S’il semble que de larges parts de la population européenne soient indignées par les sauvetages en cascade du système bancaire et la socialisation des pertes qui s’en est suivie ou, plus récemment, par la brutalité et l’inefficacité des plans d’ajustement structurels imposés aux États du Sud de la zone euro, les discours sur le manque de compétitivité des salaires, l’inefficacité de l’État social ou le "conservatisme" syndical continuent à faire florès dans les médias et sur la place publique.

L’impossibilité pour les mouvements sociaux d’inverser les politiques "austéritaires" [1] appliquées à des degrés divers, depuis 2009, dans les États membres de l’Union européenne pose la question de leur capacité à imposer leur analyse de la crise. Un récit, ce n’est pas que des mots. L’analyse d’une crise conditionne en effet la réponse politique à y apporter.

Une crise de compétitivité ?

Après quelques déclarations sur une nécessaire réforme du secteur bancaire en 2008 [2], les institutions européennes (Commission européenne, Conseil des États-membres et Banque centrale européenne) désignent rapidement la dégradation des finances publiques des États de la périphérie européenne comme l’origine de la crise actuelle. L’explosion des déficits publics ayant, selon ces institutions, entraîné une large méfiance du système bancaire international et une augmentation des taux d’intérêt sur les dettes publiques.

Toujours selon cette thèse largement répandue, l’augmentation des déficits publics dans la zone euro ne résulterait pas du sauvetage ponctuel du système bancaire dans la plupart des pays de la zone euro mais aurait un caractère structurel. Ce sont les déficits commerciaux chroniques des États du Sud qui les ont amenés à trop s’endetter. Déficits commerciaux, eux-mêmes, causés par une perte de « compétitivité ».

En règle générale, la compétitivité est la capacité à maintenir ou à augmenter ses parts de marché face à la concurrence [3]. Historiquement, ce concept trouve son origine dans la sphère privée. Une entreprise est compétitive ou elle ne l’est pas par rapport à ses concurrentes. Progressivement, à partir de la décennie 1990, la compétitivité en Europe est aussi une question de territoire. Un Etat est compétitif ou il ne l’est pas. De multiples facteurs peuvent faire varier le niveau de compétitivité d’un acteur : le taux de change, la gamme des produits, la formation des travailleurs…et le "coût" du travail. Dans le discours des institutions européennes, le salaire est quasiment le seul indicateur reconnu comme valable. La « compétitivité – coût » se mesure alors comme le rapport entre le coût salarial unitaire [4] d’un pays à l’exportation au coût unitaire moyen de ses concurrents [5]. C’est cet indicateur qui fonde le succès du fameux « modèle allemand ».

Ce récit de la crise qui prend pour origine la dérive des salaires dans la plupart des pays européens est taillé sur mesure pour le patronat européen tant il légitime la « réforme » des marchés du travail et la pression sur les salaires. Il est également favorable aux gouvernements vertueux de la zone euro. En effet, dans un souci de préserver la sacro-sainte stabilité monétaire, le traité de Lisbonne interdit toute solidarité intra-européenne (article 125.) si le malade ne peut invoquer un « événement exceptionnel échappant à son contrôle » (article 122.2) [6]. La Grèce n’a pas été frappée par un Tsunami et la responsabilité de la finance internationale n’est pas retenue par les institutions européennes. Les pays du Sud de la zone euro et leurs citoyens sont donc responsables d’avoir vécu au-dessus de leurs moyens. Ils doivent en payer les conséquences.

Cette « soi-disant » dérive salariale légitime depuis 2010, les mémorandums, semestres européens, programme national de réforme et autre Pacte pour l’Euro. Depuis 2009, 50% des mesures imposées par la Troïka (FMI, BCE, Commission européenne) à la Grèce touchent directement les salaires [7].

Le Sud n’est pas le seul touché. En avril 2013, le Conseil européen recommande à la Belgique de : «  stimuler la création d’emplois et la compétitivité et de prendre des mesures pour réformer, en consultation avec les partenaires sociaux et conformément aux pratiques nationales, le système de négociation et d’indexation des salaires ; assurer, dans un premier temps, que la croissance des salaires reflète mieux l’évolution de la productivité du travail et de la compétitivité. » [8]. Le salaire encore, soit directement en « réformant » une nouvelle fois l’indexation automatique, soit par la bande, en favorisant la décentralisation de la négociation collective.

Et, bizarrement… ça ne marche pas ! Y aurait-il quelques coquilles dans le discours dominant sur la crise en Europe ?

Le paradoxe « compétitivité-salaire »

On ne pourra reprocher aux élites européennes de s’être trompées sur l’origine de la crise. Mais, comme l’automobiliste roulant en sens inverse sur l’autoroute, ils se sont simplement trompés de sens. La zone euro ne fait pas face à une crise de « dérive salariale » mais bien à une crise de « modération salariale ». C’est le premier biais du discours dominant.

Prenons le cas de la Belgique qui fait face depuis plusieurs années à des discours sur le manque de compétitivité de son économie. Le graphique ci-dessous corrobore en partie le récit dominant. Depuis le début de la crise, la Belgique a une balance commerciale déficitaire. Dans la logique européenne du « tout à l’exportation », il est donc nécessaire qu’elle améliore sa compétitivité et, donc, diminue les salaires sur son territoire.

Balance commerciale belge (en millions d’euros)

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Source : Institut des Comptes Nationaux

Les satisfécits pour le discours dominant s’arrêtent là car, en y regardant de plus près, les salaires réels (le salaire payé au travailleur moins l’inflation) en Belgique, comme dans la plupart des pays de l’OCDE [9], progressent moins vite que la productivité du travail.

En effet, en appliquant l’analyse de 11 pays européens réalisée par Chagny, Husson et Lerais [10]au cas belge, on tombe sur une contradiction majeure. Alors que la compétitivité de la Belgique semble s’éroder, le pays a vu, comme le montre le graphique ci-dessous, la part des salaires dans le revenu national diminuée depuis le début des années 1980.


Source : Reginald Savage, 2013.

Or, la part salariale ne peut diminuer qu’à la condition que les salaires réels progressent moins vite que la productivité du travail. Décomposons. La productivité du travail désigne le rapport entre la quantité produite (ou la valeur ajoutée apportée au bien) et le nombre d’heures de travail prestées pour atteindre cette quantité. En conclusion, comme le montre le graphique ci-dessous, en Belgique comme dans les autres pays européens, depuis 30 ans, on produit plus avec moins et les gains réalisés ne vont qu’en partie aux salaires.


Part des salaires, salaire et productivité, UE 15 (1980-2010)


Source : Michel Husson, 2013.

Cet écart entre le salaire réel et la productivité du travail s’explique par la ponction financière sur la richesse créée. Cette dernière se matérialise dans les bénéfices croissants distribués aux actionnaires, la salarisation des profits [11] ou encore les opérations financières des firmes multinationales [12]. Ainsi, les entreprises européennes ont consacré en 2011 et 2012 près de 3 milliards d’euros [13] à des opérations de rachat d’actions. Ces opérations (Buy backs) consistent pour une entreprise à acheter ses propres titres en bourse dans le but de faire grimper son action. Il s’agit là d’une destruction pure et simple de capital. Même si cette somme reste marginale par rapport aux montants astronomiques distribués par les firmes en dividendes ou utilisés pour réaliser des opérations de fusions et acquisitions, cette pratique est éclairante sur une autre dimension de la crise en Europe qui échappe au discours dominant. Les économies européennes font face actuellement à une crise de l’investissement productif. En d’autres termes, l’argent est là mais il ne sert ni au développement de l’activité économique, ni à l’emploi.

A cause de ces erreurs de diagnostic, les institutions européennes sont dans l’incapacité de sortir les États membres de la crise. Par contre, elles organisent la mise en concurrence des travailleurs comme n’auraient pu l’espérer les actionnaires et les dirigeants des grandes firmes multinationales.

On ne peut alors qu’abonder dans le sens de Ronald Janssens, économiste à la Confédération Européenne des Syndicats (CES), lorsqu’il propose en lieu et place du « monitoring des salaires » actuel, un monitoring des profits et des investissements en Europe [14].

Un autre récit de la crise ?

Pour construire un autre récit de la crise, il faut d’abord prendre un peu de hauteur avec l’emballement de l’agenda « réformiste » européen depuis 2008 et la vision à court terme de cette « crise de l’euro ». La crise actuelle n’est pas apparue, comme sortie de nulle part, avec la faillite de Lehman Brothers en 2008 ou l’aveu des comptes grecs truqués en octobre 2009. C’est le régime de croissance en place depuis les années 80, basé sur la compensation de la modération salariale par un endettement privé à bas prix, qui s’est écrasé avec le système bancaire international. Le transfert des pertes privées vers les comptes publics, fut-il immoral, n’en est qu’une étape.

L’incapacité des institutions européennes de réagir autrement que par l’austérité à cette crise s’explique aussi par l’obsession de la stabilité monétaire qui a prévalu à la mise en place de la zone euro. Alors que la Fed (banque centrale des États-Unis), fin 2012, détenait près de 2000 milliards de dollars en titres de dette publique américaine, le bilan de la banque centrale européenne recelait à peine 270 millions d’euros de dette des États membres [15]. L’Euro, un autre facteur explicatif de la crise qui émarge toujours aujourd’hui au rang de tabou. Et ce, même au sein des sociétés civiles européennes. L’absence d’une réelle solidarité entre les États-membres et d’une banque centrale jouant le rôle de prêteur en dernier ressort condamnent actuellement toute sortie de crise par le haut.

L’Union européenne peut-elle enfin se passer d’un parlement, dont les membres sont les seuls élus sur un mandat européen, disposant d’une pleine et entière compétence d’initiative législative ? Paradoxalement, si la réponse austéritaire de l’Europe à la crise est une nouvelle expression de son déficit démocratique, la question d’un parlement en capacité de proposer des lois semble aujourd’hui quelque peu passée sous silence.

L’impossible revendication salariale européenne ?

Dans l’hypothèse de la continuité de l’Union Économique et Monétaire, les sociétés civiles européennes regorgent de propositions pour sortir de la crise. Depuis 2008, il est question de fiscalité favorisant une plus juste redistribution des richesses, d’une banque centrale européenne soutenant la croissance, de la réforme du système bancaire privé ou encore de la constitution d’un réseau bancaire public européen. Notre propos ne consiste pas à nier leur pertinence ou à les classer par importance.

Néanmoins, les politiques de modération salariale sont tout autant le facteur fondamental de la crise que le levier choisi pour y répondre. Cette ineptie appelle une réponse forte et coordonnée des mouvements sociaux européens. D’un côté, la négociation des salaires reste une prérogative nationale, dans les textes à tout le moins. De l’autre, la nouvelle gouvernance économique européenne [16] impose de façon croissante une norme salariale à minima [17] aux travailleurs des États-membres et conteste, par le fait même, l’existence des systèmes de négociation collective nationaux. Est-il possible d’organiser une réponse coordonnée à cette offensive généralisée contre les salaires en Europe ? La problématique est sensible. En Belgique, par exemple, le risque de perdre définitivement l’indexation automatique des salaires est paralysant pour les organisations syndicales. Il existe pourtant des expériences de coordination des négociations collectives sectorielles mises en place par les fédérations syndicales européennes [18]. Elles doivent contribuer à nourrir le débat sur la construction d’une « revendication salariale commune ».

P.-S.

Cette analyse a servi de support pour une intervention lors de la semaine de formation des formateurs de la FEC (Formation, Education, Culture).

Notes

[1Politiques d’austérité appliquées de façon autoritaire.

[2Cette dernière reste largement à ce jour un vœu pieux.

[3Mathis J., Mazier J. et Rivaud-Danset D., « La compétitivité industrielle », Paris, Ires Dunod, 1988.

[4Le coût du travail divisé par la productivité du travail.

[5Réginald Savage et Michel Husson, "Salaire et compétitivité. Pour un vrai débat…", Bruxelles, Couleur livres, 2013.

[6Voir à ce sujet, Evariste Lefeuvre, Sortir de l’Euro ? Une idée dangereuse, Paris, Eyrolles, 2011.

[7Entretien avec Ioannis Stefanopoulos, syndicaliste de la Poem, métallurgiste grec, Athènes, le 6 juin 2013.

[8PNR disponible sur le site Europe 2020 à l’adresse : http://ec.europa.eu/europe2020/pdf/nd/nrp2013_belgium_fr.pdf

[9Reginald Savage et Michel Husson, idem.

[10Odile Chagny, Michel Husson, Frédéric Lerais, « Les salaires : aux racines de la crise de la zone euro ? », in « 30 ans de salaire, d’une crise à l’autre », La Revue de l’Ires, n°73, 2012, pp.68-98.

[11Revenus qui autrefois étaient considérés comme des profits d’entreprise et qui aujourd’hui sont versés sous la forme de salaires. Voir à ce sujet, Jacques Sapir, « Les salaires baissent, sauf au sommet », décembre 2009. Article consultable en ligne à l’adresse : http://www.france.attac.org/archives/IMG/pdf/Sapir_hauts_revenus.pdf

[12Les opérations de fusions-acquisitions ou encore les pratiques de rachat par une entreprise de ses propres actions.

[13Financial times du 2 novembre 2012 cité par Erik Rydberg, « Désindustrialisation, de quelques angles morts », Gresea, article à paraître.

[14Ronald Janssens, présentation lors du colloque organisé par le réseau Éconosphères : « La distribution des richesses, quelle part au salaire ? », le 5 octobre 2012. Voir également à ce sujet : Etienne Lebeau, « Crise de l’euro : décodage d’un fiasco », Éconosphères, article mis en ligne le 15 novembre 2012 à l’adresse : http://www.econospheres.be/spip.php?article318

[15Entretien avec Frédéric Boccara, économiste français membre des économistes atterrés et du réseau européen Euro-pen, Athènes, le 8 juin 2013.

[16Pour une vue d’ensemble du sujet, voir Christophe Degryse, La nouvelle gouvernance économique européenne, Bruxelles, Courrier hebdomadaire du Crisp, n°2148-2149, 2012.

[17La norme salariale européenne « recommande » que les salaires nominaux dans les États-membres suivent la productivité et instaure un seuil maximal autorisé d’augmentation du coût salarial unitaire pour éviter tout « dérapage salarial ».

[18Sur le sujet, voir Anne Dufresne, Le salaire, un enjeu pour l’euro-syndicalisme. Histoire de la coordination des négociations collectives nationales, Nancy, Presses Universitaires de Nancy, 2010.