P.A. 2009-2010

Délocalisation, désindustrialisation et récupération ?


Volet 5 : Économie sociale

Lundi 8 février 2010, Bruno Bauraind, 11082 signes.
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Gresea asbl (Groupe de recherche pour une stratégie économique alternative)

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Cet article a servi de base à une intervention lors du colloque, "Economie sociale et solidaire comme force de changement", organisé à Verviers par l’Institut de Développement Européen de l’Economie Sociale (IDEES) le 26 février 2010.

Si le mouvement de récupération d’entreprise en Amérique latine a bénéficié d’une certaine publicité médiatique, il n’en va pas de même lorsque cette pratique est mise en œuvre en Europe. Pourtant, si ces récupérations d’entreprise en coopératives de travailleur associé ne sont pas un rempart contre les délocalisations, elles permettent tout de même de nuancer le discours fataliste sur le caractère naturel de la désindustrialisation.

Concurrence intragroupe et processus de désindustrialisation

En 2003, la fermeture définitive de la fabrique de pneus Continental à Herstal est le résultat logique d’une mise en concurrence des filiales de production d’un même groupe entre elles [1] . Cet épisode lourd de conséquences pour l’emploi industriel en Wallonie n’est pas sans rappeler ceux plus récents de Volkswagen à Bruxelles ou de Opel à Anvers.

L’intégration de la concurrence par des entreprises transnationales sur des marchés oligopolistiques n’est pas une pratique nouvelle. Elle est même devenue la norme depuis plusieurs décennies et fait aujourd’hui partie intégrante de la stratégie de développement des grands groupes industriels dans certains secteurs de l’économie.

La fabrique de pneus belge et ses travailleurs contre les usines autrichienne, allemande, tchèque ou encore slovaque du groupe, cette mise en concurrence des entités du réseau sur base du coût de production d’1 kg de gomme a eu pour effet la disparition de la production de pneus du paysage industriel belge. Une activité parmi d’autres…

En Belgique, comme le montre le tableau ci-dessous, la part de la valeur ajoutée Valeur ajoutée Différence entre le chiffre d’affaires d’une entreprise et les coûts des biens et des services qui ont été nécessaires pour réaliser ce chiffre d’affaires (et qui forment le chiffre d’affaires d’une autre firme) ; la somme des valeurs ajoutées de toutes les sociétés, administrations et organisations constitue le produit intérieur brut.
(en anglais : added value)
de l’industrie manufacturière dans le PIB PIB Produit intérieur brut : richesse marchande créée durant une période déterminée (souvent un an) sur un territoire précisé (généralement un pays ; mais, en additionnant le PIB de tous les pays, on obtient le PIB mondial).
(en anglais : Gross Domestic Product ou GDP)
est en recul constant depuis 1980.

Part de la valeur ajoutée Valeur ajoutée Différence entre le chiffre d’affaires d’une entreprise et les coûts des biens et des services qui ont été nécessaires pour réaliser ce chiffre d’affaires (et qui forment le chiffre d’affaires d’une autre firme) ; la somme des valeurs ajoutées de toutes les sociétés, administrations et organisations constitue le produit intérieur brut.
(en anglais : added value)
de l’industrie dans le PIB PIB Produit intérieur brut : richesse marchande créée durant une période déterminée (souvent un an) sur un territoire précisé (généralement un pays ; mais, en additionnant le PIB de tous les pays, on obtient le PIB mondial).
(en anglais : Gross Domestic Product ou GDP)
belge

Sources : Bureau du Plan -2004, Natixis-2008. Traitement Gresea 2010.

Selon le rapport récent de la Direction Générale du Trésor et de la Politique Economique française (DGTPE), "le phénomène de désindustrialisation qui touche la France comme l’ensemble des économies développées peut être caractérisé par trois transformations concomitantes : un recul de l’emploi industriel (l’industrie en France a perdu 36 % de ses effectifs entre 1980 et 2007, soit 1,9 million d’emplois ou encore 71 000 par an), un recul de la contribution de ce secteur au PIB (le poids de l’industrie dans le PIB en valeur est passé de 24 % à 14 % entre 1980 et 2007) et une forte croissance Croissance Augmentation du produit intérieur brut (PIB) et de la production.
(en anglais : growth)
du secteur des services marchands" [2] .

Si les progrès technologiques et les gains de productivité Productivité Rapport entre la quantité produite et les ressources utilisées pour ce faire. En général, on calcule a priori une productivité du travail, qui est le rapport entre soit de la quantité produite, soit de la valeur ajoutée réelle (hors inflation) et le nombre de personnes nécessaires pour cette production (ou le nombre d’heures de travail prestées). Par ailleurs, on calcule aussi une productivité du capital ou une productivité globale des facteurs (travail et capital ensemble, sans que cela soit spécifique à l’un ou à l’autre). Mais c’est très confus pour savoir ce que cela veut dire concrètement. Pour les marxistes, par contre, on distingue la productivité du travail, qui est hausse de la production à travers des moyens techniques (machines plus performantes, meilleure organisation du travail, etc.), et l’intensification du travail, qui exige une dépense de force humaine supplémentaire (accélération des rythmes de travail, suppression des temps morts, etc.).
(en anglais : productivity)
qui en découle ont eu un effet important sur la diminution du recours à la main d’œuvre par les entreprises. Les délocalisations seraient à l’origine de la destruction de 330.000 emplois dans l’hexagone entre 1980 et 2007, soit 17% de l’emploi industriel. [3]

La SA multinationale Multinationale Entreprise, généralement assez grande, qui opère et qui a des activités productives et commerciales dans plusieurs pays. Elle est composée habituellement d’une maison mère, où se trouve le siège social, et plusieurs filiales étrangères.
(en anglais : multinational)
, chef d’orchestre et lieu de pouvoir

Selon Lilas Demmou, l’auteur du rapport, "la concurrence en provenance des pays à bas salaires n’explique donc qu’une part limitée de la détérioration de l’emploi industriel" [4] . Pourtant, les réponses politiques apportées à ce processus depuis les années 80 semblent toujours construites sur ce constat. Ainsi, il faut, face aux délocalisations de certains secteurs de production vers les pays à bas salaires et les marchés émergents, rendre les territoires plus compétitifs (attractivité fiscale ou modération salariale par exemple).

L’Europe va même plus loin. Dans le discours post-Lisbonne, cette désindustrialisation rampante de la "vieille Europe" est un processus quasi naturel, presque inévitable. Ces activités, souvent à faible valeur ajoutée, seraient perdues pour l’économie de certains pays européens. Un marché Marché Lieu parfois fictif où se rencontrent une offre (pour vendre) et une demande (pour acheter) pour un bien, un service, un actif, un titre, une monnaie, etc. ; un marché financier porte sur l’achat et la vente de titres ou d’actifs financiers.
(en anglais : market)
trop mature, des travailleurs trop chers. Il faut éviter de distordre la concurrence internationale en voulant freiner les délocalisations. Dans une économie qui se veut être celle de la connaissance, certains savoirs faire n’auraient donc plus leur place !

A l’inverse, les mises en cause du modèle de l’entreprise transnationale Transnationale Entreprise, généralement assez grande, qui opère et qui a des activités productives et commerciales dans plusieurs pays. Elle est composée habituellement d’une maison mère, où se trouve le siège social, et plusieurs filiales étrangères.
(en anglais : transanational)
financiarisée, de sa gouvernance, de ses modes de financement, de ses pratiques managériales ou encore de sa stratégie de localisation se font plus rares.

Pourtant, l’entreprise transnationale Transnationale Entreprise, généralement assez grande, qui opère et qui a des activités productives et commerciales dans plusieurs pays. Elle est composée habituellement d’une maison mère, où se trouve le siège social, et plusieurs filiales étrangères.
(en anglais : transanational)
est aujourd’hui un acteur clef des relations internationales. Dans le champ de l’économie, elle exerce le rôle de "chef d’orchestre" [5] organisant un réseau de filiales et de sous-traitants. Des entreprises qui, si elles sont juridiquement indépendantes de la maison-mère, sont très souvent économiquement et financièrement rendues dépendantes par la mise en concurrence des entités composant le réseau [6] .

Dans le champ du politique, ces quelques centaines d’entreprises ont progressivement éprouvé une capacité à nouer des rapports de force avec les pouvoirs publics. Les exemples récents ne manquent pas en Belgique ou ailleurs. Qu’ils s’agissent de la difficulté d’obtenir le remboursement des subventions publiques lors de licenciements collectifs un peu partout en Europe ou, en Wallonie, du bras de fer entre l’autorité régionale et Arcelor Mittal autour des quotas de Co2. L’entreprise transnationale est aujourd’hui un lieu de pouvoir qui tantôt entre en compétition avec l’Etat, tantôt coopère avec lui [7] .

Produire autrement et durablement dans cet environnement verticalement intégré est-il encore possible ?

Les coopératives de production apportent certains éléments de réponse à cette question. Même si elles ne remettent pas en cause l’économie de marché Marché Lieu parfois fictif où se rencontrent une offre (pour vendre) et une demande (pour acheter) pour un bien, un service, un actif, un titre, une monnaie, etc. ; un marché financier porte sur l’achat et la vente de titres ou d’actifs financiers.
(en anglais : market)
, ni la domination économique des entreprises transnationales, elles sont d’ailleurs très souvent, elles aussi intégrées, dans des filières de production.

Malgré une image empreinte d’archaïsme et un manque de visibilité auprès du grand public, l’économie sociale dans sa dimension de production de biens et services suscite l’intérêt, principalement dans le cadre de cet article, par sa capacité à récupérer des entreprises en difficulté, souvent d’ailleurs parce qu’elles se sont vues exclues d’un réseau transnational.

La démocratie économique comme fondement d’un projet industriel ?

Même si cette pratique est plutôt mal connue en Belgique, la récupération sous le modèle de coopérative de travailleurs associés d’entreprise en difficulté n’est pas seulement une utopie.

En France, une trentaine d’entreprises se voient récupérer par leurs travailleurs chaque année [8] . Entre 1998 et 2008, la récupération d’entreprise dans l’hexagone a permis de sauvegarder et de pérenniser 6.500 emplois.
En comparaison des 15.000 emplois délocalisés à partir de la France vers d’autres économies entre 2000 et 2003 [9] , ces résultats et la taille modeste des entreprises récupérées, en règle général des PME industrielles, ne permettent pas la construction d’un projet industriel d’envergure à court terme ni le maintien d’une base industrielle forte dans les économies développées.

Malgré les expériences de Mondragon en Espagne [10] ou des groupements de coopératives du Trentin en Italie, il est peu probable que ce modèle d’entreprise comble en terme de création de valeur ajoutée et d’emplois, les cimetières industriels laissés derrière elle par la division internationale du travail Division Internationale du Travail ou DIT : Répartition globale de la production mondiale entre les différents pays en fonction de leurs avantages comparatifs. Ainsi, jusque dans les années 70, le Tiers-monde fournissait essentiellement des matières premières qui étaient transformées dans les anciennes métropoles coloniales. Par la suite, une partie des nations en développement se sont industrialisées à leur tour dans des biens manufacturés de consommation courante. Les pays avancés se sont tournés vers les produits et les services de plus haute technologie.
(En anglais : division of labor)
.

Par contre, la viabilité à 5 ou 10 ans de plus de 60 % des projets industriels récupérés participe à invalider le discours pseudo scientifique de la Commission européenne sur le caractère naturel des délocalisations et du processus de désindustrialisation à l’œuvre dans un pays comme la Belgique. Certains cas concrets permettent de montrer que le manque de compétitivité de certains territoires en termes de salaires ou de fiscalité est souvent très relatif.

La Cepam [11] , en France, est une menuiserie industrielle qui appartenait jusqu’en septembre 2008 au groupe espagnol Herbole. Depuis 2007, l’entreprise, qui comptait alors 133 salariés, connut des difficultés diverses jusqu’à sa mise en redressement judiciaire et le départ de son actionnaire Actionnaire Détenteur d’une action ou d’une part de capital au minimum. En fait, c’est un titre de propriété. L’actionnaire qui possède une majorité ou une quantité suffisante de parts de capital est en fait le véritable propriétaire de l’entreprise qui les émet.
(en anglais : shareholder)
espagnol. En septembre 2008, les 62 travailleurs restants rachètent leur entreprise [12] . Aujourd’hui, la Cepam compte 80 salariés et gagne des parts de marché sur le territoire de son ancienne maison mère, en Espagne [13] !

La Ceralep est également une PME industrielle française active dans le secteur des isolateurs thermiques. Suite au passage d’un fonds Fonds (de placement, d’investissement, d’épargne…) : société financière qui récolte l’épargne de ménages pour l’investir ou le placer dans des produits financiers plus ou moins précis, parfois définis à l’avance. Il existe des fonds de pension, des fonds de placement, des fonds de fonds qui sont proposés à tout un chacun. En revanche, les hedge funds (fonds spéculatifs) et les private equity funds sont réservés à une riche clientèle.
(en anglais : fund)
de pension américain, l’entreprise est mise en redressement judiciaire en 2003. En 2004, la production est relancée par 53 travailleurs. [14] La Ceralep est aujourd’hui un des leaders mondiaux sur le marché des isolateurs de grande taille.

Ces exemples montrent d’une part qu’un autre mode de gouvernance est possible et permet de sauver, par exemple, un certain nombre d’emplois dans la sous-traitance Sous-traitance Segment amont de la filière de la production qui livre systématiquement à une même compagnie donneuse d’ordre et soumise à cette dernière en matière de détermination des prix, de la quantité et de la qualité fournie, ainsi que des délais de livraison.
(en anglais : subcontracting)
industrielle des pays dits à "hauts salaires ". D’autre part, ils participent à démontrer que les coûts de production ne sont pas les seuls déterminants de la viabilité d’un projet industriel.





[1Bruno Bauraind, Autopsie d’une délocalisation. La liquidation du pneu made in Belgium, Charleroi, Couleur Livres, 2009.

[2Lilas Demmou, La désindustrialisation en France, rapport de la Direction Générale du Trésor et de la Politique Economique, février 2010.

[3Les Echos du 22 février 2010.

[4Lilas Demmou, La désindustrialisation en France, Idem.

[5John Dunning, Explaining Multinational Production, Londres, Unwin Hyman, 1988.

[6Vu justement cette relation de dépendance, nous préférerons le concept d’"entreprise réseau" à celui de "réseau d’entreprise" qui présuppose un ensemble d’entreprises indépendantes.

[7Susane Strange & John Stopford, Rival States, Rivals Firms,Competition for World Market Shares, Cambridge, Cambrigde University Press, 1991.

[8Intervention de Michel Gaté, directeur du développement à la Confédération générale des Scop, lors du colloque international "L’économie sociale comme force de changement", à Verviers, le 26 février 2010.

[9Lilas Demmou, La désindustrialisation en France, ibidem.

[10Voir également dans ce numéro, l’article de Jacques Prades.

[11Le site de la Cepam, http://www.cepam.com/cepam-scop/

[12La Tribune du 26 janvier 2009.

[13Entretien avec Bruno Roelants, secrétaire général de la Cecop, le 2 février 2010.

[14Michel Gaté, La reprise d’entreprise en coopérative par les salariés pour pérenniser les emplois et le savoir-faire des PME sur leur territoire, Stockholm, 6 octobre 2009.