L’Afrique ne veut plus des solutions néolibérales


Vendredi 25 février 2011, Demba Moussa Dembélé, 11606 signes.
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Gresea asbl (Groupe de recherche pour une stratégie économique alternative)

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Demba Moussa Dembélé est un économiste sénégalais, directeur du Forum africain des alternatives, membre du conseil du Forum social africain et, à ce titre Titre Morceau de papier qui représente un avoir, soit de propriété (actions), soit de créance à long terme (obligations) ; le titre est échangeable sur un marché financier, comme une Bourse, à un cours boursier déterminé par l’offre et la demande ; il donne droit à un revenu (dividende ou intérêt).
(en anglais : financial security)
, l’un des coordinateurs du Forum social mondial qui s’est tenu du 2 au 11 février 2011 à Dakar. Dans l’interview qu’il a accordée peu auparavant, le 10 janvier, au journal L’Humanité, Dembélé dresse un portrait du sous-continent africain à rebours des poncifs (qu’il s’agisse d’Obama, de la Chine ou de l’Europe) qui vaut d’être médité.


La crise que traverse le capitalisme Capitalisme Système économique et sociétal fondé sur la possession des entreprises, des bureaux et des usines par des détenteurs de capitaux auxquels des salariés, ne possédant pas les moyens de subsistance, doivent vendre leur force de travail contre un salaire.
(en anglais : capitalism)
mondialisé a de graves répercussions sur les populations du continent africain. Dans quel contexte se tiendra l’édition dakaroise du Forum social mondial, du 3 au 11 février 2001 ?

Demba Moussa Dembélé. Le Forum social mondial de Dakar va se dérouler dans un contexte très difficile sur le plan économique et social. Un contexte d’aggravation de la crise frappant le Sénégal et la plupart des pays africains. Depuis plus de trente ans, nous subissons cette crise, liée à des politiques imposées de l’extérieur, mais aussi à l’incurie, à la démission des dirigeants africains. Parmi les manifestations de cette crise, les récentes émeutes de la faim au Mozambique sont venues nous rappeler que le problème de la crise alimentaire reste aigu en Afrique. On peut citer, aussi, la question des migrations, dues à la crise de développement, au délabrement des systèmes éducatifs, au chômage massif des jeunes. Les programmes du FMI FMI Fonds Monétaire International : Institution intergouvernementale, créée en 1944 à la conférence de Bretton Woods et chargée initialement de surveiller l’évolution des comptes extérieurs des pays pour éviter qu’ils ne dévaluent (dans un système de taux de change fixes). Avec le changement de système (taux de change flexibles) et la crise économique, le FMI s’est petit à petit changé en prêteur en dernier ressort des États endettés et en sauveur des réserves des banques centrales. Il a commencé à intervenir essentiellement dans les pays du Tiers-monde pour leur imposer des plans d’ajustement structurel extrêmement sévères, impliquant généralement une dévaluation drastique de la monnaie, une réduction des dépenses publiques notamment dans les domaines de l’enseignement et de la santé, des baisses de salaire et d’allocations en tous genres. Le FMI compte 188 États membres. Mais chaque gouvernement a un droit de vote selon son apport de capital, comme dans une société par actions. Les décisions sont prises à une majorité de 85% et Washington dispose d’une part d’environ 17%, ce qui lui donne de facto un droit de veto. Selon un accord datant de l’après-guerre, le secrétaire général du FMI est automatiquement un Européen.
(En anglais : International Monetary Fund, IMF)
et de la Banque mondiale Banque mondiale Institution intergouvernementale créée à la conférence de Bretton Woods (1944) pour aider à la reconstruction des pays dévastés par la deuxième guerre mondiale. Forte du capital souscrit par ses membres, la Banque mondiale a désormais pour objectif de financer des projets de développement au sein des pays moins avancés en jouant le rôle d’intermédiaire entre ceux-ci et les pays détenteurs de capitaux. Elle se compose de trois institutions : la Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD), l’Association internationale pour le développement (AID) et la Société financière internationale (SFI). La Banque mondiale n’agit que lorsque le FMI est parvenu à imposer ses orientations politiques et économiques aux pays demandeurs.
(En anglais : World Bank)
ont imposé l’austérité Austérité Période de vaches maigres. On appelle politique d’austérité un ensemble de mesures qui visent à réduire le pouvoir d’achat de la population.
(en anglais : austerity)
budgétaire, dicté le démantèlement des entreprises publiques ou parapubliques, avec des répercussions désastreuses sur la croissance Croissance Augmentation du produit intérieur brut (PIB) et de la production.
(en anglais : growth)
économique et les possibilités d’emploi. D’où l’aggravation du chômage et de la pauvreté, dans le monde rural comme dans les centres urbains. Dans Dakar même, de nombreuses familles ne font qu’un seul repas par jour.

Et le contexte politique de ce rendez-vous altermondialiste ?

Au Sénégal comme ailleurs en Afrique, la prise de conscience citoyenne s’accélère. Les gens n’acceptent plus qu’on leur impose des solutions aggravant les problèmes qu’ils vivent déjà. Chaque jour, dans toutes les régions du pays, des manifestations et des grèves s’organisent contre les restrictions budgétaires qui dégradent l’éducation, la santé, l’assainissement, l’éclairage public. Les délestages sont devenus quotidiens au Sénégal, plongeant la population dans l’obscurité. Le gouvernement se montre incapable de faire face à la demande d’électricité, de préserver les services publics. Dans ce contexte, le Forum social mondial permettra de décupler les résistances à ces politiques désastreuses imposées par les institutions financières internationales, d’accentuer la pression sur des gouvernements complices et démissionnaires. Nous espérons aussi que ce forum sera l’occasion de renforcer les convergences entre mouvements sociaux et forces politiques, car nous avons des partis politiques progressistes qui luttent pour des politiques différentes. De telles convergences sont indispensables pour accélérer les transformations que nous appelons de nos vœux.

À la Fête de l’Humanité, vous avez présenté le FSM comme un lieu de résistance à l’impérialisme. Quel sens cela prend-il, cinquante ans après les indépendances des pays d’Afrique francophone ?

Le discours des pays du Nord sur l’Afrique est un discours de condescendance, d’arrogance. Sur l’organisation des élections, sur la démocratie et les droits de l’homme, sur les politiques que nous devrions mettre en œuvre pour nous « insérer dans le système économique mondial ». Tout cela constitue, à mon avis, des manifestations de l’impérialisme. Sans parler des interventions militaires, des bases militaires françaises, qui sont là pour nous rappeler, au fond, que si l’indépendance est là, la France reste maîtresse du jeu. Mais il y a l’impérialisme américain aussi…

L’élection de Barack Obama n’a-t-elle pas constitué, selon vous, une rupture ?

Pas du tout. Cette élection a certes soulevé un immense espoir. De nombreux Africains ont cru qu’avec Barack Obama, les États-Unis allaient changer de politique vis-à-vis de l’Afrique et encourager un afflux massif de capitaux en direction du continent. Mais les États-Unis n’ont pas changé de politique, au contraire. Barack Obama n’a pas renoncé au projet de George Bush d’implanter une base militaire en Afrique. Les États-Unis continuent à intervenir partout. Ils veulent, par exemple, dépecer le Soudan. Récemment, Hillary Clinton a affirmé que la partition de ce pays était inévitable. En fait, avant même que le référendum ait eu lieu, elle a déjà fait voter les Soudanais pour séparer le Sud-Soudan du reste du pays !

Les Chinois, désormais très présents sur le continent, sont-ils aussi, à vos yeux, suspects de visées impérialistes ?

Si les Occidentaux fustigent "le nouvel impérialisme chinois", c’est qu’ils se sentent menacés par l’arrivée de la Chine, de l’Inde, du Brésil. En agitant la menace chinoise, "le péril jaune", même si personne n’ose le dire ainsi, il s’agit de susciter la méfiance des Africains. Mais les Occidentaux sont mal placés pour nous donner des leçons et nous mettre en garde. Depuis quand nous veulent-ils du bien ? Nous coopérons avec l’Europe depuis le XVe siècle. Pour quels résultats ? Une politique de mépris, de domination, de condescendance. En réalité, les bases militaires, en Afrique, sont françaises, britanniques. Qui contrôle les secteurs clés de l’économie ? Toujours les Européens. Ils ont profité des programmes d’ajustement structurel en rachetant la plupart des entreprises qui appartenaient aux États. Les Chinois, eux, interviennent sur les infrastructures, les ponts, les routes. Ils se fournissent en matières premières. Mais ils n’ont pas racheté d’entreprises africaines bradées par les privatisations. Ils entrent plutôt en joint-ventures avec des Africains, comme au Nigeria, parfois au Sénégal.

Théâtre d’un véritable pillage néocolonial, comment l’Afrique peut-elle reprendre le contrôle de ses ressources ?

Il est fondamental de revenir sur toutes les politiques de privatisations imposées par la Banque mondiale Banque mondiale Institution intergouvernementale créée à la conférence de Bretton Woods (1944) pour aider à la reconstruction des pays dévastés par la deuxième guerre mondiale. Forte du capital souscrit par ses membres, la Banque mondiale a désormais pour objectif de financer des projets de développement au sein des pays moins avancés en jouant le rôle d’intermédiaire entre ceux-ci et les pays détenteurs de capitaux. Elle se compose de trois institutions : la Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD), l’Association internationale pour le développement (AID) et la Société financière internationale (SFI). La Banque mondiale n’agit que lorsque le FMI est parvenu à imposer ses orientations politiques et économiques aux pays demandeurs.
(En anglais : World Bank)
et le FMI FMI Fonds Monétaire International : Institution intergouvernementale, créée en 1944 à la conférence de Bretton Woods et chargée initialement de surveiller l’évolution des comptes extérieurs des pays pour éviter qu’ils ne dévaluent (dans un système de taux de change fixes). Avec le changement de système (taux de change flexibles) et la crise économique, le FMI s’est petit à petit changé en prêteur en dernier ressort des États endettés et en sauveur des réserves des banques centrales. Il a commencé à intervenir essentiellement dans les pays du Tiers-monde pour leur imposer des plans d’ajustement structurel extrêmement sévères, impliquant généralement une dévaluation drastique de la monnaie, une réduction des dépenses publiques notamment dans les domaines de l’enseignement et de la santé, des baisses de salaire et d’allocations en tous genres. Le FMI compte 188 États membres. Mais chaque gouvernement a un droit de vote selon son apport de capital, comme dans une société par actions. Les décisions sont prises à une majorité de 85% et Washington dispose d’une part d’environ 17%, ce qui lui donne de facto un droit de veto. Selon un accord datant de l’après-guerre, le secrétaire général du FMI est automatiquement un Européen.
(En anglais : International Monetary Fund, IMF)
. Ce n’est pas parce que l’État a failli que la solution réside dans les privatisations. Nous en faisons l’expérience : le marché Marché Lieu parfois fictif où se rencontrent une offre (pour vendre) et une demande (pour acheter) pour un bien, un service, un actif, un titre, une monnaie, etc. ; un marché financier porte sur l’achat et la vente de titres ou d’actifs financiers.
(en anglais : market)
libre, ça ne marche pas. Il nous faut donc nous réapproprier nos ressources et mieux les utiliser. Certainement, nous continuerons à exporter certaines de nos matières premières. Mais nous devons nous orienter vers la transformation de ces matières premières sur place, pour créer de la valeur ajoutée Valeur ajoutée Différence entre le chiffre d’affaires d’une entreprise et les coûts des biens et des services qui ont été nécessaires pour réaliser ce chiffre d’affaires (et qui forment le chiffre d’affaires d’une autre firme) ; la somme des valeurs ajoutées de toutes les sociétés, administrations et organisations constitue le produit intérieur brut.
(en anglais : added value)
et des emplois. L’intégration sous-régionale peut nous y aider, avec de nouveaux espaces où des politiques d’industrialisation deviendront possibles.

Que pensez-vous des promesses d’une meilleure représentation africaine au FMI ?

Même si on donne quelques strapontins aux pays africains, ils ne représenteront pas grand-chose. D’autre part, les Africains qui représenteront le continent dans les institutions financières internationales seront acquis à l’idéologie néolibérale. Ils ne défendront pas des politiques différentes. Or, c’est cette idéologie néolibérale qui pose problème, avec les privatisations, la libéralisation Libéralisation Action qui consiste à ouvrir un marché à la concurrence d’autres acteurs (étrangers ou autres) autrefois interdits d’accès à ce secteur. des échanges, la liberté totale de circulation des capitaux, la flexibilité du marché Marché Lieu parfois fictif où se rencontrent une offre (pour vendre) et une demande (pour acheter) pour un bien, un service, un actif, un titre, une monnaie, etc. ; un marché financier porte sur l’achat et la vente de titres ou d’actifs financiers.
(en anglais : market)
du travail pour permettre aux investisseurs de licencier comme bon leur semble, soi-disant pour être compétitifs sur le marché international. Aussi longtemps que la Banque mondiale et le FMI resteront porteurs de cette idéologie, quelques Africains de plus ne changeront rien. C’est donc, pour moi, un faux débat.

Première victime de la mondialisation capitaliste, l’Afrique peut-elle devenir un lieu privilégié d’invention des alternatives ?

Bien sûr ! Nous affirmons que d’autres politiques sont possibles, pour contrôler nos ressources, pour en finir avec les politiques de privatisations sauvages imposées. En matière de souveraineté alimentaire, nous disons que l’Afrique peut se nourrir elle-même, à condition que les politiques changent. S’agissant de l’industrialisation, les Africains se rendent compte qu’ils ne peuvent pas continuer à dépendre de l’exportation de matières premières dont les prix sont fixés par les spéculateurs, par les fluctuations des marchés mondiaux. Ces idées font leur chemin, comme celle de souveraineté monétaire. Il est impossible de se développer avec la monnaie Monnaie À l’origine une marchandise qui servait d’équivalent universel à l’échange des autres marchandises. Progressivement la monnaie est devenue une représentation de cette marchandise d’origine (or, argent, métaux précieux...) et peut même ne plus y être directement liée comme aujourd’hui. La monnaie se compose des billets de banques et des pièces, appelés monnaie fiduciaire, et de comptes bancaires, intitulés monnaie scripturale. Aux États-Unis et en Europe, les billets et les pièces ne représentent plus que 10% de la monnaie en circulation. Donc 90% de la monnaie est créée par des banques privées à travers les opérations de crédit.
(en anglais : currency)
d’autrui. Nous avons besoin de monnaies africaines communes et autonomes, au service Service Fourniture d’un bien immatériel, avantage ou satisfaction d’un besoin, fourni par un prestataire (entreprise ou l’État) au public. Il s’oppose au terme de bien, qui désigne un produit matériel échangeable.
(en anglais : service)
du développement.

Le FSM se tiendra à l’université Cheikh Anta-Diop de Dakar, là où Nicolas Sarkozy avait livré aux Sénégalais ses élucubrations colonialistes sur « l’homme africain ». Ce choix est-il fortuit ?

À l’occasion du FSM, nous rendrons hommage aux grands hommes qui incarnent, pour nous, la résistance intellectuelle et politique : Cheikh Anta Diop, Thomas Sankara, Kwame Nkrumah, Patrice Lumumba, Amilcar Cabral, etc. Nous évoquerons, avec la participation de nombreux intellectuels africains, les luttes contre le colonialisme, pour l’indépendance, pour le panafricanisme. Ce sera une réponse supplémentaire au président français, qui ne connaît rien de ce continent et de son histoire.

Les années 2010 et 2011 sont des séquences électorales très denses en Afrique. Partout ces élections sont marquées par l’émergence de sociétés civiles très actives…

Ces sociétés civiles se retrouveront, bien sûr, à Dakar. Nous débattrons de la démocratie, de la relation entre l’État et la société civile. Avec le néocolonialisme, la plupart des dirigeants ont tendance à se sentir plus responsable vis-à-vis des pays occidentaux et des institutions internationales que vis-à-vis des citoyens de leur pays. Or ces dirigeants devraient se sentir responsables devant leur peuple. Nous avons imaginé une table de controverse, avec la participation de dirigeants politiques, de responsables d’institutions africaines, invités à venir discuter avec les représentants de mouvements sociaux. Nous leur dirons : votre allégeance doit être à l’Afrique, pas à Sarkozy, à Obama, à Bruxelles, à la Banque mondiale ou au FMI. Nous voulons aussi mettre l’accent sur la nécessité d’approfondir la démocratie. Au Sénégal, comme dans d’autres pays, existent des tentatives de monarchisation du pouvoir. Abdoulaye Wade, même s’il s’en défend, rêve de voir son fils lui succéder. Les Sénégalais ne l’accepteront jamais. Ils l’ont clairement signifié lors des élections municipales de 2009. Candidat au siège de maire de Dakar, Karim Wade a été humilié dans les urnes.

Entretien réalisé par Rosa Moussaoui

On trouvera la version originale de l’interview à l’adresse suivante :

http://humanite.fr/09_01_2011-demba-moussa-demb%C3%A9l%C3%A9-%C2%AB-l%E2%80%99afrique-ne-veut-plus-des-solutions-n%C3%A9olib%C3%A9rales-%C2%BB-une-troisi%C3%A8me-