « spéculation Spéculation Action qui consiste à évaluer les variations futures de marchandises ou de produits financiers et à miser son capital en conséquence ; la spéculation consiste à repérer avant tous les autres des situations où des prix doivent monter ou descendre et d’acheter quand les cours sont bas et de vendre quand les cours sont élevés.
(en anglais : speculation)
 ». D’où sa prédisposition à être dominé par des spéculateurs intéressés non pas par le rendement à long terme des actifs, mais uniquement par l’accroissement à court terme de la valeur de ces derniers. Leurs coups de tête et leurs caprices qui entraînaient de fortes oscillations du prix des biens, déterminaient l’ampleur des investissements productifs et donc le niveau global de la demande, de l’emploi et de la production dans l’économie. Les conditions de vie concrètes de millions de gens étaient déterminées par les caprices d’une bande de spéculateurs opérant dans le cadre du système de libre marché Marché Lieu parfois fictif où se rencontrent une offre (pour vendre) et une demande (pour acheter) pour un bien, un service, un actif, un titre, une monnaie, etc. ; un marché financier porte sur l’achat et la vente de titres ou d’actifs financiers.
(en anglais : market)
.

Bulle dépressive

Keynes voulait mettre fin à cet engrenage au moyen de ce qu’il appelait une “socialisation” globale de l’investissement Investissement Transaction consistant à acquérir des actifs fixes, des avoirs financiers ou des biens immatériels (une marque, un logo, des brevets…).
(en anglais : investment)
, par laquelle l’État, agissant au nom de la société, garantissait toujours un certain niveau d’investissement Investissement Transaction consistant à acquérir des actifs fixes, des avoirs financiers ou des biens immatériels (une marque, un logo, des brevets…).
(en anglais : investment)
dans l’économie – et par là un niveau de demande globale assurant le plein emploi Plein emploi Situation d’une économie où tous ceux qui désirent travailler, dans les conditions de travail et de rémunération habituelles, trouvent un travail dans un délai raisonnable. Il existe un chômage d’environ 2 ou 3% de la population, correspondant aux personnes ayant quitté un travail pour en trouver un autre. On appelle cela le chômage frictionnel (chômage de transition ou chômage incompressible).
(En anglais : full employment)
. Cette recommandation permettait non seulement d’évincer le système de libre marché grâce à l’intervention de l’État, mais restreignait également les capacités globales de mobilité des flux Flux Notion économique qui consiste à comptabiliser tout ce qui entre et ce qui sort durant une période donnée (un an par exemple) pour une catégorie économique. Pour une personne, c’est par exemple ses revenus moins ses dépenses et éventuellement ce qu’il a vendu comme avoir et ce qu’il a acquis. Le flux s’oppose au stock.
(en anglais : flow)
financiers puisqu’une intervention étatique significative n’aurait pas été possible si l’État-nation avait dû faire face à un capital Capital Ensemble d’actifs et de richesses pouvant être utilisés pour produire de nouveaux biens ou services.
(en anglais : capital, mais aussi fund ou wealth)
mobile à l’échelle internationale. « Que la finance soit d’abord nationale ! », disait Keynes. C’était là la condition d’une autonomie d’action Action Part de capital d’une entreprise. Le revenu en est le dividende. Pour les sociétés cotées en Bourse, l’action a également un cours qui dépend de l’offre et de la demande de cette action à ce moment-là et qui peut être différent de la valeur nominale au moment où l’action a été émise.
(en anglais : share ou equity)
significative de l’État en matière économique.
Le processus de mondialisation, qui a débuté en même temps que la gestion keynésienne de la demande, a miné – par le fait qu’il concernait surtout la globalisation du capital Capital Ensemble d’actifs et de richesses pouvant être utilisés pour produire de nouveaux biens ou services.
(en anglais : capital, mais aussi fund ou wealth)
financier – la gestion keynésienne de la demande dans les pays capitalistes et a entraîné le démantèlement de toute une panoplie de mesures régulatrices qui caractérisaient le régime keynésien. Les poussées de la demande globale ont fini par être de plus en plus induites par la stimulation des dépenses privées, avec la création de bulles en matière de prix des actifs plutôt que d’une adaptation des dépenses publiques dans un contexte de prix raisonnablement stables. Bref, le fait de s’appuyer sur des bulles a agi comme un substitut à l’ancien régime keynésien de gestion de la demande. Il s’agissait là de gestion par la création et l’entretien de bulles plutôt que par le rythme des dépenses publiques. Il n’est donc pas surprenant que la fréquence des crises financières, associée à l’éclatement de ces bulles, se soit fortement accrue après 1973 et que le système capitaliste s’oriente aujourd’hui vers un crash majeur.

Les gouvernements des pays avancés n’ont toujours pas admis qu’un crash nous menace. Ils ont agi sur la supposition qu’il suffisait d’injecter des liquidités dans le système. L’on a d’abord pensé que cette injection pouvait se faire au moyen de l’achat par le gouvernement de fonds Fonds (de placement, d’investissement, d’épargne…) : société financière qui récolte l’épargne de ménages pour l’investir ou le placer dans des produits financiers plus ou moins précis, parfois définis à l’avance. Il existe des fonds de pension, des fonds de placement, des fonds de fonds qui sont proposés à tout un chacun. En revanche, les hedge funds (fonds spéculatifs) et les private equity funds sont réservés à une riche clientèle.
(en anglais : fund)
« toxiques », mais l’opposition généralisée à ce plan a aujourd’hui conduit la plupart des gouvernements à accepter l’idée d’une injection de liquidités au lieu d’acheter des actifs, c.-à-d. de la nationalisation Nationalisation Acte de prise en mains d’une entreprise, autrefois privée, par les pouvoirs publics ; cela peut se faire avec ou sans indemnisation des anciens actionnaires ; sans compensation, on appelle cela une expropriation.
(en anglais : nationalization)
partielle des établissements financiers.

Cependant, l’injection de liquidités, même de cette façon, ne suffit pas. Le crédit ne suivra pas simplement parce que les banques auront accès à davantage de liquidités. Une demande adéquate de crédit s’impose, et pour des projets viables, présentés par des emprunteurs solvables et dignes de confiance. Mais ce n’est pas ce qui se passe. Parce que, tout d’abord, l’injection de liquidités n’améliore pas la solvabilité Solvabilité Rapport de long terme pour savoir si la firme peut structurellement supporter les charges financières qu’elle doit assurer de par son activité ; c’est sa capacité à rembourser les dettes qu’elle contracte.
(en anglais : solvency)
d’établissements encombrés de fonds Fonds (de placement, d’investissement, d’épargne…) : société financière qui récolte l’épargne de ménages pour l’investir ou le placer dans des produits financiers plus ou moins précis, parfois définis à l’avance. Il existe des fonds de pension, des fonds de placement, des fonds de fonds qui sont proposés à tout un chacun. En revanche, les hedge funds (fonds spéculatifs) et les private equity funds sont réservés à une riche clientèle.
(en anglais : fund)
« toxiques » et que, de ce fait, les risques en matière de prêts se maintiennent à une échelle prohibitive. Et, deuxièmement – et à un tout autre niveau – l’anticipation d’une dépression dissuade les emprunteurs d’emprunter et les prêteurs de prêter.

Cette anticipation découle en revanche de divers facteurs : primo, l’éclatement d’une bulle n’est pas forcément et immédiatement suivi de la formation d’une autre, ce qui fait qu’une récession Récession Crise économique, c’est-à-dire baisse du produit intérieur brut durant plusieurs mois au moins.
(en anglais : recession ou crisis)
est de toute façon inévitable pendant un temps plus ou moins long. Secundo, l’importance même de la crise financière actuelle est telle qu’elle autorise à prévoir une récession Récession Crise économique, c’est-à-dire baisse du produit intérieur brut durant plusieurs mois au moins.
(en anglais : recession ou crisis)
prolongée. Et, tertio, maintenant que la crise a commencé, les perspectives de sa prévention au moyen des instruments monétaires habituels (y compris l’injection de liquidités) apparaissent comme particulièrement incertaines. Le scénario, selon lequel les préférences envers des liquidités accrues chez les individus privés et les institutions et un fléchissement dans l’économie réelle se renforceraient mutuellement, a déjà commencé à se réaliser et continuera pendant une période prolongée, à moins que les gouvernements agissent à présent en vue d’injecter directement de la demande dans l’économie, en plus d’injecter des liquidités. Faute d’agir en ce sens et à une échelle suffisante, la dépression persistera.

Tiers-monde en crise

Les pays du Tiers-monde n’échapperont pas aux effets de cette dépression. Il est vrai que chez nombre d’entre eux, le système financier n’est pas encore suffisamment "ouvert" et n’a donc pas été contaminé par le moindre fonds "toxique", ce qui leur permettra d’échapper à l’impact direct de la crise financière mondiale (bien qu’ils n’échapperont pas, par contre, à certains mouvements « solidaires » dans leur propre marché financier). Cependant, ils auront certainement à affronter l’impact de la dépression dans l’économie réelle. Leurs revenus d’exportation, tant pour les marchandises que pour les services, seront affectés, entraînant chômage et contraction de la production d’une part, une crise des échanges extérieurs, la dépréciation de leur taux de change et l’augmentation de l’inflation Inflation Terme devenu synonyme d’une augmentation globale de prix des biens et des services de consommation. Elle est poussée par une création monétaire qui dépasse ce que la production réelle est capable d’absorber.
(en anglais : inflation)
de l’autre (cette dernière se verra aggravée par la fuite des capitaux spéculatifs arrivés auparavant sur les « nouveaux marchés émergents » sous les auspices des investisseurs étrangers institutionnels.

Deux domaines s’avèrent ici particulièrement préoccupants. L’un est l’inévitable déclin des termes de l’échange Termes de l’échange Pouvoir d’achat de biens et services importés qu’un pays détient grâce à ses exportations. L’indice des termes de l’échange le plus courant mesure le rapport entre les prix des exportations et les prix des importations. Une augmentation de cet indice correspond à une amélioration des termes de l’échange : par exemple, un pays vend plus cher ses exportations pour un prix à l’importation constant. Inversement, une diminution de l’indice correspond à une dégradation des termes de l’échange.
(en anglais : terms of trade)
pour les matières premières qui survient au cours d’une dépression. Ce qui entraînera chez les cultivateurs des cultures d’exportation une détresse et une indigence encore accrues ainsi qu’une hausse des suicides de masse (comme ceux qui frappent déjà, et parfois à une échelle préoccupante, des pays comme l’Inde). Le second est la régression en matière de sécurité alimentaire qui s’ensuivra inexorablement dans une bonne partie du Tiers-monde. Cette sécurité alimentaire dans le Tiers-monde a, bien sûr, déjà été sapée depuis plus longtemps – nous en reparlerons. Mais les choses s’aggraveront lorsque la dépression déploiera ses effets. Il y a à cela trois raisons qui se renforcent mutuellement : primo, la baisse des revenus du commerce extérieur due à la diminution des exportations et des termes de change réduira l’accès aux céréales alimentaires dans les pays qui en sont importateurs , du fait du déclin de leurs capacités d’importation. Secundo, même s’ils parviennent à maintenir plus ou moins ces disponibilités en matière d’alimentation, la réduction des revenus des paysans "exportateurs", des petits producteurs et de tous ceux qui seront touchés par un chômage croissant signifie que de larges masses de gens n’auront tout simplement plus les moyens d’acheter la nourriture nécessaire. Et, tertio, si les termes de l’échange Termes de l’échange Pouvoir d’achat de biens et services importés qu’un pays détient grâce à ses exportations. L’indice des termes de l’échange le plus courant mesure le rapport entre les prix des exportations et les prix des importations. Une augmentation de cet indice correspond à une amélioration des termes de l’échange : par exemple, un pays vend plus cher ses exportations pour un prix à l’importation constant. Inversement, une diminution de l’indice correspond à une dégradation des termes de l’échange.
(en anglais : terms of trade)
pour les produits non alimentaires déclinent par rapport à ceux des produits alimentaires, tous les problèmes évoqués ci-dessus se verront encore aggravés, comme c’est le cas depuis un certain temps déjà.

Il y a là une tragique ironie. Non seulement la grande masse des paysans, des petits producteurs, des travailleurs agricoles, des artisans et des travailleurs de l’industrie du Tiers-monde n’ont pas bénéficié du boom résultant de l’emballement des prix des produits agricoles, mais ce mouvement s’est également accompagné d’une détérioration absolue de leurs niveaux de vie. Et cela ne s’est pas produit malgré le boom, mais à cause de lui, et cela, de diverses façons. Tout d’abord, aux États-Unis et du fait de l’interconnexion entre les marchés financiers du monde, le boom des prix des biens a tendu à produire une bulle sur le marché des actions et, de façon plus générale, dans le secteur financier, y compris dans les pays du Tiers-monde où les banques et autres institutions financières ont cessé leurs prêts aux secteurs productifs en faveur de prêts spéculatifs ; ont fait basculer leurs prêts aux milieux ruraux aux prêts en faveur des milieux urbains, ont cessé de financer de l’agriculture et le microcrédit Microcrédit Crédit d’un montant peu élevé, utilisé pour permettre à des individus ou à des groupes de fonctionner ou d’étendre leurs activités lorsque les banques traditionnelles refusent de prêter ou alors prêtent à des taux ou dans des conditions insupportables.
(En anglais : microcredit)
pour privilégier le crédit à la consommation des milieux aisés et se sont focalisés sur les prêts à court au détriment de l’achat de titres. Cela a sapé les fondements de la petite production paysanne. Ensuite, l’État – censé, dans cette nouvelle configuration, se soucier davantage du boom et de la sauvegarde de la "confiance des investisseurs" que de l’appui aux paysans et à la petite production – a dispensé moins d’aide à ces derniers. Les subventions aux moyens de production, le système de soutien aux prix, des investissements publics essentiels et les dépenses gouvernementales en faveur des infrastructures rurales et des secteurs sociaux ont subi des coupures spectaculaires. Et, privée de ces différents soutiens, l’ensemble de l’économie de petite production a plongé dans la crise.

Des données statistiques toutes simples peuvent illustrer ce constat. Au cours du quinquennat 1980-1985, la production de céréales par tête dans le monde était de 325 kg. En 2000-2005, elle était tombée à 310 kg. Ce déclin absolu dans la production de céréales par tête signifiait également un déclin absolu de la consommation de céréales par tête dans l’ensemble du monde. Mais, étant donné que dans les économies avancées, la consommation individuelle de céréales, à la fois directe et indirecte, a augmenté, le déclin global dans l’ensemble du monde provient d’une réduction massive dans les pays du Tiers-monde. Même des pays comme la Chine et l’Inde qui ont connu des taux de croissance de leur PIB PIB Produit intérieur brut : richesse marchande créée durant une période déterminée (souvent un an) sur un territoire précisé (généralement un pays ; mais, en additionnant le PIB de tous les pays, on obtient le PIB mondial).
(en anglais : Gross Domestic Product ou GDP)
remarquables, n’ont pas échappé à cette tendance.

Le fait que ce déclin de la production par tête de céréales dans l’économie mondiale ne s’est accompagné d’aucune hausse correspondante des prix céréaliers (en fait, entre ces deux périodes, les termes du commerce céréalier par rapport à ceux des produits manufacturés ont diminué de presque 40% dans le monde), même lorsque le revenu par tête dans le monde augmentait de façon nette, suggère que la pression qui s’exerce sur le pouvoir d’achat des masses dans le Tiers-monde était encore plus grande. Voilà pourquoi le revers du boom spectaculaire qui s’est produit dans un monde capitaliste dérégulé et financièrement interconnecté, a consisté en une compression spectaculaire du niveau de vie des masses, particulièrement dans le Tiers-monde (ce qui, soit dit en passant, rend si inappropriée l’analogie souvent faite entre la locomotive et le rôle mondial de l’économie étasunienne dans le monde ; en fait, cette locomotive remorque certains wagons mais repousse les autres en arrière).

Cependant, même si les masses souffrent des effets du boom spéculatif, elles souffriraient aussi et plus encore des effets de son effondrement. Il n’y a pas de symétrie, ici, entre les conséquences des booms et celles des dépressions et c’est là que réside l’ironie tragique de la situation.

Retour de l’Etat

Il est clair, au vu de ce qui précède, que la nécessité de l’heure n’est pas seulement l’injection de liquidités dans l’économie mondiale, mais aussi et en plus une injection de la demande. Celle-ci ne peut se faire que par une action Action Part de capital d’une entreprise. Le revenu en est le dividende. Pour les sociétés cotées en Bourse, l’action a également un cours qui dépend de l’offre et de la demande de cette action à ce moment-là et qui peut être différent de la valeur nominale au moment où l’action a été émise.
(en anglais : share ou equity)
fiscale directe des gouvernements du monde. Afin d’encourager en ce sens les gouvernements, deux conditions doivent être satisfaites. Primo, un contrôle des flux Flux Notion économique qui consiste à comptabiliser tout ce qui entre et ce qui sort durant une période donnée (un an par exemple) pour une catégorie économique. Pour une personne, c’est par exemple ses revenus moins ses dépenses et éventuellement ce qu’il a vendu comme avoir et ce qu’il a acquis. Le flux s’oppose au stock.
(en anglais : flow)
financiers transfrontaliers car, en l’absence de celui-ci, les gouvernements resteront prisonniers des caprices d’un capital financier Capital financier Ensemble d’avoirs concernant des actifs financiers (titres, prêts...). On désigne aussi les formes juridiques capitalistes qui accumulent des avoirs financiers de capital financier par opposition à un capital industriel ou capital réel. Soit toutes les sociétés financières. Dans la théorie marxiste, on identifie le capital financier à la « fusion entre le capital industriel et bancaire », c’est-à-dire les firmes qui ont des participations ou des investissements à la fois dans le domaine bancaire (ou financier) et industriel.
(en anglais : financial capital).
spéculatif qui se déplace d’un endroit du monde à l’autre. Secundo, la mise sur pied d’un organisme financier international qui opère en fonction de principes différents de ceux qui animent les institutions multilatérales actuelles et qui non seulement conditionne l’accès au financement, mais permette aussi de substituer des prêts à long terme aux prêts à court terme. De façon à ce qu’on ne se retrouve pas en train de "prêter à court terme pour financer des investissements à long terme".

Les secteurs dans lesquels les dépenses gouvernementales augmenteront différeront évidemment d’un pays à l’autre, mais l’objectif général de ces dépenses doit être de mettre fin à la compression des niveaux de vie des milieux populaires partout dans le monde, compression qui a été constatée dans l’économie mondiale au cours des dernières années. Aux États-Unis, les dépenses gouvernementales peuvent prendre la forme d’un renforcement des moyens de l’action sociale et d’une extension des activités de l’État Providence en général, de dépenses accrues en matière d’infrastructures et d’une facilitation de l’accès au financement aux États grâce à des transferts fédéraux. Mais en Inde, en Chine et dans d’autres pays du Tiers-monde, des dépenses gouvernementales plus importantes doivent, en plus de celles consacrées aux mesures de bien-être social, être orientées en vue d’un accroissement substantiel de la production agricole et surtout de celle des céréales alimentaires.

En considérant l’économie mondiale dans son ensemble, les stimulants de la nouvelle croissance ne doivent pas provenir d’une nouvelle bulle spéculative, mais de dépenses gouvernementales accrues qui améliorent directement les conditions de vie des gens, tant dans les économies avancées que dans les économies en développement. Et qui visent une amélioration de la production céréalière alimentaire dans le monde, par le redressement de l’agriculture paysanne (et non par l’agriculture industrielle qui créerait du pouvoir d’achat sur le dos des paysans et perpétuerait ainsi leur détresse). Pour résumer, le nouveau paradigme doit permettre une stratégie de croissance basée sur les céréales alimentaires (et fondée sur l’agriculture paysanne), appuyée par une hausse des dépenses gouvernementales à cette fin. Celle-ci débarrasserait le monde à la fois de la dépression et des crises financières et alimentaires. Les accords économiques mondiaux en matière de commerce et de finances doivent viser à la réalisation de cet objectif plutôt que se conformer à quelques principes préconçus de libre-échange qui ont pour effet de plonger l’économie mondiale dans la crise financière et la dépression économique et la paysannerie et les petits producteurs du monde dans la misère, et ce en période de boom comme de dépression.

Texte traduit de l’anglais pour le Gresea par Paul Delmotte dont une des versions originales a été publiée par The Hindu, principal quotidien de l’Inde, en date du 14 novembre 2008. Voir : http://www.thehindu.com/2008/11/14/stories/2008111456301000.htm