Lorsqu’on parle colonialisme, en Belgique, cela n’a rien de théorique. Cela a été du "vécu". Le Congo, propriété personnelle du roi Léopold II dont il avait fait ensuite cadeau à la Nation. C’est de la vieille histoire aujourd’hui.

Mais, comme avec toutes les vieilles histoires, elles s’adaptent au fil du temps aux sauts d’humeur du discours dominant, à ses besoins. Évoquer, aujourd’hui, la mission civilisatrice des Belges au Congo ne suscitera que des regards inquiets : un fou ? un réactionnaire allumé ? un raciste en décrochage scolaire ? A l’époque, pourtant, l’idée n’avait rien de scandaleux. Beaucoup y croyaient, parfois sincèrement.

Entre-temps, on en est venu à chausser d’autres lunettes. Les horreurs commises par les conquérants blancs, l’exploitation barbare à laquelle ils se sont livrés en ces lointaines terres étrangères forme aujourd’hui l’essentiel du verdict posé par les historiens. Les travaux d’une commission d’enquête parlementaire, mise en place à la suite de la publication en 1999 d’un livre [1] de Ludo de Witte démontrant la responsabilité écrasante des élites politiques et financières belges dans l’assassinat le 17 janvier 1961 du Premier ministre congolais Patrice Lumumba, avaient ainsi conduit la Belgique, en janvier 2002, à présenter des excuses et exprimer un regret "profond et sincère" pour ses fautes passées.

 Congo revisité

Le sens commun, quant à lui, s’est fait à l’idée que le principe même du colonialisme est chose condamnable. Tout peuple, toute nation a le droit sacré de s’organiser comme ils l’entendent, sans ingérence aucune d’autres peuples, d’autres nations. Tout cela est venu peu à peu. On en trouve un fil conducteur dans la fondation de la Ligue des nations, en 1919 et on le retrouve dans la Charte de la décolonisation des Nations unies de 1960.

La déclaration qu’a faite voici peu, au début du mois de février, étant reçu au Sénat belge, le président de la République démocratique du Congo, Joseph Kabila, n’en est que d’autant plus étonnante.

Il y a dit, très précisément, ceci :
"L’histoire de la République démocratique du Congo est aussi celle des Belges, missionnaires, fonctionnaires et entrepreneurs qui crurent au rêve du Roi Léopold II de bâtir au centre de l’Afrique un État. Nous voulons à cet instant précis rendre hommage à la mémoire de tous ces pionniers."
Elle est étonnante à plus d’un titre.

Et d’abord parce que ces paroles - celles d’un fou, d’un réactionnaire allumé, d’un raciste autoflagellant ? - ne susciteront, pour ainsi dire, aucune réaction. On veut dire en Belgique. Le Soir se bornera à rappeler, mais comme en passant, que pareil discours est "à des années-lumière du ton employé le 30 juin 1960 par le Premier ministre Patrice Lumumba pour dénoncer publiquement les aspects les plus sombres de la colonisation". La Meuse-La Lanterne-La Nouvelle Gazette parlera certes d’un "discours historique balayant les vieux griefs" mais, pour historique qu’il soit, cela n’apparaît guère des rares réactions et commentaires auquel il a donné lieu.

Idem pour le monde associatif : on cherchera en vain, dans la fluorescence des sites internet, un communiqué ou un billet d’humeur attestant que, parmi ce qu’il reste de représentants de l’internationalisme et du tiers-mondisme, cette déclaration n’est pas totalement passée inaperçue.

Le président de la RDC dit une "énormité", à tout le moins au regard de la "bien-pensance" contemporaine, et cela laisse - une énormité qui est à la mesure de la première - tout le monde indifférent. Cela laisse un peu rêveur aussi. Sur la qualité et la vitalité du débat public en Belgique sur les affaires internationales, on veut dire.

 Trahison !

Morne indifférence en Belgique, on n’en dira pas autant du Congo. Là-bas, cela a fait du bruit. Pas un peu.
Sous le titre "Lumumba offensé", l’éditorialiste du site d’information Lesoftonline (Kinshasa) ne mâche pas ses mots pour qualifier le président congolais de "terrible révisionniste" et parler d’une "nouvelle tragédie congolaise", cet organe de presse n’hésitant pas, ailleurs, à souligner qu’il s’agit d’un discours qui "suscite du dégoût, du mépris" et que "le Dr Kabamba Mbwebwe, animateur de l’une des multiples ailes lumumbistes parle de "crime qui ne restera pas impuni", de "véritable honte nationale", de "faute politique grave", ajoutant que cela ne "pourrait pas ne pas avoir des conséquences politiques sérieuses".

Même tonalité sur le site Afrology où, rendant brièvement de l’événement sous un titre qui ne souffre pas d’ambiguïté ("L’Afrique se renierait-elle ?"), le compte-rendu s’achève en relevant que "beaucoup de combattants africains doivent se retourner dans leur tombe". Paroles plus dures encore de Pierre Bigras sur le site de l’Observatoire de l’Afrique centrale puisque, laissant entendre que le président congolais a, lors de son passage en Belgique, "donné à voir les couleurs de ses allégeances", il se lance ensuite dans une condamnation sans appel des propos tenus : "Rendre hommage à Léopold II c’est se faire le chantre de l’action génocidaire des Occidentaux dans leurs colonies... À la limite on pourrait comprendre une telle apologie de l’action de Léopold II venant de la bouche d’un Belge réactionnaire ayant bu trop de bière, mais pas de celle du président de la RDC !".

Toutes les réactions ne sont pas aussi virulentes, ni aussi tranchées, surtout. Le journal congolais L’Avenir, qu’on sait proche du gouvernement, laissera certes entendre que le discours du président congolais peut être "considéré comme une abdication, voire comme une trahison" mais il faut, dit le journal, faire la part des choses : "En 1960, en disant ce qu’il avait dit de la colonisation, Lumumba avait raison dans ce sens qu’il avait exprimé le sentiment profond des Congolais. En disant ce qu’il a dit devant le Sénat belge en 2004, Joseph Kabila a exprimé ce que les Congolais pensent de la Belgique après 43 ans de scènes de ménage qui n’ont conduit qu’à la perte de temps et d’énergie qu’on aurait utilisé à développer les relations entre les deux pays, à créer, pourquoi pas, la fameuse communauté belgo-congolaise sur des bases égalitaires." Pour L’Avenir, le régime Mobutu a, contrairement à l’actuel président du Congo, pensé "qu’il fallait envisager les relations entre les deux pays dans la conflictualité permanente au point de déboulonner tous les vestiges de la présence belge au Congo. Ce qu’il fallait à Joseph Kabila pour se déterminer, c’est de se mettre à l’écoute de la population congolaise." Cela ressemble naturellement à du discours officiel. La référence à la population congolaise, cependant, n’est pas inintéressante. Que sait-on de ce qu’en pense le peuple ? Pas grand chose. On ne l’invite pas, en règle générale, aux tables et tribunes où on discute et où on pérore sur les grandes et sérieuses affaires du monde. Il y a des diplomates, des journalistes, des professeurs d’université pour cela.

 C’est gauche ?

Parmi les commentaires qui approuvent la position défendue par le président congolais, il en est un qui mérite peut-être une attention particulière. En raison de sa signature, d’une part, qui le situe dans l’extrême gauche. En raison des arguments avancés, d’autre part, qui ne manqueront pas d’étonner les âmes candides.

L’article en question a en effet été publié dans les colonnes de Solidaire [2], l’organe du Parti du travail de Belgique (marxiste-léniniste), et reproduit sur le site Deboutcongolais, qui se présente comme étant au service des forces nationalistes révolutionnaires congolaises, réunies dans la Coordination Lumumbiste-Mueliste-Kabiliste. Venant de ce bord-là, la chose a de quoi surprendre. Quoi ! la gauche prend la défense du colonialisme ?

C’est, naturellement, une vue simpliste des choses. Même si l’article n’y fait référence que de manière allusive, sa "défense" du colonialisme s’appuie en réalité sur une analyse dont la paternité revient à Karl Marx. Fondée sur la notion que l’émancipation des peuples suppose au préalable que ceux-ci arrivent à un stade de développement économique supérieur, analyse que le Manifeste communiste (1948) exprime en affirmant qu’il appartient à la bourgeoise des pays industrialisés "d’envahir toute la surface du globe" et, ainsi, de "précipiter dans la civilisation jusqu’aux nations les plus barbares", cette thèse sera étayée, avec des arguments qui n’ont rien perdu de leur actualité, dans un article que Marx [3] a publié le 8 août 1853 dans le New York Daily Tribune. Que dit-il de la colonisation britannique de l’Inde ? Que c’est une bonne chose...

 C’est une loco

Marx n’est naturellement pas dupe des intérêts poursuivis par les conquérants. "C’est seulement à titre accidentel, exceptionnel et transitoire que les classes dirigeantes de Grande-Bretagne ont manifesté leur intérêt pour le progrès de l’Inde. L’aristocratie souhaitait sa conquête, la ploutocratie son pillage, la millocratie sa vente au rabais." Ce sont des lignes qui auraient pu être écrites aujourd’hui, à propos des sociétés transnationales, de la lutte contre le terrorisme, des interventions en tous genres dans des pays éloignés, par exemple.
En passant : on ne cherchera pas dans les dictionnaires le mot "millocratie", où il est ignoré. Transposition du terme anglais "millocracy", il désigne, selon l’Oxford English Dictionary, "le règne des propriétaires d’usines" et "l’ensemble des industriels considérés comme une classe dominante", ce qui en fait un néologisme non seulement joli, mais heureux.

Marx n’est pas dupe et il le souligne à nouveau lorsqu’il est question des chemins de fer que le pouvoir colonial britannique va introduire en Inde : "Je n’ignore pas que c’est dans la seule intention d’en tirer à moindre frais le coton et les matières premières pour leurs manufactures que la millocratie entend doter l’Inde de chemins de fer." Mais, ce faisant, involontairement, il signe sa propre perte, il pose les bases d’une émancipation du peuple indien.

Important, le chemin de fer. Importante, aussi, "l’unité politique plus solide et plus étendue" de l’Inde que cette colonisation va entraîner et qui "imposée par le glaive britannique, (...) sera maintenant renforcée et perpétuée par le télégraphe électrique". Importante, de même, l’armée indigène qui, bien que "organisée et entraînée par le sergent-instructeur anglais", constitue la "condition sine qua non de l’auto-émancipation de l’Inde, d’une Inde cessant d’être la proie du premier envahisseur étranger". Importants, encore, la presse libre, les élites indigènes éduquées, les systèmes d’irrigation et les nouveaux moyens de communications que le pouvoir colonial conduira à faire éclore. A ses propres dépens.

Unité politique, armée indigène, télégraphe, réseau ferroviaire, scolarisation : autant de conditions préalables à la renaissance de l’Inde. Où, assène Marx, l’Angleterre "doit accomplir une double mission : l’une de destruction, l’autre de régénération - faire disparaître la vieille société asiatique et jeter les fondements matériels de la société occidentale en Asie."

Cet engrenage est rendu de manière particulièrement vivante à propos du chemin de fer. C’est la millocratie qui va l’introduire en Inde dans le but d’en extraire, à moindre frais, le coton et, à vil prix, les matières premières dont ses usines ont besoin. Certes. "Mais, dès que vous avez introduit la locomotion par la machine dans un pays qui possède le fer et le charbon, il vous est impossible de lui en interdire la fabrication. Vous ne pouvez maintenir un réseau de chemins de fer sur un aussi vaste pays sans implanter en même temps tous les procédés industriels nécessaires à l’entretien immédiat et courant de la locomotion par chemin de fer ; et il en sortira inévitablement l’application du machinisme à des branches d’industrie qui ne se rattachent pas directement aux chemins de fer. Le système ferroviaire deviendra donc pour l’Inde l’avant-coureur de l’industrie moderne." Et de son émancipation.

 Boucle bouclée

On est loin de Lumumba, qui apostrophe le roi Baudouin en 1960 en condamnant les affres du colonialisme, et de Kabila, qui salue les "pionniers" belges qui ont jeté les bases de son indépendance ? Pas vraiment.

On peut et condamner la phase coloniale et en reconnaître les mérites. Qui n’ont rien à voir avec les objectifs poursuivis par les millocraties d’hier et d’aujourd’hui. Ces mérites n’ont de sens que lorsqu’elles seront conquises par le peuple. Marx condense cela dans une phrase assassine : "Tout ce que la bourgeoisie anglaise sera forcée de faire n’émancipera pas plus la masse du peuple qu’elle n’améliorera sa condition sociale, car cela ne dépend pas seulement du développement des forces productives, mais de leur appropriation par le peuple. Mais ce qu’elle ne peut manquer de créer, ce sont les préalables matériels de l’une et de l’autre. La bourgeoisie a-t-elle jamais fait plus ? A-t-elle jamais effectué un progrès sans traîner individus et peuples dans le sang et la boue, dans la misère et la dégradation ?"

Le discours du président congolais aurait, à entendre l’article de Solidaire, enchantée la classe dirigeante belge. Sans nul doute. Il invite, cependant, à une analyse plus nuancée que celle à laquelle enjoint la "bien-pensance" actuelle.


[1De Moord op Lumumba, Ludo de Witte, éditions Van Halewyck.

[218 février 2004, article de Ludo Martens.

[3Les conséquences futures de la domination britannique en Inde, reproduit dans les Œuvres de Karl Marx, vol.4 (éditions La Pléiade, 1994, pp 730-736). Pour une discussion actuelle de cette thèse, voir p.ex. l’article de Prabhat Patnaik, Imperialism and the diffusion of development (www.macroscan.com)