Texte de référence. Au Carrefour de l’exploitation.


Lundi 18 juin 2007, Erik Rydberg, 2260 signes.
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Gresea asbl (Groupe de recherche pour une stratégie économique alternative)

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Grégoire Philonenko est entré comme candidat chef de rayon (avec une période probatoire de deux ans sous contrat à durée déterminée) chez Carrefour lors de l’ouverture de son hypermarché à Montreuil (près de Versailles) en décembre 1991. Il a été viré en 1994, par un licenciement abusif notamment basé sur le fait que, étant de permanence (c’est quinze heures d’affilée...), il a quitté son poste dix minutes pour manger un sandwich. Il aura gain de cause devant le tribunal du travail de Bobigny, mais pas, malgré un rapport probant de l’inspection du travail, sur le point capital Capital Ensemble d’actifs et de richesses pouvant être utilisés pour produire de nouveaux biens ou services.
(en anglais : capital, mais aussi fund ou wealth)
de ses heures supplémentaires non rétribuées : cela risquait, sans doute, de créer un précédent inconfortable pour le secteur de la grande distribution... La justice n’est que modérément impartiale. Pour Philonenko, chômeur dont plus aucun patron ne voulait, ce sera l’occasion d’un livre, "Au carrefour de l’exploitation", expérience vécue, de l’intérieur. Ce sont ces caissières astreintes, pour plus productivité Productivité Rapport entre la quantité produite et les ressources utilisées pour ce faire. En général, on calcule a priori une productivité du travail, qui est le rapport entre soit de la quantité produite, soit de la valeur ajoutée réelle (hors inflation) et le nombre de personnes nécessaires pour cette production (ou le nombre d’heures de travail prestées). Par ailleurs, on calcule aussi une productivité du capital ou une productivité globale des facteurs (travail et capital ensemble, sans que cela soit spécifique à l’un ou à l’autre). Mais c’est très confus pour savoir ce que cela veut dire concrètement. Pour les marxistes, par contre, on distingue la productivité du travail, qui est hausse de la production à travers des moyens techniques (machines plus performantes, meilleure organisation du travail, etc.), et l’intensification du travail, qui exige une dépense de force humaine supplémentaire (accélération des rythmes de travail, suppression des temps morts, etc.).
(en anglais : productivity)
, au scannage optique : des "gestes mille fois répétés", au risque d’un invalidant TMS (trouble musculo-squelettique), qu’elles doivent accompagner de la ritournelle rituelle SBAM (Sourire-Bonjour-Au revoir-Merci). C’est ce personnel corvéable et jetable après usage : sur les dix premiers mois qui ont suivi l’ouverture de l’hypermarché, il y aura 692 embauches pour un total de 346 emplois, soit un "turnover" de 100%. Idem pour Philonenko. Il travaillera, dans le vain espoir de voir sa fonction de chef de rayon confirmée par un contrat de travail à durée indéterminée, six jours sur sept à raison de 70 heures par semaine pour un salaire dérisoire. Après son renvoi, il fera le calcul. En travaillant 65-70 heures ("en temps normal"), les "cadres et assimilés" de Carrefour font un cadeau de quelque 3.600.000 heures supplémentaires gratuites, soit assez pour engager 1.800 travailleurs à plein temps sur la base de 39 heures par semaine. Euh, vous avez dit "sweatshop", made in France ?

Source : "Au carrefour de l’exploitation", Grégoire Philonenko et Véronique Guienne, Desclée de Brouwer, collection Sociologie clinique, Paris, 1997. Disponible au centre de documentation du Gresea.