Le chômage est habituellement une notion associée aux pays occidentaux et n’est d’ailleurs pas toujours appropriée pour les pays en développement. Tout d’abord, il est extrêmement difficile de mesurer l’ampleur du phénomène du chômage pour des raisons statistiques. Si dans nos contrées les personnes sans emploi sont recensées de façon exhaustive afin de pouvoir recevoir les allocations de chômage, il n’en va pas de même ailleurs. Des centaines de millions de chômeurs dans les pays en développement ne bénéficient d’absolument aucune protection sociale. Plus de la moitié de la population mondiale ne dispose d’aucune forme de protection sociale et à peine une personne sur cinq bénéficie d’une couverture sociale relativement adéquate [1]. La moindre crise économique provoque dès lors des désastres sociaux. Cette absence d’aide aux personnes sans emploi rend la nécessité administrative de les connaître nulle. Le fait que le chômage n’y soit pas déclaré ne traduit bien sûr pas l’absence du chômage mais bien l’absence de couverture sociale. Selon certaines statistiques, le taux de chômage de nombreux pays en développement peut ainsi s’avérer inférieur à celui que l’on observe dans certains pays occidentaux. Pourtant, le sous-emploi y atteint un niveau extrême et sévit de façon structurelle depuis plusieurs décennies.

Selon le dernier rapport de l’OIT sur les tendances mondiales de l’emploi des jeunes, deux tiers des jeunes en âge de travailler de certains pays en développement sont soit au chômage soit dans des emplois médiocres [2]. Rappelons qu’en Asie du Sud, 66% de la population vit avec moins de 2 dollars par jour selon la banque mondiale ; en Afrique subsaharienne, 70% [3] .

Une autre raison pour laquelle la notion de chômage, entendue comme une absence « totale » de travail, n’est pas des plus pertinentes dans les pays en développement tient au contenu même du travail. Dépourvus de toute protection sociale et de ressources, les chômeurs ne peuvent se maintenir dans cette situation et se voient obligés la plupart du temps de se tourner vers l’économie informelle pour assurer leur survie.

L’économie informelle, une économie de la survie

Dans les pays en développement, le secteur informel atteint une intensité particulièrement accrue. En Haïti, il représente 92% des emplois ! en Inde, 83%. Alors qu’il concerne déjà 1,8 milliard de personnes dans le monde, il pourrait, selon l’OCDE, atteindre deux tiers de la population active en 2020 [4].

De quoi s’agit-il au juste ? Il s’agit de l’ensemble des activités économiques, productrices de biens matériels ou immatériels, qui s’exercent hors des normes légales. Une entreprise du secteur informel n’est au départ par définition pas déclarée. Elle échappe donc à tout contrôle de l’État, ne paie pas d’impôts, ne déclare pas sa main-d’œuvre, etc. L’entreprise n’est pas illégale de par son activité (même si certaines sont contraires à la loi) mais parce que les règles de son enregistrement, de son exercice et de son fonctionnement ne sont pas respectées. Certains parleront plutôt d’économie souterraine, de micro-entreprises, ou encore de secteur non officiel.

Mais il s’agit avant toute chose d’une nécessité pour les « chômeurs » du Sud. C’est aussi, comme nous le disait René De Schutter, tout le dynamisme dont font preuve des millions de personnes dans le Tiers-Monde en vue de survivre, de subsister et d’améliorer leurs conditions de vie [5]. Certains vont même jusqu’à dire que l’économie informelle est la seule source d’espoir pour les pays en développement et la base de leur développement économique. Hernando De Soto parle ainsi des « potentialités du secteur informel dans le contexte de sa lutte contre l’exploitation par le mercantilisme, considéré comme un capitalisme non concurrentiel, né de l’élaboration non démocratique du droit. [6] » . Il faut faire attention cependant à ne pas verser dans l’idéalisation de l’informel. Il s’agit bien, rappelons-le, d’une stratégie de survie et non d’une stratégie alternative.

Cette lutte pour la survie ou pour de meilleures conditions de vie prend la forme de petits vendeurs ambulants de cigarettes ou de petits gâteaux, de cireurs de chaussures, de taxis, de coiffeurs de rue, etc. mais aussi de prostituées ou de vendeurs de drogues.

Le secteur informel opère en règle générale avec un minimum de capital, utilise une technologie très élémentaire et se situe à un niveau professionnel très faible. Le niveau de productivité n’est par conséquent pas élevé et les revenus sont, la plupart du temps, très bas. Les emplois du secteur informel sont en plus particulièrement instables.

Enfin, l’informel s’est développé dans les pays en développement en réponse à une série d’échecs ; échecs du projet industrialiste-développementaliste, échec de l’État de droit institutionnalisé, échec de la généralisation des droits sociaux, comme le fait rappeler Bruno Lautier [7]. Il est, ni plus ni moins, l’arme des pauvres pour survivre.

Quand emplois il y a…

Allons voir du côté du formel. Dans beaucoup de pays en développement, un fonctionnaire fait subsister toute sa famille et même au-delà grâce à son maigre salaire. Les politiques d’ajustements structurels imposés par le FMI seront une des causes de la désertion des travailleurs de l’économie formelle des pays.

De plus, les pays en développement se sont heurtés à l’échec de créer des emplois à la cadence de la croissance démographique. Les pays les plus pauvres sont en effet confrontés à une démographie galopante. Selon le dernier rapport de la Cnuced, publié en novembre 2013 [8], la population dans les 49 pays les plus pauvres augmente cinq fois plus que dans les pays développés. Parallèlement à cette explosion démographique, la croissance économique s’est élevée à 7,2% en moyenne par an entre 2002 et 2008 alors que le nombre d’emplois n’a augmenté que de 2,9 sur la même période. Le PIB par habitant de l’Angola, par exemple, deuxième plus grand exportateur de pétrole d’Afrique et qui fait partie des 49 pays les plus pauvres, a augmenté de 92% sur cette période, mais l’emploi a, quant à lui, baissé de 2,3%. Sachant que 60% de la population de ces pays a moins de 25 ans, de nombreux nouveaux emplois devront être créés d’ici 2020.

Enfin, il est à noter que la plupart des emplois du secteur formel non étatique ne servent pas les besoins des pays en développement. La colonisation a en effet créé des économies dont le but était de satisfaire les besoins des puissances coloniales et leur permettre de s’enrichir. La culture de produits vivriers a ainsi fait place aux plantations de coton, café, riz d’exportation. L’agriculteur - comme l’artisan d’ailleurs- travaille dès lors au service de l’exportation. A l’heure actuelle, la donne reste fondamentalement la même. Les transnationales d’aujourd’hui, tels les conquistadors d’hier, exploitent les pays en développement et leurs habitants. Dans le domaine agricole, des milliers de paysans ont dû quitter leurs terres. Les grandes exploitations agricoles sont mécanisées et ont besoin de peu de main-d’œuvre. Main-d’œuvre généralement sous-payée qui travaille souvent dans de très mauvaises conditions.

Il en va de même dans le secteur industriel. Lorsqu’un ouvrier tombe malade, il ne perçoit pas de salaire et risque bien vite de perdre son emploi. Si des syndicalistes luttent au quotidien pour défendre les emplois et les droits, ceux-ci sont très souvent exposés à de graves violations de leurs droits syndicaux, ce malgré les instruments juridiques internationaux qui les protègent et les promeuvent. En témoigne notamment le rapport annuel de la CSI (Confédération syndicale internationale) [9].

Les investissements étrangers créent-ils vraiment de l’emploi ?

Il arrive souvent que les délocalisations soient présentées comme une forme d’aide au développement. Si par définition les transferts à l’étranger –ou dit autrement les investissements directs étrangers- ne créent pas d’emploi chez nous, ils les créeraient ailleurs.

Pour commencer, qu’entend-on par investissement direct étranger ? L’IDE est l’acte par lequel une société transfère des capitaux dans un pays étranger en vue d’y étendre ses activités. Ils sont de différents types. Il peut s’agir de transfert de fonds vers un pays étranger dans le but de créer, avec ou sans la participation d’un capital local, une nouvelle entreprise. Mais il peut également s’agir d’un transfert dans le but d’absorber une entreprise déjà existante. C’est ce que l’on appelle des opérations de fusions et acquisitions.

Il s’agit d’ailleurs là de la forme d’IDE la plus fréquente. En 2007, sur 1.833 milliards de dollars investis à l’étranger, 1.637 ont servi à des opérations de fusions et acquisitions qui se soldent par ailleurs systématiquement par une restructuration [10]. Autrement dit, zéro création d’emploi.

Mais ce n’est pas tout. Les industries transférées dans les pays du Sud sont des industries modernes dont la technologie est conçue pour économiser la main-d’œuvre. S’il est vrai que les délocalisations ont créé un certain nombre de nouveaux emplois, il n’en demeure pas moins qu’elles ont éliminé un grand nombre des emplois existants, principalement dans l’agriculture et l’artisanat. En Indonésie par exemple, l’industrie textile a créé 86.000 nouvelles places de travail entre 1966 et 1971, mais dans la même période 410.000 emplois ont disparu dans l’artisanat textile [11]. Il en va de même pour la plupart des usines ultramodernes de transformation du lait qui empêchent l’existence de petites fromageries ou les usines qui fabriquent du pain et tuent des milliers de boulangeries partout dans le monde.

La pauvreté et les inégalités en hausse dans de nombreux pays en développement montrent de façon cinglante l’échec du modèle productiviste néolibéral. La solution pour lutter contre le chômage dans ces pays ne peut venir que d’un changement radical de la politique économique et réside notamment dans la capacité des États du Sud à produire et faire respecter des normes encadrant l’activité économique.

P.-S.

Analyse parue dans le Gresea Echos n°76, 4e trimestre 2013 : Emploi, chômage : les deux faces d’un même marché.

Notes

[1CETRI, Retour de l’État. Pour quelles politiques sociales ? Points de vue du Sud, Ed. Syllepse, Paris, 2009, p.33.

[3Chiffres disponibles sur le site de la Banque mondiale http://donnees.banquemondiale.org/theme/pauvrete

[4OCDE, L’emploi informel dans les pays en développement : une normalité indépassable ?, Centre de développement de l’OCDE, 2009, disponible sur le site Internet de l’OCDE : www.oecd.org/publications/synthèses

[5Voir la brochure pédagogique de René De Schutter, Le secteur informel, clés pour…, Gresea, 1996.

[6Voir notamment Hernando De Soto, L’autre sentier. La révolution informelle dans le tiers monde, Ed. La Découverte, Paris, 1994.

[7Bruno Lautier, L’économie informelle dans le tiers monde, Ed. La Découverte, Paris, 1994.

[8Cnuced, Rapport 2013 sur les pays les moins avancés ? Une croissance créatrice d’emplois pour un développement équitable et durable, Genève, 2013, disponible sur le site de la Cnuced à l’adresse suivante : http://unctad.org/fr/pages/PressRelease.aspx?OriginalVersionID=163

[9Vous trouverez le rapport de juin 2013 via le lien suivant : http://www.ituc-csi.org/nouveau-rapport-de-la-csi-sur-les-13358?lang=fr

[10Fiche sur les IDE dans Bruno Bauraind (dir.), Le Big Business en 25 fiches. Petit manuel de l’entreprise transnationale, Bruxelles, 2012, p. 23.

[11CETIM, Chômage ici, chômage là-bas. Contribuer au changement, Genève, 1985, p.45.