Multinationales 2009 : Symphonie en ré… cession


Mercredi 6 octobre 2010, Henri Houben, 8670 signes.
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Gresea asbl (Groupe de recherche pour une stratégie économique alternative)

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Sur la base des données clôturées en 2008, nous avions dressé un tour panoramique et historique de la situation des multinationales depuis une cinquantaine d’années. Les chiffres de 2009 sont, depuis lors, publiés. Quelle évolution peut-on constater ?

La crise est terminée. C’est sur tous ces tons que les responsables américains, européens et internationaux chantent la situation économique actuelle. Pourtant, à voir les données des plus grandes firmes mondiales, elle semble persister notablement.

D’une façon générale, les principaux indicateurs sont en retrait. Le chiffre d’affaires Chiffre d’affaires Montant total des ventes d’une firme sur les opérations concernant principalement les activités centrales de celle-ci (donc hors vente immobilière et financière pour des entreprises qui n’opèrent pas traditionnellement sur ces marchés).
(en anglais : revenues ou net sales)
global des 200 géants industriels se rétracte (pour le choix des firmes, voir encadré et annexe). Leurs profits également. Et il n’y a plus réellement d’exception pétrolière.

En 2008, les prix de l’or noir avaient grimpé, durablement, et permis aux multinationales du secteur de truster les premières places en termes de chiffre d’affaires Chiffre d’affaires Montant total des ventes d’une firme sur les opérations concernant principalement les activités centrales de celle-ci (donc hors vente immobilière et financière pour des entreprises qui n’opèrent pas traditionnellement sur ces marchés).
(en anglais : revenues ou net sales)
et de profit, battant des records mondiaux de rentabilité : plus de 45 milliards de dollars pour Exxon Mobil. C’est encore le cas en 2009. Le pétrole rapporte toujours gros, mais beaucoup moins qu’en 2008.

Le Fortune des entreprises

Fortune est un bimensuel économique américain. Depuis 1960, il établit un classement des firmes manufacturières selon leurs chiffres d’affaires aux États-Unis et en dehors. Il fournit ainsi cinq données pour les compagnies classées : le chiffre d’affaires, le profit net, l’emploi, le total des actifs et les fonds Fonds (de placement, d’investissement, d’épargne…) : société financière qui récolte l’épargne de ménages pour l’investir ou le placer dans des produits financiers plus ou moins précis, parfois définis à l’avance. Il existe des fonds de pension, des fonds de placement, des fonds de fonds qui sont proposés à tout un chacun. En revanche, les hedge funds (fonds spéculatifs) et les private equity funds sont réservés à une riche clientèle.
(en anglais : fund)
propres.

A partir de 1994, Fortune a généralisé son hit-parade pour l’ensemble des entreprises. Pour avoir un aperçu sur près de cinquante ans, nous avons continué à utiliser la méthodologie de sélectionner les sociétés industrielles. Cela a donné l’analyse publiée dans le Gresea Echos n°62. L’article ci-joint est l’actualisation des données pour 2009.

Par rapport à l’étude précédente, nous avons intégré les chiffres de certaines entreprises chinoises. Nous avons continué à exclure ceux des firmes énergétiques trop liées aux pouvoirs publics.

Le tableau suivant reprend les dix firmes les plus profitables de 2009.

Tableau 1. Classement des dix firmes les plus profitables en 2009 (en millions de dollars)

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Source : Fortune, Global 500 : http://money.cnn.com/magazines/fortune/global500/2010/full_list/.

La société qui ouvre le bal cette année est le mastodonte russe semi-public Gazprom [1]. Mais avec un bénéfice net Bénéfice net Profit déclaré d’une société après avoir payé les intérêts sur les charges financières, comptabilisé les amortissements et réglé l’impôt des sociétés sur les bénéfices.
(en anglais : net income)
quasiment réduit de moitié par rapport au record de 2008 (tenu alors par Exxon Mobil). La firme russe a vu, elle-même, son profit diminuer de plus de 5 milliards de dollars par rapport à l’année précédente. Les dix leaders des bénéfices en 2009 totalisent un profit cumulé de 160 milliards de dollars. En 2008, les dix premiers atteignaient un montant de près de 233 milliards de dollars. Ainsi, tout baisse.

De façon générale, les profits des 200 plus grandes entreprises manufacturières mondiales se contractent en 2009, comme le montre le graphique suivant.

Graphique 1. Évolution des bénéfices nets des 200 plus grandes firmes industrielles du monde 1960-2009 (en milliards de dollars)

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Source : Fortune, Global 500, différentes années.

Qu’il est loin le temps des 790 milliards de dollars de bénéfice de 2007. Deux ans plus tard, le montant cumulé ne s’élève plus qu’à 458 milliards. On est revenu à la situation de 2005. Ce qui reste considérable par rapport aux décennies précédentes.

Le schéma est le même si on tente d’éliminer l’effet de la montée des prix durant les années pour obtenir les données quantitatives réelles (voir graphique 2). Il faut dire que le déflateur qui corrige les statistiques en tentant d’annihiler l’effet "prix" a diminué légèrement en 2009 par rapport à l’année précédente.

Graphique 2. Évolution des bénéfices réels des 200 plus grandes sociétés industrielles mondiales 1960-2009 (en milliards de dollars de 2009)

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Source : Calculés sur base de Fortune, Global 500, et pour les déflateurs : Bureau of Economic Analysis aux Etats-Unis, AMECO en Europe et Statistics Bureau du Ministry of Internal Affairs and Communications au Japon.

La chute est simplement un peu plus accentuée. Le chiffre d’affaires des 200 géants industriels a, lui, perdu près de 2.000 milliards de dollars, passant de plus de 11.000 milliards à 9.000 milliards en 2009.

Comment expliquer cette diminution ? Il se pourrait que le nouveau choix des firmes, incluant certaines entreprises chinoises, ou que la disparition de certaines compagnies pétrolières due à la baisse des prix de l’or noir en soit responsable. Pour établir cette causalité, nous avons à nouveau comparé les chiffres de 2008 et de 2009 (tableau 2). Mais, pour 2008, nous avons établi deux classements : celui officiellement choisi comme les 200 plus grandes sociétés de 2008 et repris dans les différents tableaux ; celui des résultats des 200 leaders de 2009 pour 2008. C’est l’explication des colonnes 2008 (1) et 2008 (2) dans le tableau suivant.

Tableau 2. Évolution des cinq paramètres pour les 200 plus grandes firmes industrielles mondiales entre 2008 et 2009 (en millions de dollars et en %)

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Note  : La première colonne - 2008 (1) - reprend les chiffres 2008 des 200 plus grandes firmes de 2008 ; la seconde - 2008 (2) - calcule les données 2008 des 200 plus grandes firmes de 2009 ; la troisième - 2009 - reprend les statistiques 2009 des 200 plus grandes firmes de 2009 ; la quatrième examine la hausse (ou baisse) de la première colonne par rapport à la troisième ; la cinquième celle de la seconde colonne par rapport à la troisième.

On n’observe pas de grande différence entre les deux premières colonnes. Les données sont légèrement inférieures pour le classement 2008 (2). Ce qui est logique, puisque la colonne 2008 (1) représente le top pour cette année-là. Seules les statistiques de l’emploi varient quelque peu. Les firmes enlevées en 2009 sont surtout des compagnies pétrolières et minières qui occupent un personnel relativement restreint. Les sociétés ajoutées, notablement les entreprises chinoises, ont un nombre d’effectifs généralement supérieur.

Ce qui, en reprenant l’évolution habituelle des 200 leaders manufacturiers, aboutit à un graphique en légère pente ascendante depuis 2003 (graphique 3).

Graphique 3. Évolution de l’emploi des 200 plus grandes firmes industrielles du monde 1960-2009 (en millions de personnes)

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Source : Fortune, Global 500, différentes années.

Même en comparant les mêmes firmes entre 2008 et 2009, on constate une légère progression de l’emploi d’environ 1% (voir tableau 2). Cela voudrait dire que les principales pertes de postes de travail ayant accru considérablement le chômage de 2008 et de 2009 ne sont pas le fait principal des grandes entreprises industrielles, mais des plus petites firmes qui soit font faillite, soit se séparent d’un personnel moins protégé socialement et syndicalement.

Enfin, la synthèse ne serait pas complète si on ne soulignait pas les différences entre secteurs. Sans doute l’énergie rapporte toujours énormément. Mais ce n’est pas le plus étonnant. Ce qui est remarquable dans les chiffres de profit est le résultat des firmes agro-alimentaires et surtout celui des compagnies pharmaceutiques. Voilà des sociétés qui vendent directement aux consommateurs particuliers, qui devraient être restreints dans leur croissance Croissance Augmentation du produit intérieur brut (PIB) et de la production.
(en anglais : growth)
, mais dont les bénéfices n’ont jamais (ou rarement) été aussi importants.

Coca-Cola, Pepsi et Inbev établissent leur niveau de rentabilité le plus élevé de leur histoire. Et que dire de Merck qui réalise un bénéfice de près de 13 milliards de dollars sur un chiffre d’affaires de 27 milliards et de Bristol-Myers de 10,6 milliards sur 23,6 milliards ? Cela signifie que les clients de ces firmes ont versé un dollar (ou un euro) pour les actionnaires chaque fois qu’ils ont acheté deux dollars de leurs produits. En 2009, l’exception n’est plus tellement pétrolière qu’agro-alimentaire ou surtout pharmaceutique.

Annexe : La liste des 200 plus grandes multinationales industrielles en Pdf

Source : Fortune, Global 500, 2009 : http://money.cnn.com/magazines/fortune/global500/2010/full_list/





[1Rappelons que l’ancien chancelier allemand (social-démocrate) Gerhard Schröder est président d’une joint venture entre Gazprom (51%), Wintershall (20%), E.On (20%) et Nederlandse Gasunie (9%), intitulée Nord Stream.