L’anecdotique n’est pas un mauvais révélateur. Dans une lettre adressée à la page éditoriale du Financial Times, le 11 août 2006, l’économiste américain Philip G. Cerny condense sa vision d’une mondialisation libérée de toute entrave à la circulation des personnes. Elle est inévitable, dit-il, et inévitablement source de prospérité. Voilà qui suppose cependant d’admettre, précise-t-il, que le monde exige aujourd’hui "des peuples qu’ils soient adaptables et flexibles", qu’ils ne cherchent pas refuge dans "l’ossification des Etats-nations obsolètes" et qu’ils s’ouvrent aux "horizons d’un monde culturellement plus hétérogène". On croirait entendre une agence de pub. Usines du monde entier, unissez-vous pour réclamer le citoyen mondial, la marchandise travail sans frontière.

L’envolée fait écho à des faits de transhumance dramatiques, par ses proportions comme par le sort fait à ses victimes. Des Africains échouent sur les plages des îles Canaries, 7.000 au cours des cinq premiers mois de l’année. Tout près d’ici, ce sont les sans papiers, les occupations d’églises, la face immergée de l’iceberg. Mondialement, on estime les "candidats à l’exil" à quelque 200 millions, dont 40% frappant aux portes de l’Europe et des Etats-Unis. Des deux côtés de l’Atlantique, le phénomène susciterait la même interrogation : "Combien d’immigrés la démocratie peut-elle digérer ? [1]" La question n’est pas neuve. En 2002, commentant la montée des partis xénophobes en Europe, le directeur du Centre d’études des immigrations à Washington, Mark Krikorian, livrait, à froid, ce constat : "D’évidence, les Européens essaient de dire quelque chose à leurs gouvernements [2]". La digestion pose problème. C’est un aspect des choses. Tout plein de gens déménagent, problèmes de voisinage.

Citoyen dans tous pays !

Au-delà des considérations humanitaires, le fait migratoire se pose aujourd’hui volontiers, sur le plan théorique et politique, en termes de citoyenneté. Auparavant ancrée dans de la phraséologie de la France révolutionnaire (antithèse républicaine des privilèges), la notion relève plus aujourd’hui d’une rhétorique de la persuasion institutionnelle : nous sommes tous étiquetés citoyens et démocrates, quels que soient nos origines ou nos convictions. Ah ! et cela reste vrai, que nous soyons riches ou pauvres ? A gauche, dans ses forces vives que sont les syndicats, l’idée passe mal. Le mot savant, pour critiquer cette idée, est qu’elle est interclassiste : la citoyenneté gomme la société de classes, obscurcit les rapports de dominants à dominés.

Peu prolixe sur les questions de citoyenneté ou de circulation des personnes (libre ou débridée), la littérature syndicale est, à l’inverse, très claire dans son analyse du système socioéconomique qui les ont fait naître. Dans le rapport introductif lumineux présenté à son congrès statutaire, en mai 2006, la FGTB wallonne se définit comme "contre-pouvoir" mû par "une approche anticapitaliste de l’organisation de la vie sociale" et, réfutant l’idée que "la distinction entre les classes sociales" s’estomperait, en appelle à une "reconquête idéologique" sur la base du "clivage gauche/droite" [3]. La citoyenneté est un "eux" et un "nous" : pas exactement le clivage qui fonde la raison d’être du mouvement ouvrier.

Travailleurs McDo du monde entier...

Quelques années plus tôt, les métallos faisaient la même analyse. Dans "une société capitaliste de classes", rappellent-ils, "il existe une opposition fondamentale entre les intérêts de ceux qui détiennent le capital et ceux qui doivent vendre leur travail". D’où une revendication de contrôle ouvrier, "étape transitoire vers le socialisme" [4]. Dit autrement, s’il faut parler de citoyenneté, ce sera en termes de citoyenneté socialiste. Pas un truc fourre-tout, gentiment idéaliste. Le monde n’est pas un village.

Chez les syndicats de gauche, par définition internationalistes, ce positionnement débouche, vis-à-vis des phénomènes migratoires, sur deux lignes de conduite, à première vue contradictoires. C’est, d’abord, une réticence, une opposition de principe devant ce qu’il faut bien appeler des politiques d’export-import de main d’œuvre, stade suprême de la marchandisation de l’homme et moteur des migrations. C’est, comme l’a bien noté Vincent de Coorebyter, le fil rouge de la "gestion" belge de l’immigration depuis les années vingt, sans cesse "suspendue à la conjoncture économique et sociale", et jusque dans sa politique de regroupement familial, qui n’avait d’autre but, conformément aux vœux du patronat, que de "fixer des étrangers sur notre sol avec l’assurance de voir se perpétuer en Belgique, par voie de renouvellement des travailleurs étrangers, de génération en génération, une main d’œuvre abondante, bon marché et au taux d’activité élevé [5] ". Sur le plan des principes, on ne peut qu’être radicalement contre. L’homme n’a pas sa place dans un wagon à bestiaux.

Après la réticence, l’accolade fraternelle. C’est que "le travailleur importé", dès lors qu’il est "fixé" sur sol étranger, fait partie de la classe des dépossédés, donc, potentiellement, de la grande famille syndicale. Pour elle, désormais, le mot d’ordre devient : à travailleur égal, statut égal. Impérativement, faute de céder à un jeu patronal visant à diviser la classe ouvrière pour mieux la régenter. On notera en passant que cette "doctrine" s’est traduite en 1975 dans le droit social international par la convention 143 de l’Organisation internationale du travail, qui étend la protection des travailleurs migrants aux "illégaux" et clandestins – convention que la Belgique n’a toujours pas ratifiée, ni la majorité des Etats membres de l’Europe des Quinze [6]...

Avec l’Europe, cela se complique

Le projet européen, comme l’a souligné Samir Amir, est un fruit de la guerre froide, conçu comme volet de la politique atlantiste des Etats-Unis et géré par des classes politiques "formées dans la culture de la servilité" [7]. Son grand marché intérieur en est venu à représenter, pour beaucoup, "le programme de déréglementation le plus systématique et le plus gigantesque de l’histoire économique" – et, la Commission européenne, "l’organe de propagande le plus inlassable en faveur du libéralisme et de la flexibilité" [8].

Projet technocrate voué aux forces du marché, dès l’origine marqué par une mystification de l’opinion [9], il devait, forcément, se heurter à des problèmes d’identité. Problème lancinant. Comment susciter – artificiellement – une citoyenneté paneuropéenne à partir de rien ? Dans le dossier de l’immigration, l’affaire prendra même un tour cocasse : en demandant aux nouveaux venus de faire la preuve d’une ferveur nationale à laquelle les nationaux de souche sont simultanément priés de renoncer, "citoyenneté européenne" oblige, on en venu à faire des immigrés le dernier carré des patriotes...

Entre une Europe du marché et ses constituants putatifs, Etats "membres" et citoyens, c’est donc un peu le grand écart. Rien de ceci ne pouvait rester sans conséquence sur le mouvement syndical et, en particulier, sur la Confédération européenne des syndicats (CES). Que l’on a vu, régulièrement, en porte-à-faux avec ses propres membres, que ce soit sur le dossier de libéralisation et de mise en concurrence des services (directive Bolkenstein), sur le projet mort-né de traité constitutionnel ou encore, tout récemment, sur la levée des restrictions faites aux travailleurs migrants des nouveaux Etats membres. A chaque fois, on a vu la CES se ranger sur des positions plus proches de la Commission européenne que de celles de nombreux syndicats nationaux.

Problème d’identité, ici aussi. Comme Corinne Gobin l’a bien analysé [10], il s’est manifesté de manière aiguë lors du congrès de Prague, en 2003, lorsque la FGTB a opté pour une politique de la chaise vide afin de contester l’orientation générale de la CES, plus encline à jouer le rôle d’un machin soft, simple groupe de pression et de lobbying, qu’à s’organiser, forte de ses 60 millions de travailleurs, comme véritable contre-pouvoir syndical. Une raison de cette dérive, que la FGTB voulait à l’époque corriger (en vain), est l’extrême dépendance de la CES à l’Union européenne, dont elle dépend financièrement à hauteur de 73%, ce qui explique sans doute, comme Gobin l’a relevé, un discours marqué par "l’effacement d’un vocabulaire puisé dans le registre syndical au profit d’une sur-utilisation du vocabulaire institutionnel produit par l’Union européenne." Un machin parmi d’autres ?

Voici peu, sur le dossier des migrations et de la notion flottante d’identité européenne, la CES s’est ainsi signalée par un texte [11] où, entre autres considérations, elle adhère à la présentation des travailleurs migrants comme des apports nécessaires aux "besoins des marchés du travail" (tout en attirant l’attention sur un risque : ces marchés "peuvent très bien" s’en trouver "perturbés" et dès lors pâtir d’une "concurrence déloyale"), destinés à "garantir la prospérité de l’Europe". Textuel. C’est une approche "wagon à bestiaux" dont le patronat n’aurait pas à rougir.

Triple défi des syndicats

C’est dire que le mouvement syndical, en Europe, n’est pas confronté à un mince défi. Un triple défi, en réalité, s’il veut redonner âme à son combat et, partant, dissiper les brumes que les discours sur la citoyenneté font peser sur la conscience de classe, qui fonde l’identité syndicale.

Le défi du racisme, d’abord, qui restera irrationnel et irrépressible tant qu’il ne sera pas perçu dans sa fonction sociale de servage des classes les plus populaires, fonction qui, plus les inégalités s’accroissent, ira s’accentuant pour les masquer, comme l’a bien observé le philosophe scandinave Jan Myrdal [12].

Le défi de la mémoire, ensuite, que la citoyenneté McDo (mondiale, paneuropéenne, "globale") tend à effacer et, avec elle, les fondements théoriques et historiques d’une conscience de classe forgée par des générations de luttes sociales. C’est un domaine sur lequel le brassage, l’import-export des peuples n’est pas sans incidence : avec d’autres, Régis Debray n’a pas manqué de relever que les Etats-Unis, "pays le plus religieux d’Occident" (donc, le plus dépolitisé), est "précisément le pays d’immigration dont la composition ethnique, sociale et raciale est la plus éclatée" [13]. Là, les syndicats ont sur les épaules un gigantesque travail pour re-cimenter, re-raconter la trajectoire.

Lié au précédent, enfin, c’est le défi du choix de terrain de lutte. La mondialisation, entre autres confusions, présente comme illusoire tout combat qui ne serait pas hissé à l’échelon des grands machins, OMC, Banque mondiale, Commission européenne ou, pourquoi pas, CES. Il faut s’interroger sur la source de cet argument, chercher quels intérêts il dessert. Pour le tiers-mondiste Samir Amin, il ne fait pas de doute qu’il importe aujourd’hui de "redonner la primauté aux politiques nationales sur les politiques internationales. Les nations ont besoin d’autodétermination – non pour des raisons culturelles, parce qu’elles sont noires ou blanches, chrétiennes ou musulmanes, mais en raison de leur histoire politique [14] ". C’est, pourrait-on dire, un retour aux sources. En 1848, Karl Marx s’est plu à le rappeler au mouvement ouvrier : "Naturellement, le prolétariat de chaque pays doit en finir avant tout avec sa propre bourgeoise" [15]. Relever ce triple défi, intimement lié à la refondation théorique de la notion de conscience de classe, voilà qui, pour en terminer sur une boutade traduite dans la novlangue du moment, reviendrait à poser un acte véritablement citoyen.

 


Pour citer cet article :

Erik Rydberg, "L’import-export de travailleurs migrants. (Le monde n’est pas un village) ", Gresea, octobre 2006. Texte disponible à l’adresse :
http://www.gresea.be/spip.php?article1675



P.-S.

Cette analyse a été publiée, sous le titre : "Le monde n’est pas un village", dans le n°246 d’octobre 2006 de l’Agenda Interculturel (http://www.cbai.be/publications/numeros/246.html), consacré à la "citoyenneté européenne".

Notes

[1International Herald Tribune, 29 juin 2006.

[2Wall Street Journal, 24 avril 2002.

[3"+ d’Etat pour + de démocratie et + d’égalité", avril 2006, texte d’orientation au congrès statutaire de la FGTB wallonne.

[4"Un syndicat pour le 21e siècle", 1998, Centrale de l’industrie du métal de Belgique – FGTB.

[5"Immigrations et culture – Décor et concepts", Courrier du CRISP n° 1186, 1988.

[6Seuls le Portugal, l’Italie et la Suède l’ont fait, aux côtés, entre autres, de l’Arménie, du Cameroun, du Kenya, du Burkina Faso, du Togo, de la Norvège et de la Serbie.

[7Samir Amin, "Le virus libéral", 2003, Ed. Temps des Cerises, p. 110.

[8Philippe Labarde et Bernard Maris, "Ah Dieu ! que la guerre économie est jolie", 1998, Albin Michel, p. 105

[9Le biographe officieux du plan Schuman, J.-F. Kover note qu’il fallait, en 1950, "faire miroiter" les avantages d’une paix franco-allemande éternelle et, afin que les peuples continentaux l’approuvent "plus facilement", masquer le projet politique en le présentant comme visant "seulement des questions d’ordre économique" ("Le plan Schuman, ses mérites, ses risques", 1952, Ed. Latines, p. 57)

[10"La Confédération européenne des syndicats", Courrier du CRISP n°1826-1827, 2004.

[11Réaction de la CES au Livre vert de la Commission européenne sur une approche communautaire de la gestion des migrations économiques, 2005.

[12Intervention lors d’un séminaire sur l’islam, à Stockholm, 1989.

[13Régis Debray, "Le feu sacré", 2003, Folio Essais, 2005, p. 39.

[14"Nous pouvons vaincre l’économie libérale", février 2006, reproduit sur le site du GRESEA www.gresea.be

[15K. Marx, "Le manifeste communiste", 1848, in Œuvres, tome I, La Pléiade, 1965, p. 173.