L’anecdote a beau être ancienne, elle est savoureuse. On est en 1958, aux États-Unis, sans doute à Detroit, où le patron de l’usine Ford, nouvellement automatisée, fait visiter les installations au leader syndical Walter Reuther. Avec un sourire faussement ingénu, désignant les machines, le patron glisse au syndicaliste : "Vous allez probablement avoir quelques problèmes pour leur soutirer des cotisations." Reuther n’est pas né de la dernière pluie et, du tac au tac, arrose l’arroseur : "Et vous avez une idée de comment vous allez faire pour vendre des voitures à ces machines ?" Savoureuse à plus d’un titre car, relatée dans le supplément Fund Management (14 avril 2013) que le Financial Times publie tous les lundis pour conseiller les boursicoteurs, l’histoire s’intégrait dans – et condensait - un article dont le titre résume bien le sens : "Salaires du travail à la trappe : est-ce que le capitalisme va y survivre ?" Autant il est difficile de vendre des voitures à des robots, en effet, autant la spirale descendante des salaires rendra malaisé le bouclage du cycle qui va de la production de marchandises et de services jusqu’à leur vente, donc faire entrer de l’argent pour relancer le cycle en vue d’un nouveau tour, et ainsi de suite, l’économie fonctionne comme cela, hier comme aujourd’hui. Ce mécanisme, souligne l’article, s’est grippé. La baisse générale des salaires (d’environ 50% du PIB en 1958 à 42% aujourd’hui aux États-Unis) est donc une mauvaise nouvelle, y compris pour les investisseurs : les 500 plus grosses entreprises du Standard & Poor 500 affichent des revenus en stagnation et, estime Gary Greenberg du fonds de placements Hermes Fund Managers, "l’évolution ne montre aucun signe d’inversion". Le même Greenberg, d’ailleurs, résume bien la situation : "Il y a eu une guerre entre capital et travail, et, fondamentalement, c’est le capital qui a gagné." - tandis qu’un de ses collègues, Richard Lewis du Fidelity World Investment, s’interroge avec une pointe d’inquiétude : "peut-être Marx avait-il dès le départ raison en estimant que le capitalisme sème les graines de sa propre destruction". Inquiétude partagée par Greenberg : sauf "révolte généralisée", dit-il, ce sont les "McJobs" qui resteront la norme. Donc du sous-emploi à sous-salaire qui ne va relancer l’économie. Apprendre tout cela dans une feuille pour boursicoteurs est – mettons – plutôt inhabituel.