Indicateurs économiques. Renouons avec la croissance du bonheur !


Jeudi 15 avril 2010, Erik Rydberg, 14883 signes.

Ce texte, conçu en concertation avec le Centre bruxellois d’action interculturelle pour parution dans son mensuel L’Agenda interculturel (n°282 daté d’avril 2010), a servi de base, complémentairement à l’intervention d’Isabelle Cassiers (UCL) aux travaux du séminaire sur les indicateurs alternatifs organisé le 23 avril 2010 par le réseau Econosphères (voir également sur le site www.econospheres.be )

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Gresea asbl (Groupe de recherche pour une stratégie économique alternative)

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En ce début de l’an 2010, la multinationale Multinationale Entreprise, généralement assez grande, qui opère et qui a des activités productives et commerciales dans plusieurs pays. Elle est composée habituellement d’une maison mère, où se trouve le siège social, et plusieurs filiales étrangères.
(en anglais : multinational)
française de la grande distribution Carrefour (active dans 31 pays) a rendu publique sa décision de fermer en Belgique 21 supermarchés et de licencier 1.672 travailleurs. Deux jours auparavant, elle avait présenté à Paris ses résultats 2009. Ils y seront jugés d’autant plus décevants que l’objectif du groupe est de booster les profits à un milliard d’euros d’ici à 2012 et que la présentation des résultats annuels ne s’accompagnait d’aucune mesure concrète susceptible de rassurer les investisseurs. D’où recul historique de l’action Action Part de capital d’une entreprise. Le revenu en est le dividende. Pour les sociétés cotées en Bourse, l’action a également un cours qui dépend de l’offre et de la demande de cette action à ce moment-là et qui peut être différent de la valeur nominale au moment où l’action a été émise.
(en anglais : share ou equity)
Carrefour, à la Bourse Bourse Lieu institutionnel (originellement un café) où se réalisent des échanges de biens, de titres ou d’actifs standardisés. La Bourse de commerce traite les marchandises. La Bourse des valeurs s’occupe des titres d’entreprises (actions, obligations...).
(en anglais : Commodity Market pour la Bourse commerciale, Stock Exchange pour la Bourse des valeurs)
, de près de deux points. Du concret, pourtant, il allait y en avoir, en Belgique, il suffisait d’attendre un peu.

En ce même début de l’an 2010, un coup d’État renverse le président à vie du Niger, un pays classé comme le plus pauvre du monde, il occupe la 182e et dernière place, juste derrière le Pakistan. L’affaire inquiète un tantinet le géant du nucléaire français Areva qui, par le plus grand des hasards, exploite dans l’ancienne colonie la deuxième plus grande mine d’uranium mondiale, pour une bouchée de pain, cela va de soi, l’essor du pays dépend des indigènes et de leurs activités agro-pastorales (40% du produit intérieur brut Produit intérieur brut Ou PIB : Richesse marchande créée durant une période déterminée (souvent un an) sur un territoire précisé (généralement un pays ; mais, en additionnant le PIB de tous les pays, on obtient le PIB mondial).
(en anglais : Gross Domestic Product ou GDP)
), ne mélangeons pas.

Et puis, toujours en ce même début de l’an 2010, la "crise" (lire : la récession Récession Crise économique, c’est-à-dire baisse du produit intérieur brut durant plusieurs mois au moins.
(en anglais : recession ou crisis)
économique mondiale) n’en finit pas de tourmenter les esprits, à tous les niveaux, des ghettos de l’humanité exclue jusqu’aux plus hautes sphères de la décision politique. Il y a de quoi. Comme Michel Aglietta, économiste de l’école "no nonsense", l’a fait observer, on ne tablera en 2010 que sur une croissance Croissance Augmentation du produit intérieur brut (PIB) et de la production.
(en anglais : growth)
légèrement positive dans la zone euro, étant entendu qu’un retour aux ivresses de croissance Croissance Augmentation du produit intérieur brut (PIB) et de la production.
(en anglais : growth)
connues avant la crise ne sera au rendez-vous qu’en 2011, voire en 2012 – et plus loin encore, 2013-2014, pour voir retomber le chômage au niveau jugé auparavant "normal" [1]. Traduction en français : cela va faire mal pendant longtemps.

 Quel rapport, dira-t-on ?

Rapport, il y a. La question de fond qui fait fil conducteur est la manière avec laquelle les gens organisent leurs activités économiques marchandes. Comment, pour le dire au ras des pâquerettes, ils produisent les richesses qui, demain et après-demain, leur permettront d’acheter de quoi manger, payer le loyer, aller au cinéma, et puis faire fonctionner tout le reste, de l’entretien du réseau routier jusqu’à l’horlogerie de la sécurité sociale, gage de protection contre le chômage, les ennuis de santé et la perte de revenus lorsque survient l’âge de la retraite. Pour tout cela, il faut de la croissance économique, qu’elle soit ou non déviée vers – monopolisée par – les "investisseurs" de Carrefour ou d’Areva.

 Selon qu’on soit riche ou pauvre...

L’économie du bonheur ? C’est la nouvelle utopie apportée par l’air du temps : le beurre sans l’argent du beurre. Cela ressemble à un conte de fées. C’en est un.
En tant qu’objectif, cependant, cette croissance fait depuis quelque temps "problème". Pas dans le Tiers-monde, domicile de l’humanité pauvre qui forme la majorité de la population mondiale. Et pas, non plus, chez les quelque 30 millions de salariés européens qui, en raison de leur salaire dérisoire, sont qualifiés de "travailleurs pauvres" et tirent le diable par la queue. De ce côté, la croissance fait problème parce qu’il n’y en a pas assez. De ce côté, l’idée même qu’il serait souhaitable de mettre la croissance à l’arrêt ne peut que paraître singulière, surréaliste. C’est pourtant, promu par des gens qui ne connaissent pas la gêne, ce que réclame à peu de choses près un mouvement d’opinion, large sinon bruyant.

Exemple représentatif que George Monbiot, un chroniqueur fort écouté dans les milieux progressistes britanniques. A l’entame de la crise, en octobre 2007, il signera une tribune publique proclamant, dès le titre, que "nous devrions nous réjouir d’entrer en récession Récession Crise économique, c’est-à-dire baisse du produit intérieur brut durant plusieurs mois au moins.
(en anglais : recession ou crisis)
" [2]. Pourquoi ? Parce que, expliquera-t-il, la récession sera une alliée dans la dénonciation "d’une économie conçue pour maximiser la croissance plutôt que le bien-être", dont une des conséquences principales est le réchauffement du climat, bref elle nous envoie droit dans un mur. Il s’agit d’un texte pamphlétaire, il obéit aux lois du genre mais, là, c’est très pédagogique : en quelques lignes, on a un concentré de la mise en accusation. Le "problème" avec la croissance économique, c’est, primo, qu’elle ne rime pas avec bien-être. Et puis, secundo et pire, la croissance économique, comme objectif politique, traduit un modèle de société insoutenable, source d’épuisement des ressources naturelles et de dérèglement catastrophique généralisé de la biosphère.

Inutile de dire que cela rend la discussion difficile. Tout cela est très émotif. Formuler une critique de ce double point de vue revient à s’exposer au reproche – le mot est faible – de ne pas vouloir "sauver" la planète. Voire de souhaiter le malheur des gens. C’est sous-entendu chez Monbiot. Il prône une réorientation des politiques économiques. Elles ne doivent plus tendre à la croissance, mais au bien-être, donc au "bonheur". Il s’ensuit que croissance égale malheur, CQFD. Objectif abject que voilà.

 Sont-ce des alliés objectifs ?

Un minimum de sens critique, pourtant, devrait conduire à s’interroger. Par exemple lorsqu’on voit l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE OCDE Organisation de Coopération et de Développement Économiques : Association créée en 1960 pour continuer l’œuvre de l’Organisation européenne de coopération économique (OECE) chargée de suivre l’évolution du plan Marshall à partir de 1948, en élargissant le nombre de ses membres. A l’origine, l’OECE comprenait les pays européens de l’Ouest, les États-Unis et le Canada. On a voulu étendre ce groupe au Japon, à l’Australie, à la Nouvelle-Zélande. Aujourd’hui, l’OCDE compte 34 membres, considérés comme les pays les plus riches de la planète. Elle fonctionne comme un think tank d’obédience libérale, réalisant des études et analyses bien documentées en vue de promouvoir les idées du libre marché et de la libre concurrence.
(En anglais : Organisation for Economic Co-operation and Development, OECD)
), bulldozer de la vulgate néolibérale, prendre en 2007 la tête d’une opération de redéfinition de la croissance pour, aux côtés de la Banque mondiale Banque mondiale Institution intergouvernementale créée à la conférence de Bretton Woods (1944) pour aider à la reconstruction des pays dévastés par la deuxième guerre mondiale. Forte du capital souscrit par ses membres, la Banque mondiale a désormais pour objectif de financer des projets de développement au sein des pays moins avancés en jouant le rôle d’intermédiaire entre ceux-ci et les pays détenteurs de capitaux. Elle se compose de trois institutions : la Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD), l’Association internationale pour le développement (AID) et la Société financière internationale (SFI). La Banque mondiale n’agit que lorsque le FMI est parvenu à imposer ses orientations politiques et économiques aux pays demandeurs.
(En anglais : World Bank)
et de la Commission européenne, signer une Déclaration d’Istanbul appelant à la création d’outils statistiques susceptibles de guider la décision politique pour "améliorer le bien-être des sociétés". L’OCDE OCDE Organisation de Coopération et de Développement Économiques : Association créée en 1960 pour continuer l’œuvre de l’Organisation européenne de coopération économique (OECE) chargée de suivre l’évolution du plan Marshall à partir de 1948, en élargissant le nombre de ses membres. A l’origine, l’OECE comprenait les pays européens de l’Ouest, les États-Unis et le Canada. On a voulu étendre ce groupe au Japon, à l’Australie, à la Nouvelle-Zélande. Aujourd’hui, l’OCDE compte 34 membres, considérés comme les pays les plus riches de la planète. Elle fonctionne comme un think tank d’obédience libérale, réalisant des études et analyses bien documentées en vue de promouvoir les idées du libre marché et de la libre concurrence.
(En anglais : Organisation for Economic Co-operation and Development, OECD)
, c’est désormais "Vive le bonheur !" ? De même, lorsque le président français Nicolas Sarkozy convoquera en 2008 deux économistes de renom international – Joseph Stiglitz et Amartya Sen – pour lui fournir de nouveaux instruments de mesure de la croissance centrés sur la "qualité de vie", on ne peut s’empêcher de juger l’initiative suspecte. Ce que viendront conforter les réactions, à gauche comme à droite. Inquiétude dans le journal du parti communiste français, où on stigmatisera "une stratégie de brouillage des repères idéologiques pour anesthésier l’opposition et esquiver le débat de fond." [3] Et ricanements dans le quotidien de référence de la City de Londres : "Si les statistiques racontent des choses que vous ne voulez pas entendre, que faire ? Simple : changez les statistiques. Tel semble être l’intention de Nicolas Sarkozy, le président français" [4]. Le baromètre n’annonce pas bonheur et beau temps ? Cassons le baromètre.

Ces deux commentaires méritent qu’on s’y attarde. Car ils sont révélateurs d’une confusion qui vicie le débat. D’une critique du système économique (insoutenable pour tous, porteur de malheur pour la plupart), on est imperceptiblement passé à une critique de la mesure traditionnelle de ses performances – comme si le simple fait de les mesurer autrement allait soulever des montagnes, rendre le système soutenable et, plus grandiose encore, le contraindre à apporter le "bonheur" aux gens.

D’où une remise en cause de plus en plus fréquente du PIB PIB Produit intérieur brut : richesse marchande créée durant une période déterminée (souvent un an) sur un territoire précisé (généralement un pays ; mais, en additionnant le PIB de tous les pays, on obtient le PIB mondial).
(en anglais : Gross Domestic Product ou GDP)
 [5], le produit intérieur brut Produit intérieur brut Ou PIB : Richesse marchande créée durant une période déterminée (souvent un an) sur un territoire précisé (généralement un pays ; mais, en additionnant le PIB de tous les pays, on obtient le PIB mondial).
(en anglais : Gross Domestic Product ou GDP)
, mesure traditionnelle (depuis la fin des années 1940) des richesses annuelles produites par les nations. Mesure imparfaite, tout le monde est d’accord là-dessus. Elle ne chiffre que les richesses marchandes, à leur valeur monétaire, telle que validée sur le marché Marché Lieu parfois fictif où se rencontrent une offre (pour vendre) et une demande (pour acheter) pour un bien, un service, un actif, un titre, une monnaie, etc. ; un marché financier porte sur l’achat et la vente de titres ou d’actifs financiers.
(en anglais : market)
. Elle s’accompagne d’artifices comptables, telle l’intégration conventionnelle de la "production" des administrations publiques, arbitrairement évaluées aux salaires payés aux agents publics (leur coût devient richesse Richesse Mot confus qui peut désigner aussi bien le patrimoine (stock) que le Produit intérieur brut (PIB), la valeur ajoutée ou l’accumulation de marchandises produites (flux).
(en anglais : wealth)
produite). Elle n’a d’yeux que pour les "flux Flux Notion économique qui consiste à comptabiliser tout ce qui entre et ce qui sort durant une période donnée (un an par exemple) pour une catégorie économique. Pour une personne, c’est par exemple ses revenus moins ses dépenses et éventuellement ce qu’il a vendu comme avoir et ce qu’il a acquis. Le flux s’oppose au stock.
(en anglais : flow)
" (ce qui est produit durant l’année) et ignore superbement les "stocks" (le patrimoine Patrimoine Ensemble des avoirs d’un acteur économique. Il peut être brut (ensemble des actifs) ou net (total des actifs moins les dettes).
(en anglais : wealth)
d’une nation, que ces mêmes flux Flux Notion économique qui consiste à comptabiliser tout ce qui entre et ce qui sort durant une période donnée (un an par exemple) pour une catégorie économique. Pour une personne, c’est par exemple ses revenus moins ses dépenses et éventuellement ce qu’il a vendu comme avoir et ce qu’il a acquis. Le flux s’oppose au stock.
(en anglais : flow)
ont pu dégrader : les ressources naturelles non renouvelables par exemple, chaque année un peu plus épuisées). Et, surtout, elle est aveugle à la nature des richesses produites : peu importe si elles consistent à brûler improductivement de l’essence dans les bouchons qui chaque matin et chaque soir se forment aux portes des grandes villes ou à réparer les dégâts d’une fuite accidentelle de produits toxiques, du moment qu’il y a création (marchande) de valeur ajoutée Valeur ajoutée Différence entre le chiffre d’affaires d’une entreprise et les coûts des biens et des services qui ont été nécessaires pour réaliser ce chiffre d’affaires (et qui forment le chiffre d’affaires d’une autre firme) ; la somme des valeurs ajoutées de toutes les sociétés, administrations et organisations constitue le produit intérieur brut.
(en anglais : added value)
, ce sera considéré comme un plus dans le PIB PIB Produit intérieur brut : richesse marchande créée durant une période déterminée (souvent un an) sur un territoire précisé (généralement un pays ; mais, en additionnant le PIB de tous les pays, on obtient le PIB mondial).
(en anglais : Gross Domestic Product ou GDP)
. C’est idiot, certes.

 Erreur sur la marchandise Marchandise Tout bien ou service qui peut être acheté et vendu (sur un marché).
(en anglais : commodity ou good)

Mais c’est accuser le PIB d’être en défaut de fournir des "miracles" pour lesquels il n’a pas été conçu et, là, c’est tant mieux. D’abord parce que modifier la structure interne du PIB, à chaque fois que le goût du jour y inviterait afin qu’elle réponde à de nouvelles préoccupations sociétales, rendra impossible toute analyse comparative et historique, tant entre pays que sur la durée. Et ensuite parce que ce sont bien des "miracles" que d’aucuns attendent d’un PIB réformé, revu de fond en comble pour renseigner les gens sur l’état non plus de l’économie, mais du bien-être, du bonheur collectif [6]. En passant, on s’en voudrait de jouer les rabat-joie mais lorsqu’on met côte à côte pays qui obtiennent en 2005 le meilleur score en PIB par habitant et ceux qui sont en tête du classement "alternatif" des Nations unies (IDH, indice de développement humain), on ne peut que constater que les vingt premiers sont, à peu de choses près, les mêmes dans les deux groupes : aisance matérielle va manifestement de pair avec bien-être et progrès social. Sans surprise, c’est également le résultat auquel sont arrivés deux économistes de l’université de Pennsylvanie dans une étude récente. Sur la base d’un appareil statistique imposant, ils ont produit un graphique qui fait apparaître que plus un pays est riche, plus ses habitants sont heureux [7].

Le problème avec cette étude, cependant, est celui qu’on retrouve dans presque toutes les critiques de la croissance, PIB inclus. C’est, à chaque fois, la volonté de substituer ou d’ajouter à la mesure de la croissance matérielle et marchande, objectivement quantifiable, une mesure de bien-être ou de bonheur d’une population entière, qui est par définition chose subjective et inquantifiable [8]. Bien sûr, on va contourner, on va s’ingénier à établir un indice dit de "satisfaction de vie moyenne" (sic) qui va, sans surprise, "confirmer" que la croissance ne rend pas les gens très heureux – sur la base de sondages grâce auxquels, c’est bien connu, on fait dire n’importe quoi à n’importe qui [9]. On peut en rire. Mieux vaut peut-être s’en inquiéter. Lorsque "experts" et mandarins académiques se mettent en tête de dresser des plans pour rendre les gens plus "heureux", on peut être sûr d’une chose. Les gens n’auront pas grand-chose à dire.

  On veut quoi, au juste ?

Il y a plus fondamental. Car la critique de la croissance et du PIB, telle qu’on la connaît actuellement, est révélatrice de nombreux "blancs" dans le raisonnement, qu’on jugera tantôt prometteurs, s’ils parviennent à s’exprimer, et tantôt minés par des vices de construction, des petits abcès qu’il conviendrait de crever.

Commençons par le prometteur. D’évidence, en reprochant aux États leur "obsession" pour la croissance économique, leur foi au "fétiche" du PIB, c’est leur démission en tant que représentants de la volonté démocratique des nations qu’on vise implicitement – s’il y a faible "satisfaction moyenne de vie", c’est en raison de ce qu’on a appelé le "recul des États", néolibéralisme Néolibéralisme Doctrine économique consistant à remettre au goût du jour les théories libérales « pures ». Elle consiste surtout à réduire le rôle de l’État dans l’économie, à diminuer la fiscalité surtout pour les plus riches, à ouvrir les secteurs à la « libre concurrence », à laisser le marché s’autoréguler, donc à déréglementer, à baisser les dépenses sociales. Elle a été impulsée par Friedrich von Hayek et Milton Friedman. Mais elle a pris de l’ampleur au moment des gouvernements de Thatcher en Grande-Bretagne et de Reagan aux États-Unis.
(en anglais : neoliberalism)
oblige, ils s’en remettent entièrement au marché Marché Lieu parfois fictif où se rencontrent une offre (pour vendre) et une demande (pour acheter) pour un bien, un service, un actif, un titre, une monnaie, etc. ; un marché financier porte sur l’achat et la vente de titres ou d’actifs financiers.
(en anglais : market)
, ils ont ôté aux peuples l’idée même d’autodétermination, donc la possibilité de peser sur l’organisation économique de la cité : le quoi produire, pourquoi et pour qui ?

Mais cette visée pâtit d’être implicite et, surtout, confuse. On s’en rend compte – et c’est là l’aspect moins encourageant de la critique de la croissance – si on veut bien voir, avec l’économiste Michel Husson [10], qu’elle a un goût prononcé pour tirer des balles dans son propre pied. C’est le cas, par exemple, lorsque, déplorant que le PIB ne prenne pas en compte le bien-être immatériel des gens, elle souhaite l’y intégrer et, donc, comble des paradoxes, marchandiser ce qui ne l’est pas encore, bref, annihiler ce qui, dans sa critique, en représentait la pointe radicale.

On ne s’étonnera donc guère de voir ce courant d’opinion s’attaquer à des moulins à vent. Tantôt pour dénoncer le spectre du "productivisme" (il hanterait à gauche les esprits) sans esquisser l’ébauche d’un projet de société susceptible de maîtriser l’appareil productif, cause ici de tous les maux. Et tantôt, sous le signe d’une économie de la "simplicité volontaire", pour prôner des comportements éthiques individuels (consommer moins) qui, par un mystérieux effet d’entraînement, apporteraient le bonheur sur terre. Devant des formes de résistance aussi passives, le modèle de croissance Carrefour et Areva a encore de beaux jours devant lui. Là, c’est bonheur garanti.





[1"A la recherche d’un modèle de croissance", entretien avec Michel Aglietta et Alain Lipietz, revue Esprit, novembre 2009, reproduit dans Problèmes économiques, n°2.989 daté du 17 février 2010.

[2Guardian Weekly, 12 octobre 2007.

[3L’Humanité, 18 janvier 2008.

[4Financial Times, 19 janvier 2008.

[5Même un journal réputé sérieux comme Le Monde (6 juin 2009) ira jusqu’à titrer sur le groupe de travail Sarkozy en présentant leurs travaux comme s’accordant pour déclarer que "l’évaluation actuelle du PIB est obsolète". Pas moins...

[6Cette obsession pour le bonheur n’est sans doute pas sans rapport avec la croissance exponentielle... de la consommation d’antidépresseurs : quiconque connaît des moments de "blues" est un malade qui s’ignore, son devoir civique est de se soigner, marketing du pharma-business oblige.

[7"Maybe money can buy happiness", International Herald Tribune, 7 avril 2008.

[8Elaboré en 1990, l’indice alternatif des Nations unies (l’IDH, déjà cité) a le mérite de s’en tenir à des données vérifiables : degré de scolarisation, espérance de vie et PIB par habitant à parité de pouvoir d’achat.

[9Exemple type des questions infantiles que les sondeurs vont poser : "Dans quelle mesure êtes-vous actuellement satisfait de votre vie ?" Sans commentaire.

[10Michel Husson, "Les indicateurs pour les nuls", septembre 2009 (reproduit sur le site www.econospheres.be).

P.-S.

Ce texte, conçu en concertation avec le Centre bruxellois d’action interculturelle pour parution dans son mensuel L’Agenda interculturel (n°282 daté d’avril 2010), a servi de base, complémentairement à l’intervention d’Isabelle Cassiers (UCL) aux travaux du séminaire sur les indicateurs alternatifs organisé le 23 avril 2010 par le réseau Econosphères (voir également sur le site www.econospheres.be )