La question du partage des richesses entre le capital et le travail est au cœur du développement historique du capitalisme et, l’un ne va pas sans l’autre, des luttes sociales. Il faut partir de là pour faire face à la pensée dominante – il n’est pas interdit de parler de propagande - sur les salaires qui aboutit, aujourd’hui, à ce que la rétribution pour un travail donné ne soit plus considérée en Europe que comme un "coût" de la main-d’œuvre par unité produite.

Le budget de rigueur concocté par le gouvernement belge pour l’année 2013 ne laisse plus planer le doute. La Belgique, comme ses partenaires européens, fera l’expérience d’une politique de "déflation salariale compétitive" visant à réduire les salaires pour améliorer la compétitivité de ses entreprises, et surtout, de son territoire. Le message délivré par le gouvernement aux organisations syndicales, en prémisse à la négociation de l’accord interprofessionnel 2013-2014, est tout aussi clair : "négociez la flexibilité, mais pas le niveau des salaires !".

En toile de fond de ce gel des salaires, nous assistons donc à une offensive en règle contre notre modèle de concertation sociale. Le salaire devient la variable d’ajustement du système économique néolibéral et plus un droit négocié entre patrons et représentants du monde du travail. Cela n’a rien de nouveau, mais, rarement dans l’histoire récente de notre pays, ce cadrage politique de la négociation salariale a été exprimé avec autant de vigueur.

Le réseau Éconosphères a organisé le 5 octobre 2012 un colloque sur le thème : "La distribution des richesses. Quelle part au salaire ?". D’où ce petit ouvrage [1] publié par le Gresea et signé par deux des économistes francophones contemporains les plus consistants sur la question, le Belge Reginald Savage et le Français Michel Husson : il en constitue la trace, mais pas seulement. En effet, la question du partage des richesses entre le capital et le travail est au cœur du développement historique du capitalisme et, l’un ne va pas sans l’autre, des luttes sociales. C’est parce que nous pensons qu’elle doit y rester que cet ouvrage est aussi un outil pour le futur. Un moyen de faire face à la pensée dominante – il n’est pas interdit de parler de propagande - sur les salaires qui aboutit, aujourd’hui, à ce que la rétribution pour un travail donné ne soit plus considérée en Europe que comme un "coût" de la main-d’œuvre par unité produite.

De quoi parle-t-on ?

La problématique des "salaires" ne peut se comprendre aujourd’hui qu’avec une double paire de lunettes. Contre la myopie tout d’abord. Depuis plusieurs décennies, nous assistons à l’érosion de la part des salaires dans la valeur ajoutée. En d’autres termes, il s’agit de la baisse du chiffre de toutes les rémunérations issues du travail (les petits comme les gros salaires) par rapport à celui de la richesse créée sur une période donnée dans un pays ou une région. Il sera principalement question de ce débat macroéconomique dans cet ouvrage.

Contre la presbytie, ensuite. Les auteurs ne sont pas pour autant aveugles à l’explosion des inégalités intra salariales à l’œuvre dans nos sociétés depuis les années 1990. Ainsi, sous le couvert de la fabuleuse "productivité managériale" de soi-disant capitaines d’industrie, les inégalités progressent à l’intérieur du monde du travail. Les CEO du monde bancaire qui ont provoqué la plus grande crise financière de notre histoire… sans toujours la comprendre. Les PDG de l’automobile ou de la sidérurgie qui, comme seule stratégie industrielle, proposent des politiques de restructuration à court terme visant à réajuster le périmètre des entreprises en fonction des cours boursiers. Il n’est pas étonnant de voir dès lors, qu’entre 1998 et 2005, en France, les 3.500 foyers les plus riches (0,01% de la population) ont vu leur pouvoir d’achat augmenter de 42,6% pendant que celui des 31,5 millions de ménages les plus "pauvres" de l’hexagone (90% des foyers, c’est négligeable ?) progressait de 4,6% [2] !

La France reste pourtant un des pays les moins inégalitaires au monde. Cette tendance est encore plus forte dans le monde anglo-saxon. Il sera moins question de l’explosion des inégalités intra salariales dans cet ouvrage. La dimension "macro" ne va cependant pas sans la "micro" et vice versa. Il faut parfois plusieurs lunettes pour comprendre le monde. C’est pourquoi, sans vouloir encombrer le lecteur d’un trop plein de pensées dissidentes (néanmoins intéressantes), nous ne saurions trop lui conseiller de prendre connaissance également du dossier pédagogique "Les inégalités et ses formes" disponible sur le site Éconosphères à l’adresse : http://www.econospheres.be/spip.php?article207

Vive le modèle "compétitif" allemand

Si le niveau trop haut des salaires en Belgique et en Europe est, selon les "économistes écoutés" (ceux qui passent à la télé avant 23h), le déterminant principal de la crise des finances publiques actuelles, la sortie de crise passera, toujours selon ces économistes télégéniques, par la copie de ce qui se fait en Allemagne en matière de politiques salariales, car "le travailleur allemand, lui, il est compétitif".

La compétitivité. Un concept que, à moins d’avoir fait le choix d’une vie monacale contemplative retirée de tout (surtout de la presse), le citoyen européen n’a pu éviter de croiser ces derniers temps. Mais, précisions utiles, la compétitivité de l’économie allemande ne viendrait pas de son système éducatif ou de la capacité de ses travailleurs à innover. Elle proviendrait du "volontarisme courageux" du gouvernement de l’ancien chancelier allemand Gerhard Schröder. Ce dernier, entre 2003 et 2005, va réformer le marché du travail dans le sens d’une compression des salaires afin de favoriser les exportations des entreprises du pays. Et, comme l’économie allemande résiste moins mal à la crise que la Grèce ou la Roumanie, c’est donc le nouveau "parangon de modernité" [3] à faire adopter par tous les États membres de l’Union européenne. Cette analyse réductrice est simple à comprendre et donc à diffuser, mais c’est aussi une formidable machinerie à produire de l’austérité, du chômage et une longue dépression en Europe.

Je laisserai aux deux auteurs de ce livre le soin, dans les pages qui suivent, de démonter ce modèle de la "déflation salariale compétitive". Ils le font bien mieux que moi. En guise d’introduction cependant, un élément de bon sens. Pour vendre, il faut des clients en capacité d’acheter. Si partout en Europe, on coupe dans les salaires des clients grecs, espagnols ou belges du vendeur allemand, le modèle allemand prend du plomb dans l’aile, car s’engage alors une concurrence à la baisse sur les salaires entre les pays "partenaires" d’une même zone économique. Cette guerre de tous contre tous débouche sur ce que Ronald Janssen, économiste à la Confédération Européenne des Syndicats (CES), appelle le "cercle vicieux de l’austérité" [4] et que l’on peut schématiser comme suit : la baisse des salaires entraîne celle de la consommation et la contraction de l’activité économique. Ce qui engendre une diminution des recettes fiscales pour l’État et, donc, un creusement des déficits et de la dette publique. Craignant un défaut de paiement, les banques exigeront alors des taux d’intérêt plus importants pour continuer à prêter à l’État. Privé de moyens, ce dernier devra, en bout de course, de nouveau compresser ses dépenses… Et, un nouveau tour "austéritaire" s’engage.

Outre leurs effets désastreux sur l’économie européenne, les lois Hartz, du nom de l’ancien directeur du personnel de Volkswagen instigateur de la réforme du marché du travail, ont eu des conséquences sociales néfastes pour le niveau de vie d’un grand nombre de travailleurs allemands. L’espérance de vie des citoyens allemands les plus pauvres est, juste pour l’exemple, passée en une décennie de 77 à 75 ans [5] !

Changer la trajectoire des courbes

Récemment, Olivier Blanchard, économiste en chef du FMI (Fonds Monétaire International) reconnaissait le peu d’efficacité des politiques d’austérité menées, entre autres, par son organisation en Europe. Et ce du fait des coûts beaucoup plus élevés qu’anticipé de ces politiques en termes de perte de croissance cumulée, et donc de baisse des recettes fiscales et de hausse induite du chômage. En 2010, au détour d’un paragraphe d’une communication de la Commission européenne, on trouvait ceci : "s’il existe une relation entre coûts salariaux unitaires et performances à l’exportation, elle est faible et du second ordre par rapport à la dégradation de la balance commerciale, et donc ceux-ci [les coûts salariaux] ne peuvent en être la cause" [6]. Depuis 2008, le réel a parlé. L’offensive généralisée contre les salaires ne règlera ni le problème de la dette publique, ni celui du soi-disant "handicap compétitif" de certains pays européens.

Malgré cela, les gouvernements européens continuent à compresser la part revenant aux salariés dans la richesse créée en Europe. Et, pendant ce temps, le processus de financiarisation de nos économies continue. Comme le montrent Reginald Savage et Michel Husson dans les pages qui suivent, le gonflement des revenus du capital est pourtant, depuis plusieurs décennies, source de déstabilisation et de crises économiques.

Cette situation appelle une réponse massive et coordonnée de la part de l’ensemble des organisations de la société civile en Europe. C’est à ce prix que les courbes du graphique s’inverseront et qu’une sortie de crise par le haut sera envisageable.

P.-S.

Post-scriptum : Cette analyse a servi d’introduction à l’ouvrage précité ("Salaire et compétitivité : pour un vrai débat", Réginald Savage et Michel Husson, collection Les petits dossiers de l’Autre économie (éd. Couleur livres)

Notes

[1"Salaire et compétitivité : pour un vrai débat", Réginald Savage et Michel Husson, 2013, collection Les petits dossiers de l’Autre économie (éd. Couleur livres), 8 euros, 78 pages, disponibe en librairie et au Gresea : gresea skynet.be, 11 rue Royale, 1000 Bruxelles, Belgique, www.gresea.be

[2Chiffres tirés de Michel Husson et cités par Reginald Savage lors du midi d’Éconosphères consacré aux "inégalités de revenu", octobre 2010.

[3Lire à ce sujet : Anne Dufresne, "Le consensus de Berlin", Le Monde diplomatique, février 2012. Article disponible à l’adresse : http://www.monde-diplomatique.fr/2012/02/DUFRESNE/47427

[4Intervention de Ronald Janssen lors du workshop organisé par Éconosphères sur le thème "L’Euro : stop ou encore ?", le 28 février 2012.

[5Pierre Larrouturou, "C’est plus grave que ce qu’on vous dit… Mais on peut s’en sortir. 15 solutions contre la crise économique à appliquer d’urgence", Paris, Nova éditions, 2012, page 38.

[6Cité par Michel Husson lors du colloque : « La distribution des richesses. Quelle part au salaire ? », octobre 2012.