Bilan de la crise (2) : l’euro-dimension


Jeudi 30 décembre 2010, Henri Houben, 23660 signes.
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Gresea asbl (Groupe de recherche pour une stratégie économique alternative)

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C’est l’histoire d’une zone qui n’aurait sans doute pas dû être créée, du moins selon les formes qu’elle a prise aujourd’hui. Pour en revenir aux prémices, il faut retourner à l’accord de Bretton Woods Bretton Woods Ville du New Hampshire près de la côte Est des États-Unis. En juillet 1944, s’est tenue, au Mount Washington Hotel, une conférence internationale pour bâtir un système financier solide pour l’après-guerre. La délégation américaine était menée par Harry Dexter White, la britannique par l’économiste John Maynard Keynes. Ce sommet a reconfiguré le système monétaire international jusqu’en 1971. Selon les accords, toutes les devises étaient échangeables en dollars à taux fixe. Seul le dollar était convertible en or au taux fixe de 35 dollars l’once. Et un organisme est créé pour aider les pays qui ont des problèmes avec leur balance des paiements : le Fonds monétaire international (FMI).
(en anglais : Bretton Woods system)
en 1944...

Comme suite aux désordres monétaires des années 30, qui avaient contribué à la montée des tensions internationales et finalement à la guerre, les principales puissances qui vont être victorieuses se réunissent dans cette petite ville du Massachusetts pour définir le nouvel ordre financier qui devra être mis en place. En réalité, les discussions sont menées essentiellement entre John Maynard Keynes pour le gouvernement britannique et Harry Dexter White pour le compte du Trésor américain.

Rapidement, le plan de Keynes qui sert de base aux négociations. Il comporte quatre clauses essentielles. D’abord, toutes les devises s’échangent à un taux fixe contre une nouvelle monnaie Monnaie À l’origine une marchandise qui servait d’équivalent universel à l’échange des autres marchandises. Progressivement la monnaie est devenue une représentation de cette marchandise d’origine (or, argent, métaux précieux...) et peut même ne plus y être directement liée comme aujourd’hui. La monnaie se compose des billets de banques et des pièces, appelés monnaie fiduciaire, et de comptes bancaires, intitulés monnaie scripturale. Aux États-Unis et en Europe, les billets et les pièces ne représentent plus que 10% de la monnaie en circulation. Donc 90% de la monnaie est créée par des banques privées à travers les opérations de crédit.
(en anglais : currency)
internationale créée à cet effet et que l’économiste anglais appelle le "bancor". Ensuite, seul celui-ci peut être converti en or, également à un taux fixe. Il est interdit, en principe, à un pays de dévaluer sa monnaie Monnaie À l’origine une marchandise qui servait d’équivalent universel à l’échange des autres marchandises. Progressivement la monnaie est devenue une représentation de cette marchandise d’origine (or, argent, métaux précieux...) et peut même ne plus y être directement liée comme aujourd’hui. La monnaie se compose des billets de banques et des pièces, appelés monnaie fiduciaire, et de comptes bancaires, intitulés monnaie scripturale. Aux États-Unis et en Europe, les billets et les pièces ne représentent plus que 10% de la monnaie en circulation. Donc 90% de la monnaie est créée par des banques privées à travers les opérations de crédit.
(en anglais : currency)
. S’il lui semble indispensable de le faire, c’est avec l’accord des autres États. Enfin, si une nation a des problèmes de balance des paiements Balance des paiements Relevé des entrées et des sorties d’argent d’un pays durant une période déterminée (généralement un an). La balance des paiements se compose de la balance courante (balance commerciale, des services et des intérêts, dividendes, loyers, etc.) et de la balance en capital. Le solde est ce qui entre ou qui sort comme réserves dans les caisses de la banque centrale. Lorsque celles-ci sont vides, le pays est virtuellement en faillite ; il doit dévaluer (souvent fortement) sa propre monnaie.
(en anglais : balance of payments).
, s’il y a de trop fortes sorties d’argent que la banque centrale Banque centrale Organe bancaire, qui peut être public, privé ou mixte et qui organise trois missions essentiellement : il gère la politique monétaire d’un pays (parfois seul, parfois sous l’autorité du ministère des Finances) ; il administre les réserves d’or et de devises du pays ; et il est le prêteur en dernier ressort pour les banques commerciales. Pour les États-Unis, la banque centrale est la Federal Reserve (ou FED) ; pour la zone euro, c’est la Banque centrale européenne (ou BCE).
(en anglais : central bank ou reserve bank ou encore monetary authority).
a du mal à compenser, le gouvernement doit faire appel à un organisme fondé pour l’occasion, le Fonds Fonds (de placement, d’investissement, d’épargne…) : société financière qui récolte l’épargne de ménages pour l’investir ou le placer dans des produits financiers plus ou moins précis, parfois définis à l’avance. Il existe des fonds de pension, des fonds de placement, des fonds de fonds qui sont proposés à tout un chacun. En revanche, les hedge funds (fonds spéculatifs) et les private equity funds sont réservés à une riche clientèle.
(en anglais : fund)
monétaire international (FMI FMI Fonds Monétaire International : Institution intergouvernementale, créée en 1944 à la conférence de Bretton Woods et chargée initialement de surveiller l’évolution des comptes extérieurs des pays pour éviter qu’ils ne dévaluent (dans un système de taux de change fixes). Avec le changement de système (taux de change flexibles) et la crise économique, le FMI s’est petit à petit changé en prêteur en dernier ressort des États endettés et en sauveur des réserves des banques centrales. Il a commencé à intervenir essentiellement dans les pays du Tiers-monde pour leur imposer des plans d’ajustement structurel extrêmement sévères, impliquant généralement une dévaluation drastique de la monnaie, une réduction des dépenses publiques notamment dans les domaines de l’enseignement et de la santé, des baisses de salaire et d’allocations en tous genres. Le FMI compte 188 États membres. Mais chaque gouvernement a un droit de vote selon son apport de capital, comme dans une société par actions. Les décisions sont prises à une majorité de 85% et Washington dispose d’une part d’environ 17%, ce qui lui donne de facto un droit de veto. Selon un accord datant de l’après-guerre, le secrétaire général du FMI est automatiquement un Européen.
(En anglais : International Monetary Fund, IMF)
). Parallèlement, une deuxième institution internationale sera établie pour aider les territoires dévastés par la guerre, la Banque pour la reconstruction qui deviendra la Banque mondiale Banque mondiale Institution intergouvernementale créée à la conférence de Bretton Woods (1944) pour aider à la reconstruction des pays dévastés par la deuxième guerre mondiale. Forte du capital souscrit par ses membres, la Banque mondiale a désormais pour objectif de financer des projets de développement au sein des pays moins avancés en jouant le rôle d’intermédiaire entre ceux-ci et les pays détenteurs de capitaux. Elle se compose de trois institutions : la Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD), l’Association internationale pour le développement (AID) et la Société financière internationale (SFI). La Banque mondiale n’agit que lorsque le FMI est parvenu à imposer ses orientations politiques et économiques aux pays demandeurs.
(En anglais : World Bank)
, par la suite .

Les États-Unis vont donner l’accord sur l’ensemble de ce programme, sauf sur un point : le dollar remplacera le "bancor". C’est le dollar qui sera échangeable contre n’importe quelle devise. C’est lui qui aura un cours fixe face à l’or, soit 35 dollars l’once . Comme Washington est devenu le pays le plus puissant de la planète avec une part de 50% dans la production mondiale et qu’il est le bailleur de fonds Fonds (de placement, d’investissement, d’épargne…) : société financière qui récolte l’épargne de ménages pour l’investir ou le placer dans des produits financiers plus ou moins précis, parfois définis à l’avance. Il existe des fonds de pension, des fonds de placement, des fonds de fonds qui sont proposés à tout un chacun. En revanche, les hedge funds (fonds spéculatifs) et les private equity funds sont réservés à une riche clientèle.
(en anglais : fund)
de tous les États en guerre, il peut imposer son point de vue, au grand dam de Keynes.

Le système est ainsi intitulé étalon dollar-or et il tiendra une trentaine d’années. Mais arrive ce qui était prévisible. Avec l’internationalisation croissante de l’économie et les interventions de plus en plus massives des États-Unis à l’étranger comme "garants du monde dit libre", le Trésor américain émet des montagnes de dollars, dont certains aboutissent hors du territoire où il a cours. Si un particulier ou une entreprise détient des billets verts, il se rend à sa banque centrale Banque centrale Organe bancaire, qui peut être public, privé ou mixte et qui organise trois missions essentiellement : il gère la politique monétaire d’un pays (parfois seul, parfois sous l’autorité du ministère des Finances) ; il administre les réserves d’or et de devises du pays ; et il est le prêteur en dernier ressort pour les banques commerciales. Pour les États-Unis, la banque centrale est la Federal Reserve (ou FED) ; pour la zone euro, c’est la Banque centrale européenne (ou BCE).
(en anglais : central bank ou reserve bank ou encore monetary authority).
pour obtenir de la monnaie qu’il peut utiliser chez lui et la banque centrale demande à la Federal Reserve, son équivalent américain, de l’or.

Mais, si tout le monde procède de même, il est clair que les réserves de Fort Knox n’y suffiront plus. Les tensions montent dès les années 60, notamment avec le financement de la guerre du Vietnam pour laquelle la Maison Blanche emploie la planche à billets. Les autres banques centrales, notamment celles d’Europe occidentale, achètent largement du dollar pour en soutenir le cours. Mais l’impatience est là et plusieurs remaniements des valeurs des devises sont nécessaires, en particulier la dévaluation Dévaluation Baisse du taux de change d’une devise par rapport aux autres devises. En général, une dévaluation se passe en système de change fixe, parce que la réduction a lieu par rapport à la devise clé.
(en anglais : devaluation).
de la livre sterling en 1967.

En 1971, il devient clair qu’il y a trop de dollars par rapport à l’or au cours de 35 dollars l’once. Le président américain de l’époque, Richard Nixon, décide le 15 août l’arrêt de la conversion automatique du dollar en or. Ceux qui possèdent des dollars doivent les conserver. Le système international va maintenant reposer uniquement sur la crédibilité du dollar. En réponse aux critiques de la part des autres États, le secrétaire au Trésor, John Connally, avance cette phrase qui restera célèbre : "Le dollar est notre monnaie, mais c’est votre problème".

En 1973, Nixon ira un peu plus loin en annonçant que le dollar flotterait désormais librement par rapport aux autres devises. C’en est fin des mécanismes de Bretton Woods Bretton Woods Ville du New Hampshire près de la côte Est des États-Unis. En juillet 1944, s’est tenue, au Mount Washington Hotel, une conférence internationale pour bâtir un système financier solide pour l’après-guerre. La délégation américaine était menée par Harry Dexter White, la britannique par l’économiste John Maynard Keynes. Ce sommet a reconfiguré le système monétaire international jusqu’en 1971. Selon les accords, toutes les devises étaient échangeables en dollars à taux fixe. Seul le dollar était convertible en or au taux fixe de 35 dollars l’once. Et un organisme est créé pour aider les pays qui ont des problèmes avec leur balance des paiements : le Fonds monétaire international (FMI).
(en anglais : Bretton Woods system)
. Il n’y a officiellement plus de référent, même si concrètement le dollar continue à jouer ce rôle. Mais, de toute façon, celui-ci n’est plus fixe. Son cours dépend des transactions quotidiennes sur le marché Marché Lieu parfois fictif où se rencontrent une offre (pour vendre) et une demande (pour acheter) pour un bien, un service, un actif, un titre, une monnaie, etc. ; un marché financier porte sur l’achat et la vente de titres ou d’actifs financiers.
(en anglais : market)
des monnaies. C’est ce qu’on appelle un système de taux de change flexibles.

 Un serpent qui se mord la queue

Les responsables européens sont pris de court. Ils comprennent que, s’ils veulent poursuivre l’intégration progressive de l’économie du vieux continent, ils ne peuvent admettre des cours flottants entre leurs devises. Imaginez une marchandise Marchandise Tout bien ou service qui peut être acheté et vendu (sur un marché).
(en anglais : commodity ou good)
italienne qui vaut 10 marks au cours de la lire. Puis, subitement, il y a une pression sur la monnaie italienne pour en réduire la valeur de moitié. Dans ce cas, le produit de la péninsule est ramené à 5 marks. Il devient hypercompétitif. Mais le marché Marché Lieu parfois fictif où se rencontrent une offre (pour vendre) et une demande (pour acheter) pour un bien, un service, un actif, un titre, une monnaie, etc. ; un marché financier porte sur l’achat et la vente de titres ou d’actifs financiers.
(en anglais : market)
intérieur est totalement perturbé. Et les gouvernements pourraient être tentés d’utiliser cette arme en permanence pour accroître les performances de leur économie. Il pourrait en résulter une spirale infernale vers le bas.

Dès lors, les différents États vont se mettre d’accord en 1973 pour créer une procédure qui, dans ce monde devenu flexible, permet de conserver une certaine parité des monnaies. Le principe est fondé sur deux éléments. D’abord, chaque devise peut varier, mais uniquement autour d’un cours pivot. Les marges sont définies de façon relativement étroite, normalement 2,5%. Ensuite, les cours pivots sont fixés entre eux. Ainsi, si le deutsche mark vaut normalement 20 francs belges, chacun peut aller dans un sens opposé en termes de variation, mais pas au-delà de 2,5%. Ce qui entraîne qu’au maximum le mark sera échangeable contre 21 francs belges. Une telle modification ne change pas fondamentalement la position des firmes belges et allemandes les unes par rapport aux autres.

Ce mécanisme sera renforcé en 1979 et s’appellera dorénavant système monétaire européen. Dès le début, le plan se met difficilement en œuvre. La Grande-Bretagne, qui craint que l’accord ne menace le caractère international de la place financière de Londres, se tient à l’écart. Rome exige des marges plus élevées pour sa monnaie. En outre, le mécanisme est mis en place lorsque la communauté européenne comporte neuf pays aux économies assez semblables, à l’exception peut-être de l’Irlande encore très pauvre et agricole à l’époque. Mais, en 1980, la Grèce rejoint l’Europe. Puis, en 1985, c’est au tour de l’Espagne et du Portugal. Les divergences sont nettement plus marquées et concernent une partie plus importante de la zone européenne.

Les tensions monétaires Tensions monétaires Situation où, sur les marchés monétaires des devises les plus importantes de la planète (dollar, yen, euro, livre sterling...), apparaît un déséquilibre entre l’offre et la demande pouvant affecter la parité plus ou moins stable entre ces devises, avec risque de réévaluation de certaines monnaies et dévaluations d’autres. Cela entraîne alors des changements dans l’économie internationale, car certains produits exportés deviennent plus chers et d’autres moins. vont apparaître. Dans les années 70, ce sont surtout la lire et la livre qui ne tiennent pas leur fixité. D’où les demandes de ces gouvernements d’appliquer des règles plus larges. En 1983, c’est au tour du franc français et du franc belge d’être au cœur de la tourmente. Tous deux doivent être dévalués, ce qui s’accompagnera de plans d’austérité Austérité Période de vaches maigres. On appelle politique d’austérité un ensemble de mesures qui visent à réduire le pouvoir d’achat de la population.
(en anglais : austerity)
très importants pour les populations. Enfin, en 1993, ce sera une grande bataille autour des monnaies européennes. Tour à tour, la couronne suédoise, la lire, la livre sterling, la peseta espagnole et l’escudo portugais doivent lâcher leur cours pivot. Souvent, aujourd’hui, les dirigeants européens soutiennent l’existence de l’euro pour ne pas revivre cette année 1993 où les banques centrales et leurs réserves ont été soumises à rude épreuve.

  Marché unique en son genre

Un autre facteur va favoriser la création de la monnaie unique, c’est l’apparition d’un organe patronal qui va pousser cette revendication. En 1983, avec l’appui du vice-président de la Commission Etienne Davignon, est fondée la Table ronde des industriels européens (qu’on représente par les sigles ERT, en fonction de son appellation anglaise European RoundTable of industrialists), composée de hauts dirigeants de multinationales exclusivement européennes et non financières (Fiat, Nestlé, Volvo, Renault, Philips, Bayer…).

Un des artisans de ce groupe est le patron de Philips, Wisse Dekker. Il a une vision économique et intégrante de l’Europe. Confronté à une concurrence japonaise agressive, il espère pouvoir compte sur un marché intérieur plus large que les malheureux Pays-Bas, sur lequel il pourrait régner en maître. Un marché de quelque 300, voire 500 millions, de consommateurs. Plus que les 120 millions de l’archipel nippon.

Mais, constate-t-il, ce fameux territoire, institué par le traité de Rome en 1957, n’existe pas en réalité. Si le marché commun a permis de supprimer les taxes douanières entre marchandises en Europe, il subsiste de nombreuses barrières entre pays. Il y a des obstacles fiscaux, administratifs et d’autres concernant les infrastructures qui n’ont jamais été éliminés. Ainsi, une firme européenne vendant dans les différentes nations doit faire homologuer son produit dans chacun de ceux-ci, en suivant des législations totalement diverses et des langues propres au pays. Tout cela coûte aux multinationales, explique-t-il. Même chose en matière d’infrastructures. Celles-ci ont été développées inégalement sur le continent, mais surtout il n’y a pas nécessairement de relais entre pays et les normes utilisées peuvent être différentes en passant de l’un à l’autre.

Bref, propose-t-il, il faut l’achèvement réel du marché commun. Il projette son plan en 1984 avec pour horizon la réalisation du marché intégré pour 1990. Or, en janvier 1985, un nouveau président de la Commission est désigné : le socialiste chrétien Jacques Delors. Celui-ci va, dès le début, s’intéresser au plan de Wisse Dekker. Il va charger le représentant britannique de la Commission, Lord Cockfield de rédiger un rapport en vue d’un véritable marché unique en Europe. Il reprendra presque point par point les vues du patron de Philips. C’est sur cette base que sera signée la première grande intervention de Delors, l’Acte unique qui établit comme une règle d’or, les quatre libertés de circulation dites fondamentales, celle des personnes, celle des marchandises, celle des services et celle des capitaux. Il faut supprimer tous les obstacles qui pourraient entraver cette libre circulation.

Sur le rôle crucial joué par Dekker sur la construction européenne dont on subit toujours les effets aujourd’hui, l’ancien porte-parole de la Commission, Bino Olivi, reconnaît : "Quelques jours avant le discours de Delors au Parlement européen, Wisse Dekker, président de Philips, prononçait le 11 janvier 1985 à Bruxelles un discours important pour la présentation d’un programme appelé Europe 90. Même s’il ne le faisait pas à titre officiel, Dekker parlait au nom de la grande industrie européenne, qui (à quelques exceptions près) avait considéré la Communauté européenne avec un scepticisme croissant à partir des années 60." La coïncidence n’est pas fortuite.

Mais le dirigeant de Philips n’en reste pas là. Il comprend qu’il y a une autre barrière importante entre les pays européens : celle des monnaies. Même avec un taux fixé entre elles, cela coûte de convertir chaque fois du florin en mark, de la lire en franc français, etc. Cela serait beaucoup plus simple si tous les États utilisaient finalement la même devise. Dans un article de 1989, il explique : "Beaucoup de dirigeants de firmes européennes s’accordent pour dire que, sans une union monétaire qui fonctionne avec un seul système bancaire et une seule devise, les gains économiques réels (du grand marché - ndlr) vont s’évaporer. Ces matières sont, toutefois, chargées de dangers politiques. La coordination des politiques économiques exige une structure monétaire centralisée, impliquant l’abandon d’une position de souveraineté nationale absolue au profit d’une structure fédérale."

L’ERT crée donc une association pour promouvoir cette nouvelle devise unique. C’est l’Association pour l’union monétaire européenne (AUME). Elle est dirigée par deux anciens commissaires européens, Etienne Davignon et François-Xavier Ortoli, devenus respectivement président de la Société Générale de Belgique et de Total.

  Le pacte avec le diable

Les négociations concrètes pour parvenir à une telle unification seront difficiles. Elles interviennent au moment de l’éclatement de l’Europe de l’Est et de la chute de l’URSS. L’Allemagne veut récupérer ce qu’elle considère comme étant sa partie orientale. Le chancelier allemand, Helmut Kohl, intervient à une vitesse surprenante et à des conditions relativement avantageuses a priori pour l’Est : un mark de l’est vaudra un mark de l’ouest.

Il sait que son pays est devenu la première puissance du continent. Sa devise est forte. Sa banque centrale, la Bundesbank, dispose d’une solide réputation sur les marchés financiers. Pourquoi le gouvernement céderait-il ces atouts pour une monnaie qui n’existe pas et pour lesquels les risques seraient nombreux ?

Mais, de l’autre côté, les patrons européens et surtout les responsables français, Mitterrand en tête, poussent à la devise unique. Paris expliquera, par la suite, sa crainte, de voir l’Allemagne dériver de plus en plus à l’est et abandonner petit à petit l’ouest, avec les intégrations des pays orientaux dans le système capitaliste. Il faut, selon les Français, ancrer Berlin dans l’Union européenne Union Européenne Ou UE : Organisation politique régionale issue du traité de Maastricht (Pays-Bas) en février 1992 et entré en vigueur en novembre 1993. Elle repose sur trois piliers : les fondements socio-économiques instituant les Communautés européennes et existant depuis 1957 ; les nouveaux dispositifs relatifs à la politique étrangère et de sécurité commune ; la coopération dans les domaines de la justice et des affaires intérieures. L’Union compte actuellement 27 membres : Allemagne, Belgique, France, Italie, Luxembourg, Pays-Bas (1957), Danemark, Irlande, Royaume-Uni (1973), Grèce (1981), Espagne, Portugal (1986), Autriche, Finlande, Suède (1995), Chypre, Estonie, Hongrie, Lettonie, Lituanie, Malte, Pologne, Slovaquie, Slovénie, Tchéquie (2004), Bulgarie, Roumanie (2007).
(En anglais : European Union)
. D’où étendre l’unification économique aux domaines politiques et militaires, c’est-à-dire passer d’une communauté économique fondée sur le marché intégré à une Union avec certains pouvoirs politiques. D’où aussi mettre en place une procédure pour arriver à une seule monnaie.

Kohl accepte, mais à condition de définir les préceptes qui dicteront l’unification monétaire. En d’autres termes, il faut que les principes qui prévalent pour le mark et la Bundesbank soient d’application pour la future devise. Il en résultera à la fois les accords de Maastricht, conclus en décembre 1991, et les missions et statuts définis pour la banque centrale européenne.

Le traité de Maastricht établit cinq critères que devront remplir les États qui rejoindront la zone monétaire commune :

Les deux derniers points vont constituer l’axe du pacte de stabilité et de convergence, encore d’actualité.

En 1991, quand sont établies ces bases, presque aucun pays ne les remplit. En particulier, la plupart des États ont un déficit budgétaire Déficit budgétaire Différence négative entre ce que les pouvoirs publics dépensent et ce qu’ils reçoivent comme recette durant une période déterminée (souvent un an). Ce déficit peut être compensé par des revenus supplémentaires, par une réduction des dépenses ou par un nouvel emprunt (mais qui se traduira à l’avenir par des charges financières accrues qui grèveront les comptes budgétaires des années suivantes).
(en anglais : general government imbalance, public fiscal imbalance ou deficit spending)
au-delà des 3% et une dette publique Dette publique État d’endettement de l’ensemble des pouvoirs publics (Etat, régions, provinces, sécurité sociale si elle dépend de l’Etat...).
(en anglais : public debt ou government debt)
au-delà des 60% du PIB. Durant les années 90, les différents gouvernements européens vont mettre en place des mesures drastiques pour réduire le personnel des pouvoirs publics, notamment dans l’enseignement, et pour restreindre leurs avantages spécifiques éventuels. Après la saignée sociale du début des années 80, ce fut la seconde vague de mesures d’austérité Austérité Période de vaches maigres. On appelle politique d’austérité un ensemble de mesures qui visent à réduire le pouvoir d’achat de la population.
(en anglais : austerity)
menées sur le continent.

En ce qui concerne la banque centrale, Berlin exige l’application de deux règles absolues. Primo, si le gouverneur est désigné par le politique, en fonction il devient, avec son collège, complètement indépendant. Il ne doit rendre de comptes à personne. Ni à la Commission, ni aux États membres, ni aux différents parlements. Secundo, il est fixé comme seule véritable mission de l’institution : la lutte contre l’inflation Inflation Terme devenu synonyme d’une augmentation globale de prix des biens et des services de consommation. Elle est poussée par une création monétaire qui dépasse ce que la production réelle est capable d’absorber.
(en anglais : inflation)
, c’est-à-dire empêcher une dérive en matière d’augmentation des prix des marchandises. La future BCE ne doit donc pas soutenir le cours de la devise commune. Elle ne doit pas non plus avoir d’autres projets de politique macroéconomique comme, par exemple, le soutien à l’activité économique.

En 1998, la Banque centrale européenne (BCE) est instituée à Francfort, là où siège d’ailleurs la Bundesbank, c’est-à-dire la banque centrale allemande. En 1999, les premiers euros sont produits et les instances européennes poussent les sociétés et organisations à publier leur comptabilité directement en euro. A ce moment, onze pays sont qualifiés pour intégrer la zone : Allemagne, Autriche, Belgique, Espagne, Finlande, France, Irlande, Italie, Luxembourg, Pays-bas, Portugal. L’Italie et la Belgique ont une dette publique encore trop élevée. Mais on leur permet de rester parmi les élus à condition de dégager des excédents budgétaires de sorte à résorber progressivement cette dette. C’est au 1er janvier 2002 que les monnaies nationales sont remplacées petit à petit par la nouvelle devise.

Le taux est fixé de façon purement financière : c’est le cours de la monnaie par rapport à l’euro qui est retenu. Pour la Belgique, ce n’est pas encore difficile de convertir, car le taux s’établit à un euro pour 40,3399 francs belges (soit presque 40 francs). Pour d’autres, la conversion ne peut se faire sans calculette. Ainsi, l’euro vaut 6,55957 francs français. Quels sont les ménages de l’hexagone qui ont pu constater concrètement si les prix n’ont pas augmenté durant le passage à la monnaie commune ? Là aussi, on voit que l’Europe qui prédomine est seulement financière et pas du tout sociale. Surtout que quelques années auparavant on avait eu droit à une conversion monétaire d’une incroyable facilité : un mark valait la même chose à l’est comme à l’ouest.

Parallèlement, la Grèce rejoint le groupe, juste avant la conversion monétaire massive. En 2007, c’est au tour de la Slovénie, puis, un an plus tard, de Chypre et de Malte et enfin, en 2009, de la Slovaquie. Les autres pays songent à y entrer également prochainement, sauf la Suède et le Danemark où des référendums ont révélé une majorité opposée à l’intégration monétaire.

 Optimal pour qui ?

La plupart des économistes sont sidérés de voir la manière avec laquelle la zone euro s’est constituée. Certains parlent même d’aberration et donc annoncent l’éclatement nécessaire de l’entité monétaire. D’autres sont plus prudents, mais ne comprennent guère le choix des critères utilisés dans le pacte de Maastricht.

L’économiste canadien Robert Mundell a développé le concept de zone monétaire optimale. Selon celui-ci, pour qu’il y ait la possibilité de créer une monnaie commune entre plusieurs territoires différents, il faut qu’il y ait soit similitude entre les économies, soit une convergence forte. On pourrait encore envisager d’établir une telle zone, s’il y a un programme défini pour développer fortement les régions les plus en retard. Les États qui correspondent à cette description sont appelés "zone monétaire optimale".

Or, dans le cas européen, rien de tout cela n’apparaît.

D’abord, il n’y a aucune situation commune. Les écarts entre les pays "avancés" et "retardataires" vont de 1 à 4 en ce qui concerne la valeur ajoutée Valeur ajoutée Différence entre le chiffre d’affaires d’une entreprise et les coûts des biens et des services qui ont été nécessaires pour réaliser ce chiffre d’affaires (et qui forment le chiffre d’affaires d’une autre firme) ; la somme des valeurs ajoutées de toutes les sociétés, administrations et organisations constitue le produit intérieur brut.
(en anglais : added value)
produite et de 1 à 6 en matière de coûts salariaux. Certaines nations sont fortement exportatrices, d’autres importatrices. Aucune convergence n’est observée.

Ensuite, il n’y a pas de soutien réel entre États. Tous doivent se débrouiller seuls. Quand la Grèce est en difficultés, Berlin insiste pour qu’il n’y ait pas de mécanisme d’aide. C’est à Athènes de résoudre "ses" problèmes. Dans ces conditions, on ne peut pas attendre de réelle convergence.

Plus grave encore, il n’y a pas de politique globale au niveau européen. L’Eurogroupe, constitué des différents ministres des Finances des pays appartenant à la zone euro, n’a qu’un faible pouvoir. En dehors de cela, rien n’est véritablement prévu. Et, comme nous l’avons souligné, ce n’est pas le rôle de la BCE d’intervenir dans ces questions. Dès lors quand la spéculation Spéculation Action qui consiste à évaluer les variations futures de marchandises ou de produits financiers et à miser son capital en conséquence ; la spéculation consiste à repérer avant tous les autres des situations où des prix doivent monter ou descendre et d’acheter quand les cours sont bas et de vendre quand les cours sont élevés.
(en anglais : speculation)
se porte sur les finances publiques grecques, il faudra six mois aux dirigeants européens pour définir une riposte.

C’est donc par défaut qu’une orientation est définie sur le plan économique. Or, cette politique est définie par les critères établis à Maastricht et la mission unique de la BCE. Avec une concurrence exacerbée à tous les niveaux en Europe. Dans ces conditions, c’est clairement une politique d’euro fort qui est dans les faits suivie. Ce qui correspond parfaitement aux vœux des dirigeants allemands, mais ne convient pas du tout aux pays de l’Europe du sud, qui ont besoin d’un abaissement des coûts pour exporter sans que cela soit supporté comme tel par les populations autochtones.

Le problème se situe donc au niveau de la conception de la zone et non dans le "manque de performance" des États endettés. Ce sont des dispositions totalement différentes qu’il aurait fallu prendre pour éviter les divergences qu’on constate aujourd’hui. On peut citer par exemple :