Unilever Marseille ou comment tuer une usine


Lundi 17 janvier 2011, Erik Rydberg, 2307 signes.
Cet article a été visité 277 fois

Gresea asbl (Groupe de recherche pour une stratégie économique alternative)

Version imprimable de cet article Version imprimable

L’usine de thé Éléphant (aujourd’hui Fralib) à Gémenos, près de Marseille, existe depuis 118 ans. Pour son malheur, elle appartient, via Lipton, à la multinationale Multinationale Entreprise, généralement assez grande, qui opère et qui a des activités productives et commerciales dans plusieurs pays. Elle est composée habituellement d’une maison mère, où se trouve le siège social, et plusieurs filiales étrangères.
(en anglais : multinational)
Unilever. Unilever, c’est un système particulier. Il se compose d’un "centre de profits", établi en Suisse, et puis de "centres de coûts", les usines. Si ces dernières "coûtent" trop à la première et ne lui rapportent pas assez, il y a un problème. A Marseille, l’usine présente un profil assez intéressant dans les années 80 : subventions de reclassement européennes lors de la liquidation des chantiers navals, exonération d’impôts locaux durant 10 ans, sans compter les avantages fiscaux induits par le transfert des profits en Suisse. Depuis 2009, le "centre de coûts" marseillais n’est plus au goût de la direction. Deux mois de grève, par exemple, ne l’ont pas rendu sympathique. Comment liquider ? La direction a sorti un argumentaire. Marseille aurait des coûts de production comptant pour 27% du total alors qu’elle ne produirait que 5,1% du volume total de thé en Europe. C’est deux à trois fois plus cher que Bruxelles, autre "centre de coûts" aux côtés des usines de Katowice (Pologne) et de Trafford Park (Grande-Bretagne). Les travailleurs ont beau rappeler que la masse salariale (son coût) ne représente que 15 centimes par boîte de thé, que leur usine n’est pas déficitaire et que Unilever affichait un bénéfice net Bénéfice net Profit déclaré d’une société après avoir payé les intérêts sur les charges financières, comptabilisé les amortissements et réglé l’impôt des sociétés sur les bénéfices.
(en anglais : net income)
2010 de 1,25 milliard d’euros, rien n’y fait. Marseille doit fermer, la décision est tombée comme un couperet le 28 septembre 2010. Pas (assez) rentable. Les 182 travailleurs "Lipton" marseillais, on s’en doute, n’y sont pour rien : la direction a fait en sorte qu’il en soit ainsi : elle a investi dans l’outil de production en Pologne (56 millions d’euros) et à Bruxelles (42,4 millions d’euros), ce qui déséquilibre la "compétition" entre les usines, pardon, les "centres de coûts". Délibérément ? En janvier 2011, à Marseille, les travailleurs ont sorti leur dernière arme : appel au boycott du thé Lipton. Ils ne veulent pas finir comme un cas d’école du management contemporain à la rubrique "Comment tuer facile une usine qui marche".

Source : L’Humanité Dimanche du 6 janvier 2011 et l’Humanité des 28 septembre et 8 octobre 2010.