Pierre Jallatte, industriel et résistant, in memoriam.


Mercredi 13 juin 2007, Erik Rydberg, 2028 signes.
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Gresea asbl (Groupe de recherche pour une stratégie économique alternative)

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Pierre Jallatte s’est donné la mort d’un coup de carabine. Il avait 88 ans. Ce n’est pas un âge où, d’ordinaire, on cherche à hâter la venue du grand Faucheur. Jallatte, c’est spécial. Il est issu d’une grande famille nîmoise de résistants des Cévennes. Son frère, lors de la Deuxième Guerre mondiale, a été exécuté par l’occupant nazi. C’est aussi un entrepreneur qui, à partir de 1947, a transformé une petite affaire familiale en un empire industriel de la chaussure qui a compté jusqu’à 900 travailleurs. C’était la belle époque. S’il s’est suicidé, c’est, comme raconte Le Figaro, parce qu’il ne pouvait pas "supporter de voir disparaître ce qu’il avait construit avec ses ouvriers cévenols", une industrie de la chaussure made in France. C’est que Jallatte appartient aujourd’hui au groupe industriel italien JAL, et à des capitaux américains, majoritairement détenus par la Bank of America et Goldman Sachs, le top niveau de la finance. Lequel a jugé Jallatte France d’une rentabilité insuffisante : un bénéfice de 3,3 millions d’euros en 2006, certes, mais rapporté au chiffre d’affaires Chiffre d’affaires Montant total des ventes d’une firme sur les opérations concernant principalement les activités centrales de celle-ci (donc hors vente immobilière et financière pour des entreprises qui n’opèrent pas traditionnellement sur ces marchés).
(en anglais : revenues ou net sales)
(163 millions), c’est un ratio ridicule. D’où, le 30 mai 2007, plan de restructuration avec fermeture de trois des quatre sites que compte encore Jallatte en France (Alès dans le Gard, Le Breuil-sur-Couze dans le Puy-de-Dôme et Ennery en Moselle) et suppression de 285 emplois sur 336. Les chaussures, désormais, seront fabriquées en Tunisie. Les syndicats ont beau relever que la productivité Productivité Rapport entre la quantité produite et les ressources utilisées pour ce faire. En général, on calcule a priori une productivité du travail, qui est le rapport entre soit de la quantité produite, soit de la valeur ajoutée réelle (hors inflation) et le nombre de personnes nécessaires pour cette production (ou le nombre d’heures de travail prestées). Par ailleurs, on calcule aussi une productivité du capital ou une productivité globale des facteurs (travail et capital ensemble, sans que cela soit spécifique à l’un ou à l’autre). Mais c’est très confus pour savoir ce que cela veut dire concrètement. Pour les marxistes, par contre, on distingue la productivité du travail, qui est hausse de la production à travers des moyens techniques (machines plus performantes, meilleure organisation du travail, etc.), et l’intensification du travail, qui exige une dépense de force humaine supplémentaire (accélération des rythmes de travail, suppression des temps morts, etc.).
(en anglais : productivity)
a augmenté de 30% depuis 2004 et que le chiffre d’affaires Chiffre d’affaires Montant total des ventes d’une firme sur les opérations concernant principalement les activités centrales de celle-ci (donc hors vente immobilière et financière pour des entreprises qui n’opèrent pas traditionnellement sur ces marchés).
(en anglais : revenues ou net sales)
a fait un bond de 15% sur les premiers mois de 2007. La Tunisie, c’est moins cher. La direction devra, cependant, compter avec l’opposition farouche des syndicats, des travailleurs, des élus et même de l’Etat français. Elle a exigé et obtenu la présentation d’un plan alternatif, d’ici au 18 juin 2007. Dénouement postposé, donc. Pierre Jallatte ne sera pas là pour y assister.

Source : Le Figaro du 11 juin 2007